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Article de Sonya FAURE paru dans Libération le 09 mai 2006

Déni d’addictions : La prévention a du mal à trouver sa place en entreprise.

mardi 9 mai 2006 par Sonya FAURE

« Dans nos tanneries, il y avait un rite initiatique. Le débutant allait dans un atelier très pénible, la Rivière. Pour l’empêcher de vomir, les collègues lui disaient : "Prends donc un petit coup de blanc !" La rumeur courait qu’il y avait plus de litres de vin que de personnes qui entraient dans l’entreprise », raconte Jean-Louis Couvreur, directeur industriel des tanneries Roux, à Romans-sur-Isère. Aujourd’hui, plus une goutte d’alcool dans sa société. Les conduites addictives commencent, depuis cinq ans environ, à être prises en compte par les entreprises. Un petit tiers des 800 DRH et chefs d’entreprise interrogés ont déjà mis en place des actions de prévention sur la consommation d’alcool, selon un sondage commandé par l’Inpes et l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa), qui organisait mercredi dernier ses Assises nationales de la prévention.

Tant que le salarié semble maîtriser sa consommation, nombre d’entreprises préfèrent fermer les yeux. Et quand il dérape, c’est rapidement la porte. Les médecins du travail ne sont pas assez formés à la prévention et, pour beaucoup d’élus syndicaux, le vin à la cantine est l’une des dernières libertés dans un monde du travail de plus en plus réglementé. « S’il y a un déni par rapport à l’alcool, il y a un déni au carré face aux autres drogues, expliquait Françoise Hugon, de l’Anpaa Savoie, lors des Assises de la prévention. Dans beaucoup d’entreprises, le cannabis, c’est le problème des intérimaires, des petits jeunes de l’été, bref, de ceux qui ne font pas partie de la famille. »

Accidents. Des broyeurs, des machines de chauffe et beaucoup d’accidents du travail : à la Société pour l’amélioration et la valorisation de l’environnement, une PME de recyclage de films polyéthylènes de l’Aveyron, le règlement intérieur, qui autorisait l’alcool sur le lieu de travail pendant les repas, a été réécrit et une campagne de prévention a été menée. Mais, selon son directeur général, « on n’a pas fait le lien entre pénibilité du travail et prise d’alcool. L’origine de la consommation, des soucis personnels en général, n’intéresse pas l’employeur que je suis ».

Une réaction classique. « La plupart des interventions en entreprise prennent une tournure réglementaire ou répressive, estime Jean-François Valette, de l’association Aides alcool, qui conseille les entreprises dans leurs actions de prévention. On accompagne ça d’un peu de prévention, comme si les gens ne savaient pas que l’alcool rend malade... En revanche, si je parle d’horaires ou d’ergonomie, l’employeur se retient de me dire : "Restez à votre place." » Les patrons ont ouvert les yeux après des comas éthyliques dans des hôtels de salariés en déplacement. Et la jurisprudence s’est durcie : tous les ans, environ 300 employeurs sont condamnés pour leur responsabilité dans un accident, parfois en dehors du lieu de travail, dû à la prise d’alcool ou de produits illicites par un salarié.

« On commence seulement à s’intéresser à l’alcoolisation du plus grand nombre et non plus seulement à l’alcoolique, note Eric Hispard, alcoologue à l’hôpital Fernand-Widal à Paris. Je vois régulièrement des informaticiens de 30-40 ans qui finissent par avoir des troubles de leur vision en 3D, après avoir pris des produits psychoactifs, alcool ou autre. On n’a pas encore pris en compte cette sclérose intellectuelle, les petits incidents du travail, le "mal faire" qui vont coûter cher à l’entreprise. »

Bien-être. Arcelor Montataire, dans l’Oise, mène des actions de prévention depuis 1994. En parallèle des actions classiques, l’entreprise réduit le bruit dans les usines, développe les espaces verts, lance des formations sur l’hygiène alimentaire... Montataire est en pleine restructuration : le site va perdre un tiers de ses effectifs et les métiers évoluent. « Ce qui peut favoriser la prise de psychotropes, reconnaît Denis Turpin, responsable d’un atelier de fabrication. Une cellule a été mise en place pour aider les salariés dont le métier était appelé à changer à en faire le deuil. » Rien de neuf depuis l’absinthe. « Les travailleurs du début du XXe siècle n’ont pas cessé d’en boire parce qu’elle était interdite, soutient Jean-François Valette. Mais le jour où on leur a donné des logements décents. »


Michel Hautefeuille, psychiatre, dénonce les effets d’un monde du travail ultraconcurrentiel :« Au début, le salarié dopé est très performant »

Michel Hautefeuille [1], psychiatre, est praticien hospitalier au centre médical Marmottan, à Paris. Son approche est radicalement différente de celle de la sociologue Astrid Fontaine (lire ci-contre) : les salariés consommateurs de produits psychoactifs qu’il voit lors de ses consultations estiment avoir un problème.

