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Article de Stéphanie PLATAT et Sonya FAURE paru dans Libération le 18 septembre 2006

Du pain sur la planche de l’apprentissage

lundi 18 septembre 2006 par Sonya FAURE, Stéphanie PLATAT
L’alternance, ouverte désormais dès 14 ans, est brandie comme le remède au chômage des jeunes. Si 80% des apprentis trouvent du travail après l’obtention de leur diplôme, le succès de la formule dépend pourtant du niveau d’études et du métier choisi.

ci, les boules de pâte vivante ont remplacé les copies à grands carreaux, la pelle à défourner, le stylo à bille. L’uniforme est obligatoire, chaussures de sécurité, pantalon pied de poule, tee-shirt blanc, tablier et toque de coton. Cinq jeunes préparent leur bac professionnel de boulanger, élèves apprentis à l’Ecole de la boulangerie et de la pâtisserie de Paris, fondée en 1929 par les Grands Moulins de Paris. Installée dans le quartier de Bercy, les anciens chais de Paris, leurs volets de bois bordeaux et les portes en arceaux. A l’intérieur, une odeur de petit-déjeuner perpétuel. Comme 250 jeunes de ce centre de formation des apprentis (CFA), ils ont choisi un système qui leur permet d’entrer directement dans la vie active... et d’y rester. 80 % des apprentis diplômés en 2005 ont ainsi trouvé un travail. « Les jeunes ont compris que l’apprentissage est une des meilleures voies d’insertion sur le marché du travail », affirme Dominique Descamps, directeur de l’école. « Il y a plein d’opportunités à saisir dans le secteur, insiste-t-il , pour des jeunes qui en veulent. » L’apprentissage marque une rupture du jeune avec le système scolaire, il y endosse les responsabilités de l’employé rémunéré, et ses contraintes. Au fournil à 15 ans. Tous les ans, 150 000 à 160 000 jeunes quittent le système scolaire sans qualification. Laure aurait pu être de ceux-là. Demoiselle soignée aux nattes brunes, 17 ans, en deuxième année de BEP, elle reconnaît qu’elle n’aimait « pas beaucoup l’école, alors, rentrer en apprentissage me permettait de découvrir plus rapidement le monde du travail ». Jean-Sébastien, derrière ses petites lunettes, est le benjamin du groupe : il a demandé une dérogation pour quitter la filière classique à tout juste 15 ans, « Depuis tout jeune, j’ai voulu être boulanger. De toute façon, je ne pouvais pas aller au lycée. Même avec les cours théoriques, c’est plus facile pour moi aujourd’hui. » Benoît, 17 ans, voulait également lâcher ses études, après avoir connu la troisième d’intégration, il s’est rué sur les petits pains chauds et les croissants.

Sur un mois, les élèves apprentis passent quinze jours chez leurs employeurs. « C’est une relation tripartite, explique Emmanuel Hurault, responsable pédagogique du CFA, entre l’apprenti, l’entreprise et l’école, mais le jeune appartient à son employeur. » A l’école, ils continuent à bûcher sur le pithiviers, les viennoiseries ou les pains régionaux. « Nous sommes là pour compléter ce qu’ils ne voient pas en entreprise », explique leur directeur. Les élèves continuent aussi à étudier le français, l’éducation artistique, le sport, l’histoire-géographie, l’anglais, les mathématiques et des cours de connaissance de l’entreprise, de l’environnement juridique et social. « Ils ont des interrogations, des notes, des colles quand ils arrivent quatre fois en retard, et des conseils de classe comme dans une école normale », insiste Emmanuel Hurault. Jusqu’au carnet d’apprentissage visé par les parents.

