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Frédéric Lebaron | L’Humanité du 28 avril 2007

Économie : pourquoi le débat est confisqué

samedi 28 avril 2007 par Frédéric Lebaron

Le fort taux de participation au premier tour de l’élection présidentielle, précédé du maintien pendant presque toute la campagne d’une grande proportion d’indécis, est peut-être plus un indicateur du degré élevé d’inquiétude des citoyens, en particulier dans les classes populaires, qu’une manifestation de leur intérêt accru pour les enjeux économiques et sociaux tels qu’ils ont été mis en scène durant cette campagne.

Rarement campagne aura en effet autant obscurci les termes du débat sur ces questions, pourtant plus que jamais centrales dans les préoccupations des électeurs. À la lecture des programmes des candidats, les termes de ce débat pourraient sembler simples : alors que plusieurs candidats proposaient, sous des formes diverses, une rupture avec les politiques néolibérales menées depuis les années 1970 au nom de l’Europe et de la mondialisation, les trois « élus des médias » et consacrés par le premier tour présentaient trois styles différents de continuité (plus ou moins marquée) avec ces mêmes politiques.

Le premier style, celui du favori des sondages, Nicolas Sarkozy, consiste en une accélération des politiques radicales menées depuis cinq ans : libéralisation du marché du travail (par le moyen d’un contrat unique) et incitations à la multiplication des heures supplémentaires, réduction des impôts pour les sociétés et les ménages les plus fortunés, mise en concurrence et dérégulation, voire privatisation, des services publics (poste, transports, santé, éducation, recherche...). Ce programme est sans aucun doute le plus proche des préconisations des acteurs des marchés financiers et des think tanks patronaux.

Le deuxième style, celui de la candidate socialiste Ségolène Royal, est typiquement « social-libéral » : il s’agit de rénover les relations professionnelles en conjuguant « réhabilitation de l’entreprise » et dialogue entre des partenaires sociaux forts, efficacité économique par la compétitivité et la mise en concurrence (par exemple des universités), et un certain retour à des politiques fiscales et salariales plus redistributives. Tout cela sans remettre en cause le cadre de la construction européenne, en dehors des inévitables critiques rhétoriques de la BCE, qu’elle partage d’ailleurs avec M. Sarkozy. C’est un programme proche des sensibilités modérées d’organisations syndicales telles que la Confédération européenne des syndicats.

Enfin, le « troisième homme », François Bayrou, présente le visage de l’orthodoxie économique, qui passe par la réduction des déficits et de la dette publique conformément au pacte de stabilité et de croissance, le renforcement de la construction européenne et du rôle de la BCE. Tout cela conjugué à des politiques sociales d’inspiration humaniste nécessairement limitées par la pression à la baisse sur les dépenses publiques et le niveau de la « pression fiscale ». Le refus de la « démagogie fiscale » est la marque d’une position conservatrice traditionnelle qu’avait incarnée en son temps Raymond Barre, première figure de « père la rigueur » de l’économie française.

Ce débat de style est aussi bien sûr un débat sur l’intensité des politiques néolibérales : des plus « pures » avec M. Sarkozy jusqu’aux plus « sociales » avec Mme Royal, en passant par les plus indéterminées avec M. Bayrou. Sur une échelle de libéralisme économique codée de - 5 à + 5, une économiste de banque citée par le Figaro économie du 16 avril accordait - 1,8 à Mme Royal et + 1,6 à M. Sarkozy, M. Bayrou obtenant + 0,4. Le zéro étant fixé selon une norme très libérale et les codages sujets à discussion, on doit néanmoins reconnaître que l’espace du débat de politique économique entre ces trois candidats est resté circonscrit à quelques thèmes symboliques (heures supplémentaires, baisse des impôts, etc.). La mise aux normes du débat économique français a fini par dissiper celle de politique macroéconomique issue de la période keynésienne. Politique monétaire et politique budgétaire étant largement fixées, les candidats colorent leur approche de l’économie d’une sensibilité plus ou moins sociale.

Dans ce cadre, le jeu électoral pouvait se déployer sans limites autour des acteurs et des pratiques du marketing politique : construction de l’image médiatique, recherche rationalisée des mots qui frappent (« rupture », « ordre juste », « travailler plus pour gagner plus »...) et guerres de sondages ont pour fonction de créer des différences pour mieux capter les segments de l’électorat qui s’ajustent, comme sur le marché de la téléphonie mobile, aux offres les plus séduisantes du moment. Globalement, les détenteurs de patrimoine et de hauts revenus ont largement plébiscité Nicolas Sarkozy, alors que les jeunes et les salariés modestes ont, sans surprise, donné plus de voix à Ségolène Royal. L’échec des candidats d’alternative ne signifie pas nécessairement « droitisation » de l’électorat...

Aucun des deux premiers candidats n’aura appuyé ses propositions sur un diagnostic critique des trente ans de politiques néolibérales : accroissement massif du chômage et de la précarité, hausse des inégalités économiques et sociales, en particulier en matière de logement durant la dernière période, dégradation multidimensionnelle, régulière et profonde de la cohésion sociale. Faute de perception nette de leurs causes et du sentiment de la possibilité d’un changement de paradigme de politique économique - l’alternative est restée inaudible autant du fait de l’environnement global que de la division de ses porte-parole - ces tendances ont bien peu de chances de s’inverser durant les cinq ans qui viennent. C’est donc la force des résistances sociales qui déterminera l’ampleur de la normalisation à venir de la société française.

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