Vous comparez la prise de produits psychoactifs par les salariés au dopage des sportifs. Pourquoi ?

Depuis 2000, j’ai vu arriver dans ma consultation des salariés me disant : « Je ne suis pas toxicomane, mais j’utilise des produits. » Ils pensaient maîtriser, et, un jour, ils se sont fait prendre, ou se sont rendu compte qu’ils ne maîtrisaient rien. Ils ont des profils très différents ­ guichetiers de la Poste ou DRH ­, mais ils ont tous été poussés à prendre des médicaments, de l’alcool ou de la cocaïne par le culte de la performance du monde du travail. Pour tenir. Le climat de compétition dans lequel ils évoluent est redoutable : il ne s’agit plus seulement de la compétition avec le collègue qui veut le même poste ou avec l’entreprise concurrente. Désormais, la concurrence est aussi invisible : une entreprise qui gagne de l’argent peut licencier des salariés performants, elle peut délocaliser... En consultation, nous travaillons beaucoup sur ce stress, réel ou fantasmé.

Comment la consommation de ces travailleurs évolue-t-elle ?

Au début, un « passage à vide ». Le médecin prescrit légitimement anxiolytiques ou antidépresseurs. La majorité en reste là. D’autres passent à l’automédication : ils dépassent les doses prescrites, utilisent d’autres produits pour annuler les effets du premier. J’en vois qui prennent un cocktail vitaminé au réveil, puis un excitant sur le lieu de travail. Un verre d’alcool ou un anxiolytique en rentrant chez eux pour se détendre, puis un somnifère : il faut bien dormir. Une minorité d’entre eux va passer à un troisième stade. Les médicaments ne sont plus assez forts, il faut d’autres produits, comme la caféine haut dosage, en plein boom. Une gélule équivaut à 5 expressos : un de mes patients en prenait 15 à 20 par jour. Ou des produits semi-licites ­ interdits en France mais qu’on trouve dans d’autres pays ­, voire des amphétamines, de la cocaïne... Le XXe siècle a désacralisé le médicament et laissé croire que pour chaque souci existait une réponse chimique. Des produits aux effets hyperspécialisés vont se développer, comme le modiodal, qui permet de rester en éveil de 48 à 72 heures, ou la mélatonine.

Face à cela, quelle est l’attitude des entreprises ?

L’entreprise fonctionne comme les fédérations sportives il y a dix ans. On sait qu’il y a du dopage, mais on ne dit rien, surtout que ces salariés dopés sont au début très performants... Mais une « affaire Festina » éclate, et on ne peut plus faire semblant. Tant que le salarié est toujours partant et motivé, les supérieurs « ne voient rien ». Plus ou moins consciemment, les collègues se doutent pourtant de quelque chose. Soit parce qu’ils prennent les mêmes produits, soit parce qu’ils trouvent ce collègue toujours de bonne humeur, ou au contraire très irritable, un peu bizarre... Jusqu’au jour où il va craquer : faire une dépression ou dévaster son bureau, comme c’est le cas d’un de mes patients. Là, le type est souvent viré. Cela dit, depuis peu, les entreprises changent de regard sur la question et prennent conscience du gâchis : quelqu’un arrive dans l’entreprise en forme, on le pressurise et il craque à 35-40 ans. Grillé au moment même où il était hyperrentable : formé et en mesure de transmettre des savoirs aux autres. D’autant que les prises en charge ­ anonymes ­ de ces patients salariés sont courtes, quatre à six mois en moyenne. Ils sont en effet socialement intégrés, acceptent les « valeurs sociales », le respect de la hiérarchie. Et ont beaucoup à perdre : un conjoint, un métier souvent, une maison qu’ils remboursent.

[1] Auteur de Drogues à la carte (Payot, 2002).

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