300 euros par mois. L’apprenti perçoit un salaire pour sa formation, un pourcentage du Smic qui évolue selon l’âge et l’ancienneté dans la profession. Ça peut être attractif. « On n’est plus obligé de demander à papa-maman son argent de poche, rigole Nicolas, 18 ans, un look à la Justin Timberlake, mais 300 euros par mois, 450 pour les deux mois de fête de fin d’année, ce n’est pas énorme. » Jean-Sébastien s’est payé un scooter avec ses premiers salaires. « On ne coûte pas cher à nos employeurs », ajoute Cédric, 19 ans, apprenti pâtissier. Le niveau, peu élevé, des rémunérations dissuade toutefois certains de poursuivre. Marc Bourdais, directeur adjoint de la fédération compagnonnique d’Ile-de-France (métiers du bâtiment), le reconnaît : « Nous n’avons pas de problème pour trouver des jeunes en CAP, mais, quand on passe au niveau du brevet professionnel, la rémunération est un frein, c’est encore trop juste pour des jeunes qui rêvent d’autonomie. »

Debout à 5 heures. Niveau horaire, c’est aussi moins tranquille qu’en filière classique. Ils embauchent tous aux alentours de 6 heures le matin. « Je commence à 5 heures pour terminer à 12 h 30, rectifie Cédric, le dimanche, c’est 3h-11 h 30 ! Et l’an dernier à Noël j’ai travaillé de 23 heures jusqu’à midi... Il y a des gens me disent que je suis un esclave, mais, je m’y suis fait. Et comme ça me plaît... » Nicolas s’est aussi habitué au réveil à 5 heures : « Quand je suis au travail, parfois je regarde ma montre et je m’étonne de voir comme le temps s’écoule vite. Et puis, on a la pause petit-déjeuner de 9 heures, alors ça passe encore plus rapidement. » Les jeunes apprentis n’ont pas eu de mal à trouver un maître d’apprentissage. Sauf Jean-Sébastien, qui a dû recevoir l’aide de l’école. A 15 ans, il est jugé trop jeune par certains artisans. « Ils ne voulaient pas s’encombrer avec moi », explique-t-il.

Les jeunes ont un avis bien tranché sur la réforme qui permet cette année à des élèves d’entrer en apprentissage dès 14 ans. « Tu es en pleine croissance, affirme Cédric, tu n’es pas formé, et je ne vois pas bien comment tu vas réussir à porter des sacs de 50 kg de farine et 25 kg de sucre ! » Des sacs qui font quasiment le même poids que les porteurs. « Et puis, on rentre quand même fatigué, ajoute Benoît. Un enfant de 14 ans est moins endurant. » Tous sont « heureux » d’avoir poursuivi leurs études jusqu’au brevet des collèges.

Bien notés, les apprentis boulangers et pâtissiers voient arriver sans inquiétude la fin de leurs études. « C’est sûr qu’on trouve du boulot, explique Nicolas, mais il faut l’avoir le diplôme. » Ils passent leur BEP fin mai. Ensuite, un boulevard de l’emploi s’ouvre pour eux, en artisanat ou en grandes surfaces, tant la filière est demandeuse de jeunes bras.

L’un se verrait bien embarquer sur un bateau de croisière, un autre s’envoler pour le Japon ou rouler jusqu’à la Grande-Bretagne. Mais en attendant d’inonder le monde de leurs french croissants, ils régalent les petites soeurs des pauvres du XIIe arrondissement des brioches sorties des chais.


Damien Brochier, chercheur, relativise l’intérêt de l’apprentissage sur le marché du travail par rapport à la voie scolaire :

« L’avantage se réduit avec le niveau de diplôme »

Damien Brochier est chargé d’étude au Cereq, Centre d’études et de recherches sur les qualifications.

En France, l’apprentissage est souvent présenté comme le remède au chômage des jeunes, d’où vient cet enthousiasme ?

L’apprentissage révèle la faiblesse du lien entre éducation nationale et monde de l’entreprise. Résultat : quand le problème de l’insertion des jeunes revient dans le débat public, on ressort les « vertus » de l’apprentissage. Son principe est très ancien : il n’était alors pas institutionnalisé, mais, au Moyen Age, l’artisanat rassemblait déjà l’élève et le maître ! L’apprentissage a été pour la première fois structuré par la loi Astier de 1919. C’est aussi cette longue histoire qui le rend si présent dans le débat public français. Mais, dans la réalité, le bilan de l’apprentissage est divers : il dépend du niveau de diplôme et des métiers, qui l’ont intégré depuis plus ou moins longtemps.

Quel est ce bilan ?

