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Thomas Lemahieu | L’Humanité du 01.10.2009

De « cost-killer » à coupeur de têtes, il n’y a qu’un pas

vendredi 2 octobre 2009 par Thomas Le mahieu
Conseil . Chez LowendalMasaï, un groupe spécialisé dans l’« optimisation des coûts », la décision de licencier brutalement une trentaine de salariés fait scandale à Lyon.

Le document a été posé sur les postes de travail en fin de semaine. Pas encore une lettre de licenciement. Non, c’est un « communiqué de presse », signé par un « collectif des salariés de LowendalMasaï Lyon ». Les auteurs s’interrogent : « Le cost-killer serait-il touché par la crise au point de devenir un coupeur de têtes ? » Et au nom des 27 salariés de Lyon, condamnés au licenciement par le plan de fermeture annoncé en mars dernier, ils contestent vertement les « motifs économiques » invoqués par la direction de ce « cabinet de conseil très rentable et leader en optimisation des coûts », avant de promettre de saisir les prud’hommes « pour réclamer des dommages et intérêts pour un total de 6 millions d’euros ». Chez les « cost-killers », des boîtes de cadres où les syndicalistes se font plus que discrets, cette déclaration de guerre sociale détonne sévèrement. Dans les bureaux de LowendalMasaï, à Saint-Priest, dans la banlieue lyonnaise, les consultants spécialisés en droit social et fiscal se livrent plus, d’habitude, à la traque des juteuses « économies » sur les cotisations sociales, les taxes, les impôts de leurs entreprises clientes qu’à la chasse aux patrons…

Tout va très, très bien…

Tout devait se passer discrètement : des « cost-killers » qui restructurent, quoi de plus attendu ? Depuis le début de la crise économique, Pierre Lasry, fondateur et PDG de LowendalMasaï, l’une des plus grosses entreprises du secteur trop méconnu de l’« optimisation des coûts » (450 salariés, dont 270 en France, 60 millions de chiffre d’affaires), dont une majorité du capital est désormais détenue par le fonds d’investissement Axa Private Equity, répète que la crise « est plutôt une opportunité pour nous qui vendons de la bonne gestion ». Hier après-midi, une porte-parole de Lowendal confirme : « Les entreprises ont besoin de liquidités et, du coup, elles sont sensibles à nos activités visant à réduire les coûts dans la gestion des achats et à dégager des fonds de roulement. » Pourquoi dès lors invoquer un « motif économique » quand, comme le fait observer une des salariées, « on connaît des croissances de chiffre d’affaires entre 15 % et 30 % par an depuis des années » ? « On a un taux de rentabilité de 8 %, mais ça ne leur suffit plus, confirme un autre consultant de haut vol. Ils nous ont fixé des exigences proprement irréalistes et ils font mine de découvrir qu’on n’arrive pas à les réaliser. » Dans les prévisions pour 2009, LowendalMasaï attend toujours plus de 10 % de profits. « En plein marasme économique, c’est une performance non négligeable », ricane-t-on à Saint-Priest.

…Et on licencie quand même !

À Paris, la porte-parole du groupe récuse d’ailleurs catégoriquement l’idée que le groupe aurait des difficultés économiques : « Ce n’est pas du tout l’enjeu de la décision de fermer Lyon, explique-t-elle. C’est stratégique, cela tient à la logique de notre développement commercial, que nous voulons recentrer sur Paris. » Alors qu’au beau milieu du mois de juillet, la direction de l’entreprise a tenté de négocier des transactions à la sauvette avec les salariés de Saint-Priest afin qu’ils renoncent à leur expertise comptable, certains d’entre eux ne se satisfont pas de la ritournelle avancée dans le plan de fermeture. « Pierre Lasry a été touché par la folie des grandeurs et a racheté des entreprises partout en s’endettant considérablement, persifle une salariée. Et nous, on est ses variables d’ajustement. » Désigné pour épauler le comité d’entreprise dans la procédure, Guillaume Martin, expert au cabinet Méric et Associés, confirme : « La situation est vraiment paradoxale parce qu’ils sont sur une activité extrêmement rentable. Avec la fermeture du site LowendalMasaï de Saint-Priest, les salariés paient les pots cassés d’une croissance boulimique qui a été financée au prix d’un endettement considérable. » Guère séduits par la perspective d’un sacrifice sur l’autel de la finance, les « cost-killers » de LowendalMasaï apprennent les bases élémentaires de la lutte sociale. À la vitesse de leur licenciement : à toute berzingue !


