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Un dossier de Eric AESCHIMANN, Charlotte ROTMAN paru dans Libération le 18 mars 2006

En France, la rue a toujours 20 ans

samedi 18 mars 2006 par Charlotte ROTMAN, Eric AESCHIMANN
De nouveau mobilisés samedi avec les salariés, lycéens et étudiants entretiennent l’exception française d’une jeunesse revendicative.

Un million et demi de personnes espérées par les organisations syndicales, 160 rassemblements à travers toute la France : accompagnés de leurs aînés salariés, les étudiants et lycéens manifestent samedi pour obtenir le retrait du CPE. Pour Dominique de Villepin, les défilés de samedi après-midi constituent une première, une épreuve du feu où il joue son avenir. Pour la démocratie française, ils auront un sacré air de déjà-vu. Depuis vingt ans, la jeunesse de France a pris le pli de descendre dans la rue tous les quatre ou cinq ans. C’est même devenu une spécialité nationale et, depuis deux ans, le rythme semble s’accélérer.

En France, comme ailleurs dans le monde, les universités ont longtemps été la caisse de résonance privilégiée des débats politiques. Avant-guerre, l’Action française recrutait dans les facs et, plus tard, les facs manifestaient contre la guerre en Algérie, rappelle l’historien Jean-François Sirinelli. C’est sur les campus américains que s’est épanouie la mobilisation contre la guerre au Vietnam. Sans surprise, l’archétype du mouvement étudiant reste mai 68, véritable coup d’Etat générationnel, rite initiatique national dont est demeurée, diffuse mais prégnante, l’idée qu’une génération peut se faire sa place au soleil en défilant dans la rue.

« Le moule soixante-huitard, avec ses défilés festifs, est resté. Mais désormais le type de contenu est différent », souligne le sociologue Jean-Pierre Le Goff. Après un long silence, les jeunes se réveillent en 1986 pour s’opposer à la sélection à l’entrée de l’université. Mais ils refusent de s’inscrire dans la lignée de 68. Ils s’en tiennent à des revendications concrètes, se méfient des partis et des syndicats... et reçoivent l’appui implicite de l’opinion publique. « Les babyboomers connaissent les difficultés des jeunes. Comparant avec ce qu’ils ont vécu, ils en éprouvent une certaine culpabilité. C’est pourquoi ils finissent toujours par basculer du côté des étudiants, même ceux qui sont de droite », explique Stéphane Rozes, directeur de l’institut CSA-Opinion.

1986, 1990, 1994, 1998-1999, 2005 : les mouvements se succèdent et les gouvernements reculent le plus souvent. « On ne gouverne pas contre la jeunesse » devient un mot d’ordre national. Peut-être parce que, loin de vouloir détruire l’ordre établi, la jeunesse défile pour en faire partie. Confrontée à la crise économique, elle veut qu’on l’aide à décrocher un emploi stable. « En 1984, le taux de chômage deux ans après l’obtention du diplôme est de 33 %. Au plus bas de la bulle Internet, il est tombé à 18 %. Aujourd’hui, il est remonté à 25 %», relève l’économiste Louis Chauvel. A cette caractéristique, que la France partage avec l’Espagne et l’Italie, s’ajoutent deux facteurs spécifiques : sa vigueur démographique en fait un pays où la jeunesse pèse un poids plus important ; et la situation des jeunes issus de l’immigration, dont les difficultés à trouver un travail se doublent de discrimination raciale.

Le cocktail est explosif et il explose régulièrement. « Les jeunes ont une perception "naturalisée" des réalités économiques et politiques : ils ont l’impression que l’on n’y peut rien. Mais quand surgit une décision identifiable, dont ils ont l’impression qu’elle va les éloigner encore plus du monde du travail et qu’ils peuvent rattacher à l’Etat, alors, toutes leurs attentes remontent et viennent se cristalliser », analyse Stéphane Rozes. Les mots d’ordre sont parfois assez fumeux. « Quand je demande à mes étudiants de maîtrise, en quatrième année, pourquoi ils ont manifesté l’an passé contre la loi Fillon, aucun d’entre eux n’est capable de me le dire », raconte l’universitaire François Dubet (lire page 3). L’important est d’exprimer son angoisse. « C’est en ce sens-là que l’on peut rapprocher les manifestations anti-CPE avec les émeutes dans les banlieues : c’est la même demande d’intégration », relève Anne Muxel, chercheuse au Cevipof.

