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Un dossier de Ludovic BLECHER , Mourad Guichard Michel Henry Julie Hainaut paru sur liberation.fr le 7 mars 2006

Des cortèges bien remplis contre le CPE

mardi 7 mars 2006 par Michel HENRY, Ludovic BLECHER, Julie LASTERADE, Mourad Guichard
Bordeaux, Nantes, Rennes, Grenoble, Paris, Marseille : partout les syndicats se félicitent d’une forte mobilisation • Pour Bernard Thibault (CGT), « toutes les générations se mobilisent » • Devant les députés, Villepin défend « un véritable contrat anti-précarité » •

Il y avait du monde, mardi, aux manif anti-CPE. Les syndicats prédisent déjà qu’à l’heure du décompte, en fin de journée, on dénombrera beaucoup plus de manifestants que lors de la précédente journée de mobilisation qui, le 7 février, avait mobilisé 400.000 personnes en France selon les syndicats. A Marseille, les organisateurs comptabilisaient à la mi-journée 100.000 manifestants, à Bordeaux 50.000, à Nantes entre 22.000 et 30.000, 20.000 à Rennes et à Grenoble : des chiffres plus de deux fois supérieurs à ceux enregistrés par les mêmes sources le 7 février.

A Paris aussi, le cortège a fait le plein. Convergents de toutes parts, lycéens et étudiants forment le gros des troupes qui se sont donné rendez-vous place de la République. « Les jeunes se sont réveillés », constate Ludovic Letellier, 33 ans, agent (FO) des impôts. « C’est peut-être le déclencheur d’un mouvement qui dénoncera enfin le ras-le-bol général, au-delà du combat contre le contrat première embauche ». Pour l’heure, c’est surtout contre la mesure adoptée en force par le gouvernement que sont dirigés les slogans. « Les jeunes dans la galère, les vieux dans la misère », « non à la fermeté », « Contrat pour une précarité éternelle », disent les banderoles.

En tête du cortège, les organisations syndicales se frottent les mains. « La mobilisation est deux à trois fois plus importante que celle du 7 février. Après avoir perdu la bataille de l’opinion, le Premier ministre est en train de perdre celle de la rue », se félicite le secrétaire général de la CFDT, François Chérèque. « S’il ne suspend pas son projet, on continuera. » A ses côté, son homologue de la CGT, Bernard Thibault, estime qu’« un processus s’enclenche » : « Ce sont toutes les générations qui se mobilisent aujourd’hui », dit-il. « Nous sommes de plus en plus nombreux, et il y aura d’autres actions si les Premier ministre nous y contraint. »

A côté de jeunes lycéens qui s’étouffent en criant « Villepin démission », l’ancien candidat Vert à la présidentielle, Noël Mamère, prédit le pire pour le locataire de Matignon : « Le gouvernement n’offre que la précarité comme horizon pour les jeunes. Le gaulliste social flamboyant a montré son vrai visage et il sera difficile de le faire reculer en période pré-électorale. Mais après avoir nié ses représentants avec le 49-3, le Premier ministre pourra difficilement enjamber la société. Comme il est déjà au bord du précipice, il ne lui restera plus que la chute. »

Sous le feu des critiques à l’Assemblée nationale alors que le cortège parisien s’ébranlait, Dominique de Villepin a assuré qu’il « respecte les inquiétudes et les peurs qui s’expriment dans notre pays » mais a une nouvelle fois défendu son projet. Selon lui, le CPE est « un véritable contrat anti-précarité », qui « a trois atouts » car « il donne une expérience », « permet une insertion directe dans l’emploi » et « ouvre droit à une formation » dès le deuxième mois d’embauche. Après avoir dans un premier temps donné crédit au gouvernement de sa volonté de s’attaquer au chômage des jeunes, les Français ont affiché une hostilité croissante envers le CPE : selon un sondage BVA, 65% jugent « justifiée » la journée de mobilisation de ce mardi.


A Orléans : « Mes enfants vont vivre des moments difficiles »

A Orléans, ils sont près de 6.000 à battre le pavé dès 10 h 30. Plusieurs centaines de lycéens ouvrent le cortège, précédant les salariés du public et du privé. Parmi eux, Éric, 46 ans, agent de maîtrise chez Thalès : « Face à la détermination du gouvernement à vouloir tout casser, il faut s’unir et ne pas lâcher. Il faudra bien que ça pète un jour. » La fille d’Éric défile avec ses amis lycéens. C’est sa première manif. « Nous en avons parlé ensemble, poursuit-il. Je ne suis pas franchement optimiste quant à l’issue de cette lutte. »

À 42 ans, Pascal, ouvrier chez Lexmark, est aussi pessimiste. Ses deux enfants de 17 et 22 ans manifestent à ses côtés. Lui se bat contre un plan social qui prévoit la réduction de 40% des effectifs dans son unité de production. « Mes enfants comprennent qu’ils vont vivre des moments difficiles, que le pouvoir de l’argent va tout régir, qu’il faut tous se serrer les coudes, souligne-t-il. Mais globalement, nous savons le gouvernement obstiné et l’issue de cette lutte ou de celles à venir nous semble incertaine. »

Même absence de perspectives pour des enseignants. « Même s il faut se battre solidairement avec les lycéens et les étudiants pour que le CPE ne devienne pas le signe avant-coureur de la casse du code du travail, je ne pense pas que nous soyons à la veille d une grand mouvement national », regrette Laurent, 37 ans. Jean-Pierre, l’un de ses collègues, quinquagénaire : « Comment pourrais-je inciter mes élèves à s’investir dans les études, si c’est pour enchaîner, dans 10 ans, des CDD de 2 ans ? ».


