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Pierre-Henri Lab , Bruno Odent | L’Humanité du 2 juillet 2007

EDF sous tension, les Français vigilants

lundi 2 juillet 2007 par Pierre-Henri Lab, Bruno Odent

ÉLECTRICITÉ . Face au scepticisme des consommateurs, le Conseil de la concurrence contraint EDF à céder une partie de sa production pour permettre à ses concurrents de prendre pied sur le marché.

L’unanimité des associations de consommateurs et des organisations syndicales qui dénoncent les conséquences de l’ouverture à la concurrence du marché de l’électricité et du gaz aux particuliers n’émeut guère le gouvernement. Ignorant les nombreuses interventions en faveur de la pérennisation des tarifs réglementés au-delà du 30 juin 2010 et l’instauration de la réversibilité de l’éligibilité (c’est-à-dire la possibilité de revenir aux tarifs réglementés après avoir opté pour les prix libres), les ministres en charge du dossier se sont contentés de déclarations qu’ils veulent rassurantes. Le ministre de l’Écologie, Jean-Louis Borloo, a ainsi appelé les consommateurs « à prendre leur temps » avant d’opter pour la concurrence. Le porte-parole du gouvernement, Luc Chatel, a affirmé que ce dernier serait « vigilant » quant à l’évolution des tarifs. Tandis que la ministre de l’Économie et des Finances, Christine Lagarde, a promis que la Direction générale de la concurrence et de la répression des fraudes intensifiera ses contrôles pour empêcher les abus.

NOUVELLES OFFRES AVANT LE 14 JUILLET

Le gouvernement n’a pas traité avec autant de nonchalance les demandes de Direct Énergie. Le courtier en électricité et en gaz, qui a réclamé la semaine dernière qu’EDF mette à disposition du marché une part supplémentaire de sa production, a lui obtenu rapidement gain de cause. Vendredi le Conseil de la concurrence dénonçant « une situation susceptible (…) de constituer un abus de position dominante » a sommé l’entreprise publique de faire de nouvelles propositions dans ce sens. Bien que disposant d’un délai de deux mois pour obtempérer, l’électricien a fait savoir qu’il ferait de nouvelles offres d’électricité en gros avant le 14 juillet et qu’il négocierait avec Direct Énergie un contrat transitoire pour l’approvisionner à un prix « reflétant les coûts complets de production d’EDF ». Cette mesure est, selon le gouvernement, censée empêcher un dérapage des prix sur le marché de l’électricité. Reste que les concurrents d’EDF n’étant pas réputés pour leur philanthropie, il est peu probable qu’ils répercutent auprès de leur client l’économie à l’achat que cette décision leur permet de réaliser. Il y a fort à parier qu’au contraire, celle-ci contribue à gonfler leur profit tout en privant EDF de recettes pourtant nécessaires à la réalisation de ses investissements (lire entretien page 2). Les associations de consommateurs ont d’ailleurs accueilli fraîchement cette annonce. Dans un communiqué publié vendredi, l’UFC-Que choisir estime qu’elle « n’est pas de nature à lever les risques évidents de flambée des prix d’un marché libéré ». L’association réitère aussi sa demande de maintien des tarifs réglementés en demandant au président de la République, Nicolas Sarkozy, d’en être « le garant inébranlable ».

LES USAGERS SCEPTIQUES

La mise à disposition de ses concurrents par EDF d’une part de sa production nucléaire pourrait être en fait une première étape vers sa privatisation partielle. Le PDG de Poweo, Charles Beigbeder, a ainsi déclaré vendredi qu’ « une prise de participation dans une centrale nucléaire nous intéresserait beaucoup » et que « Poweo est très désireux d’investir dans l’EPR ».

Les efforts déployés par le gouvernement et les opérateurs du marché de l’électricité et du gaz, EDF et GDF compris, n’ont visiblement pas suffi à convaincre les usagers. Plusieurs études d’opinions font part de leur scepticisme. Selon un sondage TNS-Sofres-Unilog publié vendredi, 49 % des Français estiment qu’avec l’ouverture à la concurrence les tarifs vont augmenter. Une autre enquête publiée hier par le Parisien/Aujourd’hui en France révèle que seul 1 % des Français envisagent de changer de fournisseur d’électricité. Le poids que représente l’énergie dans les dépenses annuelles des ménages (8 %) semblent pousser le consommateur à la plus grande prudence.


EDF pourrait perdre la concession de barrages

Trois centrales hydroélectriques pourraient être dorénavant exploitées par une société privée.