A cette politisation par à-coups répond une gestion chaotique de la part des hommes politiques. Ainsi que le remarque Marc-Olivier Padis, de la revue Esprit, l’Etat, en multipliant les dispositifs spécifiques et incertains (TUC, emplois jeunes...), a entériné l’idée que les jeunes étaient une catégorie à part. Le Smic-jeunes d’Edouard Balladur et le CPE de Dominique de Villepin donnent l’impression d’une droite qui voudrait expérimenter les recettes libérales sur ses cadets. « La France est dure avec ses jeunes », juge Louis Chauvel, qui se souvient que, lors de la publication de son livre, le Destin des générations, en 1998, dans lequel il pointait la dégradation de la situation des moins de 30 ans, il s’était vu objecter que le phénomène était transitoire. « Même moi, si l’on m’avait dit que ce serait toujours la même chose dans dix ans, je ne l’aurais pas cru. »


Des parents fiers, parfois solidaires

Beaucoup sont rassurés d’assister au réveil politique d’une génération réputée individualiste.

Ils pourraient se contenter de s’inquiéter, comme n’importe quels parents. « Attention à la violence », « N’oublie pas tes études »... Mais ce n’est pas tout. Des pères et mères d’étudiants de Paris-X Nanterre regardent la mobilisation de leur(s) enfant(s) avec bienveillance. Parfois même avec soulagement. On parlait d’une génération apolitique, d’écervelés sans conscience, nombrilistes. De jeunes individualistes sans valeurs communes. Sans causes à défendre. Ce samedi, ils pourraient être des centaines de milliers à défiler dans la France entière. A Nanterre, pendant un mois, ils ont occupé des amphithéâtres bondés, bloqué les portes de l’université, débattu jusqu’au petit matin. Ils se sont engagés, parfois pour la première fois. Curieusement, même les parents qui ne sont pas hostiles au CPE semblent apprécier ce réveil politique.

Louise [1]., 49 ans, est mère de trois jeunes adultes âgés de 26 à 21 ans. L’aînée est comédienne, intermittente du spectacle, le dernier, Jean-Baptiste, étudiant en troisième année en histoire à Paris-X. Elle se sent « très concernée par leur avenir professionnel ». Ses parents étaient paysans et ouvriers, elle a été bibliothécaire pendant vingt ans dans un groupe pétrolier. « Notre génération a connu l’ascension sociale, mais nos enfants, eux, on se dit qu’ils vont redescendre », s’inquiète cette militante à Attac depuis cinq ans. Avant, dit-elle, « je suivais la politique sans m’impliquer ». Son fils, si. « Son premier acte militant a été d’aller à Gênes pour le G8. On l’a laissé partir, avec un peu d’inquiétude », se souvient-elle. Depuis Jean-Baptiste a participé à la campagne présidentielle d’Olivier Besancenot, manifesté contre la guerre en Irak, suivi le mouvement lycéen contre la loi Fillon. Aujourd’hui, il s’investit dans la lutte anti-CPE. « Je ne partage pas forcément ses positions, mais on discute facilement », apprécie sa mère. « C’est bien que cette génération soit engagée, dit celle qui, à 20 ans, ne l’était pas. Même si c’est une minorité. Ce sont des jeunes comme Jean-Baptiste : équilibrés, pas marginaux, qui ont des amis en dehors des cercles militants, et des parcours scolaires. Ils ont un idéal et ils agissent... c’est un levain. » Et puis, mère à nouveau : « L’engagement, c’est formateur. On apprend à élaborer une réflexion, à parler en public. »

Michel, 46 ans, technicien d’intervention à EDF, soutient lui aussi son fils Alexandre, mobilisé contre le CPE. « Pour nous, c’est important que nos enfants aient une action citoyenne. Notre fille aînée est engagée dans les Jeunesses communistes. » Si son fils ne s’était pas bougé sur le CPE, Michel aurait éprouvé « de la déception ». « Car pour moi, le CPE, c’est la porte ouverte à la précarité, un virage dramatique. » Alors voir son fils dans la rue, et des dizaines de milliers d’étudiants avec, « ça donne de l’espoir ».

