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GRÉGOIRE BISEAU et MAJA CZARNECKA | Libération le 06.05.2009

EDF rogne, la Pologne grogne

mercredi 6 mai 2009 par Grégoire BISEAU, MAJA CZARNECKA
Licenciements. Bénéficiaire, l’électricien restructure : 400 emplois seraient supprimés.

Imaginons le cas d’école suivant. Une entreprise étrangère, appelons là Energy.Inc, installée en France depuis dix ans, qui emploie 4 000 personnes, et empoche de très confortables bénéfices, annonce un plan de suppression d’emplois d’environ 400 personnes. Précisons que ce plan de restructuration n’a rien à voir avec la crise actuelle. Manifestation des salariés concernés. Puis indignation d’une partie de la classe politique française, voire du gouvernement, sur le mode : « Les entreprises qui gagnent de l’argent ont, surtout en période de crise, une responsabilité sociale vis-à-vis de leurs salariés. »

Il se trouve que ce cas n’est pas un cas d’école. Il existe. En Pologne, précisément. Et il implique l’une des entreprises préférées des Français, qui plus est encore largement contrôlée par l’Etat : EDF. Présent en Pologne depuis dix ans, l’électricien français, qui y emploie 4 000 personnes, s’apprête donc à lancer un vaste plan de restructuration. Qui devrait concerner environ 1 400 personnes, se solder par 400 suppressions d’emplois jusqu’en 2012 et obliger 150 salariés à déménager. Après des mois de négociations, les syndicats ont fini par claquer la porte. Et appellent aujourd’hui l’ensemble des salariés des sept filiales d’EDF en Pologne à venir manifester devant l’ambassade de France à Varsovie.

Placement. « On traite la Pologne comme une colonie, accuse Stanislaw Chmielewski, du syndicat Solidarnosc de la centrale de Cracovie. Alors que toutes les sociétés du groupe réalisent ici de gros bénéfices, EDF supprime des emplois bien qu’il en crée en France. » En 2008, l’ensemble des sociétés polonaises d’EDF a dégagé un confortable bénéfice de 121 millions d’euros. « Il ne fait aucun doute que la Pologne participe depuis très longtemps aux bénéfices du groupe », confirme Marc Ferron de la CFDT, secrétaire du comité de groupe européen. Pour un investissement d’environ 500 millions d’euros en dix ans, la Pologne s’est révélée un excellent placement.

Pourquoi, dans ces conditions, un tel plan de restructuration, en pleine période de crise ? La direction générale d’EDF explique que le marché polonais est devenu très concurrentiel. Et qu’avec 10 % de la production d’électricité et 20 % de la production de chaleur urbaine, sa filiale polonaise doit se réorganiser pour rester dans la course. D’où le projet, baptisé Trèfle. Joli nom pour une restructuration. But affiché : regrouper dans deux sociétés ce qui était éparpillé dans les différentes filiales. L’une spécialisée dans la maintenance et l’autre dans le marketing, la finance et les systèmes de communication. Avec, au passage, une réduction des effectifs.

Vieille histoire. Pour l’instant, EDF envisage de proposer des solutions individuelles (préretraire, reclassement…), mais refuse de s’engager sur un « zéro licenciement ». Ce qui ne passe pas. « En Pologne aussi, il y a la crise, poursuit Stanislaw Chmielewski. Les Français ne regardent que les bénéfices qu’ils font ici. Ils n’investissent pas, ils ne modernisent rien. On fait des réparations de machine, juste ce qui est nécessaire. »

Ce divorce avec Solidarnosc est d’autant plus brutal que le syndicat a noué avec EDF une vieille histoire. Quand il était encore illégal, Solidarnosc avait tissé avec la CFDT énergie d’EDF des relations d’échange et de coopération. Aussi, quand le gouvernement polonais entreprend la première vague de privatisation au milieu des années 90, Solidarnosc prend fait et cause pour EDF. Et en appelle à la grève pour s’opposer à une candidature américaine. Depuis qu’EDF a gagné la privatisation de la centrale de Cracovie en 1998, la solidarité franco-polonaise en a pris un coup.

En dix ans, EDF a réussi à supprimer environ 40 % de ses effectifs. Sans trop de conflits. Le projet Trèfle s’avère manifestement celui de trop. « Les syndicats polonais n’étaient pas hostiles au principe d’un plan de réorganisation, explique Marc Ferron (CFDT), qui sera aujourd’hui à Varsovie aux côtés de ses collègues polonais. Mais en échange, ils voulaient de vraies garanties sociales. EDF s’est-il vraiment donné les moyens de proposer un traitement social idéal ? Je ne le crois pas. »

La direction générale d’EDF en Pologne fait remarquer que les salariés de l’ensemble du secteur ont pris des mauvaises habitudes. A l’abri de la crise, le secteur de l’énergie aurait des conventions collectives mieux disantes. Cela fait ni chaud ni froid aux syndicats. « Nous allons remettre au gouvernement français une pétition lui demandant d’intervenir en notre faveur », confie Stanislaw Chmielewski. Luc Chatel, le porte-parole du gouvernement, montera-t-il au créneau pour prendre leur défense ?

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