Liste des auteurs

NATHALIE VERSIEUX | Libération le 5 octobre 2007

En Allemagne, le train s’arrête pour les salaires

vendredi 5 octobre 2007 par Nathalie VERSIEUX
A l’origine de la grève, le modeste syndicat de conducteurs GdL déborde les centrales historiques.

Les 10 millions d’usagers quotidiens de la Deutsche Bahn se préparent au chaos : les 8 000 adhérents non fonctionnaires (1) du petit syndicat des conducteurs de trains GdL se mettent en grève aujourd’hui, pour obtenir jusqu’à 30 % de hausse de salaire ! Proposée la semaine dernière par la direction, l’augmentation de 10 % (hausse de 4,5 % du salaire horaire, accompagné d’un allongement de deux heures du temps de travail hebdomadaire) des rémunérations - « Une plaisanterie » - a été écartée d’un revers de main par ce syndicat nain, récemment encore inconnu du grand public.

Concrètement, le GdL réclame 2 500 euros de salaire pour les débutants, au lieu des 1 970 euros bruts actuels, et des hausses substantielles et régulières pour les plus âgés. « Je travaille 39 heures par semaine pour 27 000 euros bruts par an, s’indigne un conducteur. Les conducteurs fonctionnarisés touchent 700 euros de plus par mois. Sans parler des conducteurs britanniques qui sont, eux, à 60 000 euros ! »

Abstinence. La revendication de 30 % est justifiée par des années d’abstinence salariale, et la forte pression psychologique portant sur les conducteurs. « Les procédures et les règlements sont toujours plus compliqués, souligne-t-on au GdL. Les collègues sont responsables d’un matériel valant plusieurs millions et parfois de 800 passagers par train. Chaque conducteur doit faire face à trois tentatives de suicide en moyenne au cours de sa carrière, ce qui est un poids psychologique énorme. Il est temps que nous soyons payés convenablement. »

La grève pourrait être la plus grave dans les transports publics allemands depuis le mouvement de 1992. Le GdL est d’autant plus déterminé qu’il peut agir fort, là où ça fait mal, et en mobilisant un minimum de syndiqués et de moyens. Son agressivité s’inscrit dans un contexte salarial déjà tendu. Plusieurs études publiées récemment attestent d’une stagnation (lire ci-dessous), voire d’un recul du pouvoir d’achat des Allemands au cours des dernières années. « Les salaires nets, aussi bas qu’il y a vingt ans ! », titrait récemment le quotidien populaire Bild Zeitung.

Selon un récent rapport de l’Office fédéral des statistiques, le salaire net annuel (après impôt) d’un travailleur allemand atteignait l’an passé 15 845 euros, soit autant qu’au milieu des années 80. Et ce, malgré une forte augmentation du salaire brut mensuel, passé de 19 720 euros en 1991 à 26 735 euros en 2006. La stagnation du pouvoir d’achat s’explique par l’augmentation des prix à la consommation et surtout par l’explosion des charges sociales, tandis que les impôts, prélevés à la source, sont restés stables à 4 700 euros en moyenne. Toujours selon l’office, le salaire net moyen est passé de 11,08 à 11,76 euros de l’heure entre 1991 et 2006. Mais les écarts de revenus se sont creusés entre salariés qualifiés et non qualifiés. « Les personnes peu qualifiées ne gagnent pas davantage qu’il y a quinze ans », insiste l’office.

Corporations. « Les salaires stagnent, alors que le profit des entreprises a augmenté de 42 % ces dix dernières années », s’indignent les syndicats allemands, qui réclament, à l’instar du GdL, leur part du gâteau pour les salariés. Le patronat s’attend donc à de difficiles négociations salariales, notamment dans la fonction publique, soumise depuis plusieurs années à la rigueur. Les experts prévoient aussi un changement du paysage, avec le développement de petits syndicats de corporations, aux revendications plus agressives que celles des grands organisations de branche qui dominent à l’heure actuelle. Les syndicats des pilotes de ligne, des contrôleurs aériens ou des médecins avaient, avant le GdL, surpris l’opinion allemande avec des exigences salariales bien éloignées des revendications habituellement modérées des grands syndicats allemands.


« Les différences de revenus se sont accrues »

Christoph Schröder, chercheur à l’institut IW de Cologne-I, considère que la polémique sur la stagnation des salaires est un faux débat.

Le quotidien Bild Zeitung a provoqué un débat en évoquant un recul du pouvoir d’achat des salariés depuis vingt ans. Partagez -vous cette idée ?

Non. Tout dépend des indicateurs retenus. Comparer sur vingt ans n’a aucun sens, du fait de la réunification et de la prise en compte des salaires est-allemands, moins élevés que ceux de l’Ouest. D’autre part, la durée du temps de travail a diminué de 8 % depuis 1991. Rien qu’en tenant compte de cette réduction, on note une hausse du salaire réel de 4 % depuis 1991. Enfin, il faut prendre en compte les prestations sociales et le niveau des impôts… Tout conjugué, le coût du salaire horaire a augmenté de 23,5 % depuis seize ans.

Syndicats et SPD estiment que l’écart s’est creusé entre la rémunération des emplois peu qualifiés et qualifiés, du fait de l’important déficit en personnel formé en Allemagne…

Les différences de salaires se sont accrues davantage en Allemagne qu’à l’étranger. Mais la tendance à l’écart des salaires est générale dans les pays industrialisés. Sous la pression de la contrainte économique, les emplois peu qualifiés ont tendance à être délocalisés vers les pays de l’Est. Les entreprises se sont trouvées dans la situation de pouvoir faire pression sur les syndicats pour négocier des hausses de salaires très modérées...

La croissance allemande est pour l’instant tirée par les exportations. Pour combien de temps encore ?

Les choses changent. Déjà en 2006, on a constaté une légère augmentation des salaires. En 2007, des branches telles que la chimie, la métallurgie et l’électrotechnique ont négocié des hausses de l’ordre de 4 %. D’autre part, l’économie allemande crée plus d’emplois. Au total, on part du principe que la demande intérieure va suppléer les exportations pour tirer la croissance dès 2008.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !