Liste des auteurs

Le Monde | Rémi Barroux - Le 16 février 2007

Emploi, travail : pour comprendre les chiffres-clés

vendredi 16 février 2007 par Rémi Barroux

Le taux d’emploi est obtenu en divisant le nombre de personnes occupées entre 15 et 64 ans par la population totale de la même tranche d’âge.

Ce taux doit être cohérent aussi bien avec le taux de chômage qu’avec le nombre d’emplois existant. Ainsi, la France, qui connaît un chômage de masse depuis plusieurs années, a un taux d’emploi plus faible - 63,1 % - que le taux moyen européen (65,2 %). Ce taux français est aussi plus faible que celui de la plupart de ses voisins (Allemagne, Espagne) et surtout des deux "champions" de l’emploi que sont le Danemark (75,9 %) et le Royaume-Uni (71,7 %).

Ce taux, selon les objectifs fixés par la stratégie européenne pour l’emploi (SEE) adoptée au conseil de Lisbonne, en mars 2000, doit atteindre 70 % en 2010. Surtout, deux catégories doivent tout particulièrement être étudiées, au sein de la population active, les femmes et les seniors (55-64 ans).

Ces taux d’emploi peuvent expliquer, en partie, les performances de tel ou tel pays. Ainsi, la France connaît un taux d’emploi des femmes (57,6 %) supérieur à la moyenne de l’Union européenne (UE) - 56,3 % -, mais inférieur au Danemark ou au Royaume-Uni. Mais son taux d’emploi des salariés âgés est l’un des plus faibles : 37,9 % contre 42,5 % dans l’UE, plus de 40 % pour la plupart des pays et même près de 60 % pour le Danemark qui fait figure d’exemple.

Mais un taux d’emploi n’apporte pas d’information sur la nature des emplois, ni sur leur qualité. Ainsi, le fort taux d’emploi féminin au Royaume-Uni (65,9 %) ne reflète pas le fait, explique Robert Strauss, responsable de la stratégie de l’emploi à la Commission européenne, que "beaucoup de femmes sont à temps partiel". Si les objectifs de Lisbonne sont crédibles concernant l’emploi des femmes (avec un taux de 60 % à atteindre), ils semblent hors de portée pour les seniors, où ils se situent à 50 %.

Selon les critères d’Eurostat, une heure de travail rétribuée (d’une manière ou d’une autre) et effectuée dans la semaine de référence suffit pour que la personne soit comptabilisée en "emploi". Ils ne font pas mention des critères de "qualité" du travail, laquelle, selon la Commission européenne, ne repose pas essentiellement sur le nombre d’heures travaillées ou la nature du contrat. Ce concept général, mis en avant à Lisbonne, prend en compte autant le contenu de l’emploi et les qualifications requises que le profil du salarié, son accès au marché du travail, ou encore l’égalité hommes-femmes, etc.


Comment "Le Monde" a procédé

Eurostat, organisme de l’Union européenne, réalise sa propre enquête en s’appuyant sur les critères du Bureau international du travail. Pour chaque pays, un ratio est déterminé. Ainsi, 84 357 personnes ont été interviewées en France, 148 302 en Allemagne, 14 682 au Danemark. Le Monde a choisi de comparer la France à ses quatre grands voisins, plus le Danemark, pays auquel, chacun à sa façon, plusieurs candidats à la présidentielle se sont régulièrement référés.


Quels que soient les critères, la plaie française se nomme "chômage"

Pour mesurer le chômage, Eurostat mène sa propre enquête en s’appuyant sur les critères du Bureau international du travail (BIT), sans tenir compte des définitions que peuvent en donner les législations nationales. L’organisme européen considère comme "chômeur" une personne qui se déclare "sans emploi", qui a recherché un travail au cours des quatre semaines précédant l’entretien et qui est disponible dans les deux semaines suivantes. "Nous ne regardons pas si la personne est inscrite ou non à l’ANPE, ou si elle est indemnisée", explique Sylvain Jouhette, statisticien d’Eurostat à Luxembourg. "On mesure un comportement et non pas la politique sociale d’un gouvernement", ajoute-t-il.

Reste que même selon les critères du BIT, que ce soit pour le taux de chômage général ou pour celui des jeunes, la France apparaît dans notre panel comme la dernière de la classe. En revanche, au travers de son système d’indemnisation et d’accompagnement, son système public de l’emploi, elle a une vue précise du nombre de ses chômeurs. D’autres pays sont moins bien armés. En Grèce, par exemple, le système d’aide n’est pas performant et les demandeurs d’emploi n’ont pas intérêt à se faire connaître. Ce qui peut fausser les données comparatives.

