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Un article de Jacqueline Sellem paru dans l’Humanité du 14 février 2005

« Dans le commerce, on est des pauvres »

lundi 14 février 2005 par Jacqueline Sellem
Salaires de misère , flexibilité et répression... Dans l’Yonne, un salarié d’un magasin Atac de Charny, qui avait récupéré dans une poubelle des produits périmés, s’est retrouvé placé en garde à vue.

Une nuit entière en cellule. Le froid et l’angoisse. Pas question de dormir, pas de repas, juste un café. Et le lendemain, l’interrogatoire pressant. « Ils me disaient : dépêchez-vous de dire la vérité. Ils me menaçaient d’aller chez le procureur, d’aller en prison. Et je répondais : je dis la vérité, je ne récupère que des choses dans les poubelles. » Ce samedi du mois de janvier, le ciel est tombé sur la tête de Jean-Pierre Allard, un salarié employé au rayon « liquides » du magasin Atac de Charny, dans l’Yonne. Il y a eu d’abord ce vigile envoyé par le nouveau directeur pour le surveiller et l’interpeller alors que, comme il l’avait toujours fait sans y voir le moindre mal, et comme le faisaient d’autres employés, il emportait des produits périmés. Il y a eu ensuite les gendarmes, la perquisition chez lui, la garde à vue. Puis, le lundi matin, de retour au magasin, à son poste de travail, le directeur qui lance : « Qu’est-ce que vous faites là, je ne vous veux pas. Partez, vous recevrez une lettre. » Il y a eu quinze jours sans travailler. Mais il y a eu aussi ce rassemblement de 200 personnes, des clients qui, depuis vingt-quatre ans qu’il travaille là, apprécient sa gentillesse, son honnêteté et sont venus dire leur révolte face à tant d’injustice, de brutalité. Il y a eu la déléguée CGT, Nadine Mansuy, venue du magasin Atac d’Appoigny pour le soutenir et affronter avec lui le directeur. Il y a eu le tribunal qui, finalement, a conclu qu’il n’y aurait pas de poursuites. Restent pourtant ces jours de mise à pied les 17 et 18 février et encore les 24, 25 et 26, décidés malgré tout, et « quand ça l’arrangeait », par la direction du magasin et du groupe.

« Les grands patrons, au premier rang desquels ceux de la grande distribution, n’ont pas besoin de faire les poubelles », lit-on dans un tract distribué par les communistes du département. Pour le groupe Schiever, propriétaire d’Atac, tout va bien à en croire le rythme de création de magasins. À partir de la base familiale en Bourgogne, le groupe s’est, en quelques années, étendu dans l’est de la France, en région parisienne et maintenant en Pologne. Pour les employés, l’histoire est bien différente. « Ceux qui disent que le commerce c’est l’avenir sont des menteurs. On est des pauvres, notre qualification n’est pas reconnue, on est payés au SMIC », dit avec colère Nadine Mansuy en soulignant que Jean-Pierre Allard a deux enfants et que sa famille vit avec son seul salaire.

Elle fait les comptes à partir de son propre exemple : 953 euros net après trente-six ans de maison, 367 euros de loyer, 137 de gaz et électricité, 35 d’impôts locaux, sans compter l’assurance et l’essence de la voiture nécessaire pour aller travailler. Et avec ça les samedis et dimanches payés au même tarif que les autres jours, les dates de vacances et de récupérations le plus souvent imposées. « Il faut se battre pour avoir un jour de repos qui soit fixe. Comment vivre sinon, comment prendre un rendez-vous chez le médecin, comment s’occuper des enfants ? » interroge la syndicaliste. Schiever, comme tous les patrons de la grande distribution, s’en moque. En Pologne, les employés sont payés 150 euros par mois et les magasins ouverts jusqu’à minuit. Alors de quoi se plaint-on ?

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