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EDF, la privatisation à éviter, par Claude Henry

samedi 19 novembre 2005

La privatisation partielle d’EDF est réalisée. Imaginons donc un scénario pour l’après-privatisation. Il ne se déroulera évidemment pas à la lettre, mais il peut être éclairant. Parmi les acheteurs des actions mises en vente, il y a des "petits porteurs" français. Il y a aussi des "fonds d’investissement" américains ou anglais, souvent opaques comme Carlyle - le fonds qui doit tant à la famille Bush, et réciproquement.

Comme toutes les catégories d’acheteurs, ils sont rationnés. Racheter aussitôt en Bourse les actions qu’ils n’ont pu obtenir directement n’est pas opportun, surtout si le cours est à la hausse après l’introduction en Bourse, ce qui n’est pas rare dans ce genre d’opération, et révèle que l’entreprise a été sous-évaluée par le vendeur.

Les fonds patientent donc jusqu’à un coup de tabac en Bourse. Par exemple, jusqu’à ce qu’un "incident d’exploitation" dans une centrale nucléaire soit moins banal qu’a l’accoutumée - comme dans toute industrie, il y a des incidents d’exploitation dans la production d’électricité nucléaire qui sont traités sous le contrôle de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), un organisme public indépendant d’EDF, donc plus médiatisables. L’inquiétude des petits porteurs est alors d’autant plus forte qu’ils sont peu préparés à ce qui arrive : ils se mettent à vendre leurs actions, le cours en Bourse chute, les ventes s’amplifient.

En veillant à ne pas trop vite inverser le mouvement, les fonds achètent, discrètement mais systématiquement. Après tout, qu’importe ? Au terme de ces péripéties, ils ne détiendront toujours que 10 % à 20 % du capital d’EDF. Mais l’expérience prouve que, à un groupe d’actionnaires déterminés et suffisamment coordonnés, il suffit de détenir 10 % du capital d’une entreprise pour pouvoir la manipuler. L’incident, monté en épingle, cessera bientôt d’intéresser le public, et la tendance fondamentale à la hausse reprendra le dessus.

Après un temps plus ou moins long, une nouvelle crise des finances publiques poussera le gouvernement à mettre en vente une deuxième tranche du capital d’EDF. En vente publique ? Ce ne sera sans doute pas le souhait des fonds actionnaires - que le gouvernement ne pourra plus ne pas ménager. D’ailleurs, il sera plus commode et plus avantageux financièrement de traiter directement avec eux. Et ainsi de suite...

Même si cela se termine par la privatisation - à peu près - complète d’EDF, qu’importe ? Le marché n’est-il pas le mode le plus efficace d’organisation des transactions économiques, et le capitalisme privé le mode d’appropriation et d’utilisation du capital le plus en harmonie avec un bon fonctionnement du marché - si du moins les transactions sont transparentes et la concurrence suffisamment agissante ? Cependant, est-ce vrai en toutes circonstances ? Et de quel capitalisme privé parle-t-on réellement ?

Comme l’observe Paul Krugman, le célèbre professeur d’économie internationale à l’université Princeton et éditorialiste du New York Times, il y a plus d’une forme de capitalisme privé. Celle que pratiquaient, il y a quarante ans, les grandes entreprises américaines, comportait des préoccupations sociales et éthiques complètement désuètes aujourd’hui. Depuis, les visées des entreprises se sont enfoncées dans une sorte d’entonnoir au bout duquel il n’y a plus que les intérêts des dirigeants et des actionnaires. Et l’appétit vient en mangeant : à force de viser des objectifs de rentabilité de plus en plus élevés (ils peuvent dépasser 20 % de retour annuel sur capital investi), les dirigeants d’entreprises et d’institutions financières en viennent à travailler sur les apparences quand ils ne parviennent plus à travailler sur les réalités. Derrière les cas extrêmes d’Enron, WorldCom, Tyco, Xerox, AOL, il y a, en effet, la routine de la duperie, de la fraude et de la prise de risques - parfois criminelle - sur le dos des autres, de la part d’institutions financières majeures et aussi d’entreprises dont les produits font courir des risques physiques inconsidérés à leurs utilisateurs. Que fera EDF dans cet environnement ? C’est une chose de tromper lorsqu’il s’agit d’argent, c’en est une autre lorsque des vies humaines sont en jeu.

Une centrale nucléaire est une installation industrielle assez particulière. Pour la conduire avec sûreté et efficacité, il faut évidemment une équipe compétente et vigilante, mais aussi confiante en elle-même et en sa direction générale. Rien n’est plus inopportun en cas de difficulté que la fébrilité.

La hiérarchie des responsabilités doit y être incontestée, mais pas raide : chaque agent doit se sentir à l’aise pour communiquer les informations utiles qu’il détient et pour, s’il y a lieu, exprimer son point de vue sans crainte. Chaque agent est important et doit être considéré et mobilisé en conséquence. Dans une centrale nucléaire, on ne peut pas purement et simplement importer les modes de gestion habituels d’ailleurs. On peut encore moins laisser interférer l’intérêt financier à court terme. De tout cela, la direction générale de l’entreprise doit être convaincue, et elle doit assurer l’équipe de la centrale qu’elle comprend bien ses valeurs et les partage.

Un exemple. Aussitôt annoncée l’intention de privatiser Ontario Hydro (c’était l’EDF de la première province canadienne, équipée aussi bien de réacteurs nucléaires de l’excellente filière canadienne Candu que de centrales hydrauliques), des financiers ont été placés à la tête de l’entreprise, avec pour mission de "préparer" la privatisation en adaptant la gestion aux exigences de la maximisation du profit. Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que la conduite et l’état des centrales nucléaires se dégradent au point que le régulateur canadien ordonne l’arrêt de la moitié d’entre elles.

Au Japon, le régulateur n’est pas aussi indépendant qu’au Canada. A plusieurs reprises, il a laissé aller, dans des centrales appartenant à des sociétés privées productrices d’électricité, la dégradation jusqu’à l’accident.

La sûreté, aussi essentielle soit-elle, n’est pas le seul domaine dans lequel une intrusion du capitalisme financier dans EDF aura une influence négative. La gestion à long terme du parc, son renouvellement progressif seront aussi profondément affectés. C’est encore John Plender, l’éditorialiste du Financial Times, qui écrit : "Le système est devenu l’otage des mouvements à court terme des prix des actions."

A l’intérieur d’EDF, ce "système" ne sera pas là pour contribuer à la pérennité de l’entreprise et pour assurer en permanence les services qu’elle rend aux Français et à d’autres Européens. Ce "système" sera là pour en extraire une rentabilité financière maximum et rapide. Cela n’est pas compatible avec le financement de la maintenance optimale, encore moins avec la conception (coûteuse) et avec la construction (encore plus coûteuse) de nouvelles installations de production. Bien sûr, les propriétaires de l’entreprise ne s’opposeront pas au financement de nouvelles installations par les contribuables. Faudra-t-il alors leur donner deux fois EDF ?

Claude Henry, économiste, est professeur à l’Ecole polytechnique et coauteur du Traité des nouveaux risques, Folio-Gallimard, 2003.

Les sources et les exemples illustratifs sont disponibles ici à la rubrique Cahiers du laboratoire.

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