Les « cost-killers » font du lobbying

Des cabinets spécialisés pompent 100 millions d’euros par an dans les caisses de la branche des risques professionnels de l’assurance maladie.

Les « cost-killers » sont-ils foutus ? Depuis le milieu des années 1990, ces cabinets spécialisés dans le « conseil en optimisation des coûts », selon la terminologie officielle, se développent sur fond d’externalisation de la traque aux économies dans la gestion des entreprises : en se gargarisant de ne jamais toucher à l’emploi, ils mettent en avant leurs compétences particulières pour diminuer les charges sociales en jouant sur les assiettes de cotisations, pour profiter d’un maximum d’exonérations fiscales, ou encore pour vampiriser les dispositifs comme le « crédit impôt recherche », etc. Souvent, ils se contentent d’exploiter astucieusement les failles réglementaires. Le métier est très méconnu, mais les enjeux financiers sont de taille.

Au coeur de la croissance des chiffres d’affaires des « cost-killers » (+ 20 % par an) et de leur rentabilité (entre 8 % et 10 % en moyenne), on trouve les cotisations d’accident du travail et de maladie professionnelle (AT-MP) : au fil des ans, à partir d’éléments procéduraux, ces boîtes ont réussi à multiplier les contentieux victorieux et elles se paient sur les « économies » réalisées au détriment de la branche risques professionnels de l’Assurance maladie. D’après les estimations, les activités liées aux cotisations AT-MP pour le compte de grandes entreprises, surtout, généraient jusqu’ici 70 millions d’euros de chiffre d’affaires pour la vingtaine de cabinets rassemblés par l’organisation patronale Syncost (Syndicat des conseils opérationnels en optimisation des coûts). Selon un rapport publié en juillet 2008 par Olivier Fouquet, président de section au Conseil d’État, sur les 200 millions d’euros annuels qui n’entrent pas dans les caisses de la branche risques professionnels de l’Assurance maladie en vertu de ces mêmes procédures contentieuses, « 30 % à 50 % de cette somme » viennent purement et simplement rémunérer les « conseils » des entreprises requérantes, soit entre 60 et 100 millions d’euros par an, pompés, en toute légalité, par les « cost-killers »…

En coulisses, les gros cabinets se livrent à un lobbying intense. Dans un document interne rédigé au printemps, le Syncost fait mine de s’inquiéter vivement : « Cette situation risque de générer une iniquité entre les entreprises dotées de moyens significatifs (services juridiques internes, réseaux d’avocats, cabinets de conseil…) au détriment des plus petites, qui ne pourront qu’être spectatrices de l’augmentation de leurs taux. » Membre éminent de l’organisation patronale, Alma Consulting Group, le « cost-killer » leader du marché en France, part en guerre contre la réforme de la tarification AT-MP, en discussion actuellement, et fait jouer ses réseaux : à la mi-octobre, il promet de rassembler à Paris, contre cette funeste perspective pour ses bénéfices, un plateau réunissant, notamment, Nicolas Baverez, l’économiste très proche de Nicolas Sarkozy, et le constitutionnaliste Guy Carcassonne. Selon cette entreprise qui a réalisé pendant des années la moitié de son chiffre d’affaires sur les procédures liées aux cotisations d’accident du travail, la réforme va provoquer une « augmentation à moyen terme des prestations et donc des cotisations, par la déresponsabilisation des caisses qui verront le contentieux diminuer fortement ». Les « cost-killers » n’ont pas encore tout perdu, il leur reste au moins une chose : un culot monstre !

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