Globalement, la poursuite d’études longues protège mieux du chômage qu’une orientation précoce en centre de formation des apprentis (CFA). Mais on ne peut en tirer de généralisation : un jeune de 14 ans qui galère ­ et échouera quelques années plus tard ­ peut avoir intérêt à intégrer un CFA. Son parcours vers l’emploi sera moins tortueux. Côté rémunération, après trois ans de vie active, le salaire des apprentis est équivalent ou inférieur à leurs homologues issus du scolaire et ils sont souvent embauchés dans des entreprises de petite taille. Les jeunes formés par la voie scolaire ont également des débouchés professionnels plus variés que les apprentis. Dernier grand enseignement de nos études, l’avantage de l’apprentissage est beaucoup plus évident pour les bas niveaux de qualification. Dans les secteurs qui emploient beaucoup d’apprentis (bâtiment, mécanique, alimentation, commerce, transports, gestion, coiffure, santé, tourisme...), 85% des jeunes sortis de l’apprentissage au niveau CAP ou BEP ont un emploi trois ans après leur sortie du CFA, contre 75 % des jeunes de même niveau mais venus du système scolaire classique. L’écart se réduit avec le niveau de diplômes : il devient insignifiant à niveau bac + 2 ou bac + 3 (2 points de mieux seulement).

Pourtant, la tendance lourde est plutôt à l’extension de l’apprentissage vers le supérieur...

L’extension de l’apprentissage à tous les niveaux de diplômes date de 1987. Les niveaux de diplômes bac, bac + 2 ou bac + 3 représentent aujourd’hui les deux tiers des apprentis. Ils sont beaucoup plus valorisés que les CAP ou BEP. Voire survalorisés : l’apprentissage paraît plus pertinent pour des jeunes de niveaux CAP ou BEP à qui il offre un réseau professionnel, qu’ils n’ont pas, et la possibilité de faire valoir des savoirs faire plutôt que des connaissances intellectuelles. La France reproduit finalement dans l’apprentissage son « culte du diplôme ». Les régions, qui sont en charge de l’apprentissage depuis la décentralisation de 1983, vont devoir définir leur priorité : les crédits vont-ils aller vers la construction pour une formation de niveau bac + 3 ou vers le petit CFA mécanique, niveau CAP ?

La France doit-elle tirer des leçons du modèle allemand ?

Les chercheurs allemands sont parfois très étonnés du regard français sur leur propre système. Certes, il existe en Allemagne une culture de fond favorable à l’alternance, mais des employeurs commencent à trouver que le système coûte cher. Et beaucoup d’apprentis retournent finalement dans le système scolaire après leur apprentissage. Alors que la France regrette de ne pas avoir rapproché l’école de l’entreprise, les Allemands, eux, commencent à se dire : « On n’a pas donné à nos jeunes assez de culture générale »...


Les chiffres de l’apprentissage

En 2005, 380 000 jeunes étaient en apprentissage en France. 80 % d’entre eux ont trouvé un travail après l’obtention de leur diplôme, en 2005. 500 métiers sont représentés, 1 400 diplômes sont accessibles dans les 1 215 centres de formation. Pour 2009, l’objectif du gouvernement est d’atteindre les 500 000 apprentis. Renseignements sur le site : www.travail.gouv.fr

Comment ça marche ? Depuis septembre, l’apprentissage est ouvert aux enfants de 14 ans, c’est l’apprentissage junior. Le jeune suit un parcours d’initiation aux métiers en restant sous statut scolaire. L’apprenti est salarié, sous contrat de deux ans minimum, payé en pourcentage du Smic, de 25 à 78 %. L’entreprise qui engage un apprenti junior a droit à un crédit d’impôt de 100 euros par élève et par semaine ; pour un apprenti, elle est exonérée de certaines charges sociales.

Les jeunes Français ne chôment pas tant que ça L e taux de chômage des jeunes Français est de 22 % (contre une moyenne de 17 % pour les Quinze). Le chiffre est trompeur : le taux de chômage est calculé sur la population active d’une classe d’âge. Or, les jeunes Français sont peu « actifs » : ils prolongent leurs études et travaillent moins pendant leurs études. En Allemagne, au contraire, l’apprentissage augmente le taux d’activité des jeunes. Ramené à l’ensemble des 15-24 ans, le nombre de chômeurs français est proche de la moyenne européenne.

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