« De toute façon, nous, on est les vieux cons, on ne comprend rien »

La mère d’Alexandre, Catherine, auxiliaire de vie de 49 ans, est d’accord. « C’est vrai que ça me gênerait qu’il ne soit pas engagé. Je n’apprécie pas cette distance qu’ont beaucoup de jeunes avec la société. » Alexandre n’est pas encarté. Catherine et Michel, longtemps militants CGT, préfèrent ça. « J’ai de plus en plus de mal à me retrouver dans les grandes organisations », constate Michel. On sent leur déception, leur éloignement douloureux des organismes traditionnels. « Ce mouvement-là est très riche », souffle Catherine, qui assiste aux manifestations des étudiants et en aime les mots d’ordre. « Les jeunes ont des mots que j’attendais. » Elle dit encore : « Ils ont les mots justes. Je reproche aux partis de gauche et aux syndicats d’être trop consensuels. Ils ont peur de froisser. Les jeunes, ça ne les inquiète pas. »

« Ça ne me plairait pas si ma fille adhérait à un parti, et qu’on lui dise la messe »

Gabrielle a 19 ans. Elle est en deuxième année d’histoire. Depuis le début du mouvement, « elle est comme un chat, qui revient pour manger et dormir », raconte sa mère, Jeanne, 49 ans. Elle est matin, midi et soir à Nanterre. « De toute façon, mes parents sont de droite », lance Gabrielle, comme si c’était une tare. « Ils sont forcément pour le CPE. Ils trouvent nos modes d’action antidémocratiques. » Elle ne semble pas avoir besoin de leur bénédiction. Sa mère, conseillère municipale dans les Yvelines, de droite mais pas encartée à l’UMP, est pourtant bien plus nuancée que ne le soupçonne sa fille (« En l’état actuel du CPE, je suis contre. Les jeunes sont déjà dans la précarité. »). Quand on lui fait remarquer le décalage, elle répond : « De toute façon, nous, on est les vieux cons, on ne comprend rien. »

Jeanne, elle aussi, apprécie l’intérêt que sa fille porte à la politique. « C’est tellement dommage, ces jeunes qui ne savent pas ce qu’ils pensent et qui se laissent influencer. J’ai des amis bourgeois, bobos, BCBG, dont les enfants ne savent pas qui est ministre. Je ne partage pas les idées de ma fille, mais c’est bien qu’elle ait sa propre opinion », approuve cette mère de famille. Elle se félicite aussi de sa liberté de pensée. « Ça ne me plairait pas si elle adhérait à un parti, et qu’on lui dise la messe. »

Anny, 58 ans, exprime une « solidarité inconditionnelle avec les jeunes capables de s’engager dans un combat collectif ». Gabriel, son fils, est militant à l’Unef et aux Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR). Cette soixante-huitarde sent la même empathie envers les étudiants de Paris-VII, où elle est maître de conférences. Elle y a suivi toutes les AG. « C’était magnifique de voir comment les étudiants se sont réapproprié une parole ­ pas des slogans, pas de la langue de bois, mais une parole, et une capacité d’écoute. Il y a un mois, la plupart ne savaient rien du CPE. » Très engagée, entre autres pour le dialogue et la paix au Proche-Orient, elle « désespérait des jeunes d’aujourd’hui... Il n’y avait plus d’engagement collectif. Je l’attribuais à une société devenue "le sauve-qui-peut individuel". » Depuis la lutte anti-CPE, elle parle de ces retranchements à l’imparfait. Ses deux fils ont hérité de cette passion pour la politique. L’aîné est bénévole dans un hôpital à Los Angeles qui soigne pauvres et sans-papiers.« Mais l’engagement ne se transmet pas comme des bijoux de famille », nuance Anny, il y a des enfants de militants qui n’ont pas tout misé sur la politique, ça reste un choix. »

« Je sais que mon fils aime bien se frotter. Je lui dis de faire attention, mais je suis mal placé »

Un jour, Aurélien, étudiant en deuxième année d’histoire et sociologie, a appelé chez ses parents pour dire qu’il sortait de l’hôpital, avec quelques points de suture. Il y avait eu une manifestation contre la loi Fillon l’après-midi même. « Je sais qu’il aime bien se frotter. Je lui ai dit de faire attention, mais je suis mal placé », dit Alain, son père, 51 ans, fonctionnaire territorial à Château-Thierry, ancien trotskiste, ancien anarchiste, ancien syndicaliste, dont le grand-père, immigré portugais, gardait « l’Huma » dans sa poche et « insultait de Gaulle quand il parlait à la radio ». « Ça lui fait plaisir que son fils s’engage », constate Aurélien. « Si c’était un garçon qui regarde passer les trains, ça me ferait mal », avoue son père. Le père est au Parti socialiste depuis 1974. Mais il comprend que son fils n’y soit pas. « A 20 ans, au PS ! s’exclame-t-il. Quelqu’un de son âge ne peut pas s’y retrouver, ça n’est pas attractif. Il y a trente ans, nous, on croyait aux partis. »


