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Hervé Morin | Le Monde du 18.12.07.

En Lituanie, la centrale de type Tchernobyl est en sursis

mardi 18 décembre 2007 par Hervé Morin
Aux confins de l’Union européenne, aux frontières de la Biélorussie et de la Lettonie, subsiste une centrale nucléaire de type Tchernobyl. Dans cette région reculée de Lituanie a été lancée, il y a trente ans, la construction des deux plus puissants réacteurs dits RBMK jamais mis en service dans l’Union soviétique. Deux monstres de 1 500 mégawatts (MW) chacun. Un seul fonctionne toujours, plus de vingt ans après l’explosion du réacteur n° 4 de Tchernobyl. Mais il est en sursis.

L’une des conditions de l’adhésion de la Lituanie à l’Union européenne (UE), en mai 2004, était précisément la fermeture de sa centrale d’Ignalina. Le réacteur no 1 a été mis à l’arrêt le 31 décembre 2004. L’acte d’adhésion donne jusqu’au 31 décembre 2009 à la Lituanie pour faire de même avec le réacteur n° 2. A l’approche de cette échéance, inquiet pour son avenir énergétique, le pays est tenté de demander un délai supplémentaire. La Commission européenne a déjà fait savoir qu’une telle remise en cause du traité d’adhésion n’était pas envisageable. Mais les autorités lituaniennes étudient des voies de recours.

La centrale d’Ignalina est en effet le poumon énergétique de ce petit pays de 3,4 millions d’habitants. "Elle fournit l’essentiel de notre électricité et permet encore de consacrer 300 MW à l’exportation vers les pays voisins", indique Viktor Shevaldin. Directeur de la centrale depuis 1991, ce Russe, qui a pris la "citoyenneté" lituanienne, a supervisé tous les travaux de mise en conformité qu’a connus Ignalina. Ceux qui ont été entrepris avant l’écroulement de l’Union soviétique pour répondre, dans l’urgence, aux faiblesses des RBMK, mises cruellement en lumière à Tchernobyl. Et ceux, achevés pour l’essentiel, découlant d’un rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) doublé d’une expertise internationale. Ces derniers, qui ont coûté plus de 300 millions d’euros, ont été financés pour moitié par la Lituanie, pour un tiers par la Suède et pour le reste par l’UE.

Pour M. Shevaldin, Ignalina n’a plus rien à voir avec Tchernobyl, où l’explosion avait été engendrée par un test de fonctionnement conduit au mépris des règles de sûreté. "Il ne reste qu’un seul défaut, concède-t-il. La réglementation internationale demande une enceinte de confinement." Celle qui a manqué à Tchernobyl pour emprisonner le nuage toxique. Mais le réacteur est si volumineux que cette mesure n’a pas été jugée économiquement réaliste. D’où le couperet de 2010. "C’est un compromis politique : la Lituanie ferme avant terme, l’Union européenne finance cette fermeture", résume M. Shevaldin. Un fonds international, géré par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et alimenté par l’Union, a été constitué à cet effet.

La centrale compte actuellement 3 100 employés. Après l’arrêt définitif, "nous licencierons 1 000 personnes", évalue M. Shevaldin. Les habitants de Visaginas, la cité-dortoir de 29 000 habitants qui jouxte l’usine électrique, ne cachent pas leur anxiété. Au-delà du sort de sa ville, le maire, Vytautas Rachkauskas, s’inquiète d’une prochaine "famine énergétique" pour son pays.

A Vilnius, la capitale, les officiels sont moins pessimistes. "Je ne m’attends pas à des black-out", assure Arturas Dainius, le vice-ministre de l’économie : la Lituanie dispose de vieilles centrales au gaz, en cours de rénovation, capables de répondre à la demande. Mais la facture risque d’être d’autant plus élevée que la Russie, le fournisseur, peine à assurer ses propres besoins en hiver et pourrait être tentée de faire pression sur ses anciens vassaux. Comme récemment vis-à-vis de l’Ukraine.

Le principe de la construction de nouveaux réacteurs nucléaires à Ignalina semble acquis – Areva est sur les rangs. Mais la décision achoppe sur le partage entre public et privé et les parts respectives des autres pays baltes (Lettonie et Estonie) et de la Pologne dans le futur consortium. Si bien que le démarrage en 2015 de la future unité paraît hypothétique. Certains préféreraient prolonger Ignalina jusqu’à la réalisation de lignes électriques vers la Suède et la Pologne, qui connecteraient les pays baltes, reliés essentiellement à la Russie, au réseau occidental. Mais cette interconnexion n’est plus espérée avant le milieu de la prochaine décennie.

En cas de prolongation de la vie de la centrale, il faudrait, selon son directeur, passer commande de combustible à la Russie "avant septembre 2008", pour éviter la rupture de stock. "Le gouvernement prendra position au milieu de l’été 2008", promet le vice-ministre de l’économie.


Lexique

RBMK. Désigne des "réacteurs de grande puissance à tubes de force" de conception soviétique, dont celui de Tchernobyl (Ukraine). Au moment de l’accident, en 1986, le parc comprenait dix-sept réacteurs. Sur les douze encore en exploitation, onze se trouvent en Russie et un à Ignalina, en Lituanie.

VVER. L’Union européenne a exigé la fermeture de six de ces "réacteurs de puissance à caloporteur et modérateur eau" de conception soviétique : Bohunice 1 (fermé en 2006) et 2 (fermeture prévue en 2008) en Slovaquie, et quatre en Bulgarie à Kozloduy (clos).

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