A Marseille, les gaziers à l’action

A Marseille, ils étaient 12.000 selon la police, 100.000 selon les organisateurs. Au cœur du cortège, une centaine de gaziers, selon la CGT, protestent contre « l’annonce brutale » de la fusion entre GD F et Suez. Et se placent dans une « globalité d’opposition au gouvernement ». « Certes, les agents GDF ne sont pas concernés par le CPE, mais ils ont aussi des enfants, et ils savent qu’on n’a rien à gagner à faire de la précarité, à dire que le CPE est l’avenir de la société », explique Jean Pugens (CGT).

Les gaziers avaient tenté, vendredi, de perturber la visite du Premier ministre à Marseille, « mais Villepin a fuit le déba ». Ils se sont rabattus sur le ministre délégué à l’Egalité des chances, Azouz Begag, chahuté dans un colloque. Et mardi, ils remettent ça, pour leur boutique : « Le gouvernement s’était engagé à ne pas ouvrir plus de 30% de GDF au privé. Là, on ne va garder que 34% au public ! », s’indigne Jean Pugens. Pour lui, « la maîtrise du choix énergétique, le service public, le prix de l’énergie, tout est menacé. » Le syndicaliste s’interroge : « En 2007, si le marché s’ouvre, on ne peut pas imaginer que l’Etat fixe encore les prix, avec 66% d’actionnariat privé. » En plus, estime la CGT, le nouveau duo GDF-Suez menacera EDF : « Même si EDF s’allie à un gazier, ça fera deux groupes mixtes, donc un va disparaître. » Les syndicalistes se battent pour « une fusion EDF-GDF, 100% publique ». Sans oublier Suez : « On est d’accord avec la CGT de Suez pour s’opposer à la fusion, mais on ne veut pas sauver GDF sur le dos de Suez. On propose que Suez soit dotée de capitaux publics pour empêcher les OPA hostiles. »


TÉMOIGNAGES • « La sécurité du patron prévaut sur celle de l’employé »

Jeunes et moins jeunes, ils ont manifesté mardi à Paris contre le Contrat première embauche. Et disent pourquoi.

Serge, 24 ans étudiant en communication : "Demain est précaire" “Comment le gouvernement a-t-il pu voter une loi pareille ? Avec mes amis, ça fait deux semaines qu’on manifeste, on a même bloqué la faculté hier. Je continue mes études mais j’ai l’impression que ça ne sert pas vraiment à pas grand-chose. C’est dur, actuellement, de trouver un stage, et quand vous en décrochez un, vous ne pouvez pas vraiment espérer un CDI après. Avec le CPE, on n’a pas non plus l’assurance de rester dans une entreprise après un stage ou pendant les deux ans de la période d’essai. Le gouvernement a instauré le CPE pour les jeunes mais ce contrat les dessert ! On peut être licencié sans motif valable, et les employeurs en profiteront pour ne prendre que des gens en CPE. Le CDI deviendra rare, du moins plus qu’il ne l’est maintenant. Les jeunes sont l’avenir, mais avec le CPE, demain est précaire."

Eric, 50 ans fonctionnaire : "Certes, le CDI serait à améliorer" "Je pense particulièrement à mes enfants qui vont entrer sur le marché du travail. Le CPE est une atteinte au droit du travail, c’est intolérable. Certes, le CDI serait à améliorer, mais il est cependant moins précaire que le CPE. Peut-être qu’une réforme du droit du travail serait à envisager de manière plus importante. La société a évolué. Le groupe économique qui a travaillé sur le sujet est ancré à droite, il a fait ce texte pour le gouvernement et avec le gouvernement. De nos jours, si un CDD s’arrête, on se remet sur le marché du travail, il s’agit d’une situation normale. Avec le CDI, on peut toujours masquer le fait qu’on a été licencié. Mais avec le CPE de demain, ce sera la suspicion ! Quand on pense qu’on peut arriver au travail le matin et être mis dehors le soir, on ne peut adhérer à ce projet."

Antoine, 23 ans étudiant : Le CPE n’arrange rien à la situation" "Je suis étudiant en langues étrangères, mais j’ai la chance d’avoir trouvé un CDI, que j’effectue à côté de mes études. Il n’est déjà pas facile de trouver un CDI, et le CPE n’arrange rien à la situation. Ce contrat est une mesure patronale : la sécurité du patron prévaut sur celle de l’employé. La situation est de plus en plus précaire. Je suis prêt à faire d’autres manifestations, jusqu’à ce que le gouvernement abroge la loi."

Sébastien et Floriane, 20 ans étudiants en médecine : "Il n’y a aucun avenir pour nous" "On est là pour faire passer un message au gouvernement : abrogez la loi ! Le CPE ne sert qu’à protéger les patrons. Il n’y a aucun avenir pour nous, aucune évolution possible, et les conséquences sont nombreuses : fin des projets, problèmes pour se loger, peur du lendemain... C’est inadmissible. Il faut un véritable contrat, avec un vrai statut et un vrai salaire. Le gouvernement doit écouter le message que donne la rue. On demande un contrat avec une période d’essai moins longue, avec moins de risques, et donc plus de protection pour les employés."

Mélanie 21 ans étudiante : "J’espère changer les choses" "Je suis sceptique sur l’impact de la manifestation d’aujourd’hui. Le gouvernement est convaincu de ce qu’il fait. Mais je continue à manifester, comme je l’ai fait depuis le début, car j’espère changer les choses. Plus on est nombreux, plus cela mettra la puce à l’oreille au gouvernement de la situation précaire qu’instaure le CPE."

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