La mesure de la baisse du chômage ne dit pas si celle-ci est due à une politique active de traitement du chômage ou à un nombre d’emplois marchands créés effectivement dans le pays. Cette dernière statistique ne dit pas non plus si les emplois créés sont aidés, exonérés par exemple de cotisations sociales, ce qui influe alors sur les comptes sociaux du pays. La comparaison des seuls taux de chômage d’un pays à l’autre apparaît donc bien périlleuse.

Encore plus risquée est celle des taux de chômage des jeunes, explique Eric Heyer (OFCE). Dans ce domaine, la France fait figure d’élève exécrable de l’Europe, avec 22,4 % des jeunes de 15 à 25 ans "exclus de l’emploi", selon les données Eurostat ; un pourcentage qui tombe à 14,2 % en Allemagne et à 7,5 % au Danemark.

En réalité, indique M. Heyer, ce taux de 22,4 % concerne le nombre de jeunes sans emploi dans la classe d’âge des demandeurs d’emploi concernés. Mais, rapporté au nombre total des jeunes dans cette même classe, "ce taux tombe en réalité à 7 % et reste dans la moyenne européenne".

En France, où la durée des études s’est beaucoup allongée, un jeune sur trois seulement est en activité, contre un sur deux en moyenne au sein de l’Union européenne.


La sortie du travail est une chose, la retraite une autre

Pour les retraites, les statistiques d’Eurostat prennent en compte l’âge à partir duquel "les gens commencent à se retirer du marché du travail". Traduction : le moment à partir duquel ils ne sont plus "dans l’emploi" ou ne se déclarent plus en recherche d’emploi.

Ainsi, un enseignant officiellement à la retraite mais qui continue à avoir une activité - de soutien scolaire par exemple - qui est rémunéré d’une façon ou d’une autre, et qui le déclare lors de ses réponses à l’enquête, est considéré comme étant toujours en activité.

Cet indicateur d’Eurostat constitue un complément utile du taux d’activité des seniors, qui porte, lui, sur le nombre de 55-64 ans encore en activité. Dans la plupart des pays, l’activité des seniors diminue sensiblement après 60 ans et ce, quel que soit l’âge légal de la retraite.

Augmenter la durée de vie professionnelle au-delà de 62 ans est un objectif de plus en plus affirmé par les dirigeants politiques, mais reste aujourd’hui encore difficile à atteindre.

En France, où l’âge légal du départ à la retraite est de 60 ans, l’âge moyen de sortie du marché du travail est de 58,8 ans, soit le plus faible de notre panel. Autre caractéristique (qui n’apparaît pas dans les chiffres retenus par Le Monde) : si les Français n’ont pas une durée de travail hebdomadaire inférieure à celle des autres Européens du panel (Espagne exceptée), en revanche, leur nombre d’années travaillées est bien plus faible.

"Il est difficile d’obtenir un âge moyen de retraite et nous n’avons pas de statistiques au niveau européen, explique Sylvain Jouhette (statisticien à Eurostat). Par exemple, en France il y a un âge légal, une limite, mais pas d’âge moyen."

Les régimes spéciaux français, avec des départs possibles dès 55 ans, font chuter la moyenne. La réforme des retraites de 2003, en permettant les départs anticipés de salariés ayant travaillé dès l’âge de 14, 15 ou 16 ans, a rencontré beaucoup de succès. Le nombre de bénéficiaires a été deux fois plus important que celui prévu par le gouvernement. Conséquence, l’âge de retrait du travail a notoirement baissé en 2004 et 2005.

Plus généralement, chaque pays - indépendamment presque de l’âge légal de la retraite - a souvent fait des seniors une variable d’ajustement de sa politique de l’emploi. Les systèmes de préretraite, les dispenses de recherche d’emploi influent directement sur l’âge de "retrait d’activité". La démographie, le taux d’activité des femmes qui, du fait de carrières professionnelles plus éclatées et de promesses de pensions plus faibles, pourraient vouloir travailler plus tard, sont autant d’éléments à prendre en compte pour interpréter cet indicateur.


Pourquoi un Britannique travaille moins qu’un Français...

Le temps déclaré par les personnes correspond davantage au temps de travail hebdomadaire "habituel" qu’à celui effectivement effectué au cours d’une semaine de référence, expliquent les statisticiens d’Eurostat. Cette méthode fait abstraction des éléments légaux propres à chaque pays, comme les 35 heures françaises par exemple.