CPE. Dix jours de mobilisation racontés par un étudiant, jusque-là peu engagé :

« Il y a une cohérence dans tout ce que je vis depuis quelques jours »

par Marie-Joëlle GROS et Amaria TLEMSANI QUOTIDIEN : samedi 18 mars 2006

Olivier [2]. est un étudiant parisien de 21 ans, inscrit en sciences politiques à la Sorbonne. Sans appartenance politique particulière, à l’image de beaucoup d’autres qui font ces jours-ci contre le CPE l’expérience d’une première mobilisation politique. Il s’est découvert militant en quelques heures, basculant quand son université est entrée dans le mouvement. Impressions, recueillies au fil des derniers jours.

Mardi 7 mars. « Les manifestations République-Bastille-Nation, ça ne me convainc pas. J’y vais quand même. Je n’ai pas manifesté depuis quatre ans. A l’époque, j’étais lycéen et Le Pen s’imposait au deuxième tour de la présidentielle. Je n’avais pas encore le droit de vote, alors je manifestais. Je sais que la loi sur le CPE va passer. Pour moi, c’est l’entrée dans la société des working poor (travailleurs pauvres). Il y a le problème politique, mais aussi un problème humain. Je n’ai pas envie que mon pays connaisse ça. Des gens qui n’ont plus le temps de penser, de se cultiver, parce qu’ils sont simplement épuisés... Je sais que de plus en plus de gens se retrouvent à vivre dans des caravanes. Est-ce qu’on peut lire, écrire, dans de telles conditions ? La manif est une réussite, mais j’ai envie d’une action plus radicale.

Samedi 11 mars. « Il est 2 heures du matin. Je quitte la Sorbonne avant l’évacuation musclée. Même la cour d’honneur est chargée de lacrymos, l’air n’est plus respirable. J’avais rejoint les occupants jeudi soir, après les avoir ravitaillés comme je pouvais. Et puis je me suis retrouvé coincé à l’intérieur. Mais j’avais emporté des livres, mon chargeur de téléphone et un peu de médicaments, au cas où ça durerait longtemps. Si le recteur avait été plus souple, il n’y aurait sans doute pas eu autant d’affrontements ni de débordements. Je remercie ceux qui ont pris des coups pour nous. Dans notre mouvement, personne ne se met en avant. C’est ce qui fait sa force.

Mercredi 15 mars. « Je quitte l’AG de Jussieu pour filer à Tolbiac. Le bouche-à-oreille annonce une conférence sur le CPE, animée par des profs de droit du travail, d’économie et de philosophie. Les étudiants en droit et éco s’estiment peu concernés. Ils s’imaginent qu’ils deviendront chefs d’entreprise, jamais employés... Le point de vue des conférenciers me conforte. Je me sens de gauche. Je serais socialiste, si tous étaient encore des Léon Blum. Je ne sais pas encore ce que je voterai en 2007. Les questions d’écologie m’intéressent beaucoup.

Vendredi 17 mars. « Petite grasse matinée. J’ai beaucoup circulé dans la manifestation d’hier et fait des tas de photos. Je suis rentré chez moi vers 22 heures, vraiment fatigué. On s’était réunis tôt place de la Sorbonne jeudi matin. C’est notre lieu de rendez-vous quotidien depuis qu’on a été chassés des locaux. On discute sur la place, on se met au point pour la journée. Dans la matinée, on a fait la tournée des lycées Condorcet, Racine, Jules-Ferry pour aider les lycéens à débrayer... On voulait informer, on s’est heurtés à des proviseurs autoritaires, sauf à Condorcet qui bouge bien.

« Aujourd’hui, nouvelle AG à Jussieu. Ça dure des heures, mais ça me plaît. J’ai l’impression que je n’ai jamais vu discuter autant de gens, et de gens différents, que depuis qu’on est dans la rue. Mes journées s’improvisent au fil des heures, mais il y a une cohérence dans tout ce que je vis depuis quelques jours. La manif de samedi va être énorme. »

[1] Certains prénoms ont été changés

[2] Le prénom a été modifié

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