Une société privée baptisée « Force hydraulique de Severaisse » semble en passe de ravir la concession de trois barrages hydroélectriques dans les Hautes-Alpes. Situés dans les communes de Beaumont, La Trinité et Saint-Firmin, les ouvrages totalisent une production annuelle de 13 mégawatts. EDF, qui dispose d’un recours jusqu’au 4 juillet pour conserver l’exploitation de ces installations, n’a pas fait part de ses intentions. Interrogée par l’AFP, la direction de l’entreprise publique a souligné qu’il s’agissait du premier ensemble hydraulique qu’elle exploite dont la concession n’est pas renouvelée mais « n’a pas souhaité faire d’autres commentaires ». Pour sa part, la CGT énergie estime qu’il s’agit

d’« un mauvais coup porté au service public et aux usagers ». Selon le porte-parole du syndicat, Maurice Marion, « cette perte de concession en sortant ces trois barrages du parc de production d’EDF alimente la remise en cause de la péréquation tarifaire et contribue à la hausse des tarifs via l’obligation de rachat au prix du marché par EDF de l’électricité produite par ces centrales ».


Une explosion des tarifs dans toute l’Union européenne

La libéralisation déjà achevée dans plusieurs grands pays européens est synonyme partout de hausses très sensibles des factures pour les particuliers.

La libéralisation qui franchit dans toute l’UE une ultime étape au 1er juillet, avec l’ouverture du marché des particuliers, après celle des entreprises en 2004, a été largement anticipée dans la plupart des pays. La déréglementation a ainsi été engagée, il y a maintenant déjà une dizaine d’années. Elle est effective dans dix pays. Avec un bilan particulièrement édifiant sur ses conséquences en matière de prix. Partout, non seulement la fin des monopoles publics et la mise en concurrence n’ont pas apporté, comme promis initialement, de baisses de tarifs, mais ont signifié au contraire une frénésie de hausses.

La Suède détient une sorte de palme avec une augmentation de 59 % à 74 % des factures du gaz ou de l’électricité depuis la déréglementation entamée dès 1996, ce qui a conduit de nombreux usagers à porter plainte. En République tchèque, les prix ont fait un bond de 51 %. En Espagne, où la libéralisation du marché a eu lieu le 1er janvier 2003, même les tarifs réglementés, fixés encore par les pouvoirs publics, ont augmenté très sensiblement et on a assisté à une vague de fusions sous la houlette des grands groupes privés européens.

En Allemagne, l’addition des particuliers s’est accrue de 46 % pour le courant électrique et de 76 % pour le gaz depuis l’an 2000. Et il faut bien noter que ce qui se produit dans ce pays mérite la plus grande attention de ce côté-ci du Rhin. Car au 1er juillet c’est une ultime étape de la libéralisation qui y a été lancée, un « aboutissement » qui viendra sans doute très vite aussi à l’ordre du jour français. La politique des tarifs encore réglementés par les ministères de l’Économie des différents Länder (États régionaux) a pris fin, laissant la place au seul marché pour la formation des prix. Et ainsi les quatre grands groupes privés qui se partagent plus de 80 % du marché de l’électricité (RWE, EON, ENBW et Vatenfall) ont-ils pu établir leur tarification en toute liberté. Ce qui s’est donc traduit, ce 1er juillet, par des augmentations de factures de 5 % à 34 %, venant s’ajouter à la note déjà passablement salée de la dernière décennie.

La hausse des prix de l’électricité en Allemagne est aussi la conséquence d’un autre phénomène qui est en partie lié avec la dérégulation et a valeur également d’antimodèle : l’insuffisance des investissements. Les quatre grands groupes germaniques ont eu en effet tendance à négliger ce poste de dépenses dans un secteur où, par définition pourtant, la projection dans le long terme est décisive. Car ils ont privilégié les demandes de leurs actionnaires, vers lesquels ils ont transféré des parts de plus en plus importantes des immenses profits réalisés.

Depuis 1998, ces investissements sont ainsi en baisse de 26 %, ce qui a entraîné la suppression de quelques 65 000 emplois. D’où une situation de plus en plus tendue, aggravée encore par la décision des gouvernements successifs à Berlin de geler la construction de nouvelles centrales nucléaires. Le manque de moyens de production à terme est devenu si patent que plusieurs spécialistes tirent la sonnette d’alarme en prévoyant… une pénurie d’électricité entre 2010 et 2015.

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