L’enquête prend aussi en compte le travail au noir "si la personne est assez honnête pour nous le déclarer", explique un responsable à Luxembourg. Il faut donc dépasser l’approche globale.

La lecture des chiffres montre que les écarts entre les pays ne sont pas si importants qu’on se l’imagine, la France se situant, avec 38 heures de temps de travail déclaré par semaine, entre l’Espagne - 39,6 heures - et le Danemark (35,5 heures), le Royaume-Uni affichant quant à lui 37 heures. Qui imaginerait que, en termes de moyenne annuelle par personne, un Britannique travaille moins qu’un Français ?

Le reproche habituellement fait au marché du travail français - un temps de travail inférieur aux autres pays, qui expliquerait de moindres performances économiques et sociales - ne semble donc pas validé par ce chiffre.

La encore, le diable se niche dans le détail. Car si l’on se réfère aux salariés à temps plein, on s’aperçoit, dans le cas français, que la législation des 35 heures nous place dans le panel retenu par Le Monde en avant-dernière position, avec 41 heures hebdomadaires en moyenne, contre 43 heures au Royaume-Uni.

La clé pour comparer le temps de travail entre les pays réside donc dans le temps partiel. Là, la France se range, au contraire, parmi les pays les plus "travailleurs", avec 23,1 heures par semaine, contre 18,9 heures au Royaume-Uni ou 18,2 heures en Allemagne.

En d’autres termes, plus le nombre de salariés à temps partiel est grand et plus la durée de leur travail hebdomadaire est réduite, et plus la moyenne globale du temps passé au travail chute.

"La France a fait le choix de baisser sa durée légale de temps de travail, les autres pays celui d’inciter les gens à recourir au temps partiel", explique Eric Heyer (OFCE). De fait, la France n’est pas encore massivement confrontée aux "petits boulots", comme le sont la Grande-Bretagne ou l’Italie, mais "cette réalité peut changer, notamment avec la montée en puissance des services à la personne".

Signalons enfin que, lors de l’enquête d’Eurostat, les personnes interrogées déclarent les heures travaillées par semaine dans leur activité principale. Autrement dit : elles peuvent aussi avoir un autre travail et omettre des activités non déclarées.


La délicate appréciation de la création d’emplois

L’étude du nombre d’emplois créés dans les secteurs public et privé, de la progression de cet indicateur sur une longue période, comme la comparaison de ce chiffre d’un pays à l’autre, est parfois surprenante. Ainsi, le Royaume-Uni et le Danemark sont souvent donnés en exemple pour le dynamisme de leur marché du travail. Or les chiffres montrent que... la proportion d’emplois créés en France y a été très largement supérieure : 11,4 % de 1995 à 2005, contre 6,2 % pour les Danois et 8,2 % chez les Britanniques. Deux pays sortent du lot en sens inverse : l’Allemagne, avec un taux de création d’emplois très faible (+ 1,6 %) et surtout l’Espagne, où l’emploi a crû de plus de la moitié (51,6 %) en une décennie !

En France, les années de forte création d’emplois se situent entre 1998 et 2002, sur fond de croissance soutenue, de réduction du temps de travail et de traitement social du chômage, avec notamment la montée en puissance des contrats emploi-solidarité (CES), des contrats emplois consolidés (CEC) et des emplois-jeunes. Mais ces pourcentages n’indiquent pas la nature des emplois créés. Ainsi, la forte progression espagnole repose sur un recours massif aux contrats courts et aux temps partiels. De plus, la régularisation régulière des sans-papiers y a joué un rôle en augmentant le nombre des emplois déclarés.

Le nombre réduit de créations d’emplois au Danemark et en Grande-Bretagne est à mettre en relation avec des taux de chômage faibles. Les situations proches du plein-emploi rendent toujours plus difficiles les créations. Enfin, le taux allemand "reflète l’accroissement important de la productivité dans ce pays et les choix politiques faits en faveur du développement du commerce extérieur", explique Robert Strauss, responsable des stratégies emploi à Bruxelles. L’Allemagne a baissé son coût du travail ; elle a gagné en compétitivité, mais a peu créé d’emplois après 2000, voire en a perdu.

La comparaison des créations d’emplois d’un pays à un autre doit être liée, estime M. Strauss, "au taux de population cherchant un emploi et à la démographie du pays".

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !