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Article de Anne-Françoise HIVERT paru dans Libération le 2 novembre 2006

En Suède, on roule au boeuf et au vin

jeudi 2 novembre 2006 par Anne-Françoise HIVERT

Un train qui roule aux émanations de gaz, issues d’un mélange peu ragoûtant d’intestins de boeuf et de mauvais vin importé illégalement en Suède. Le raccourci est un peu rapide, mais le concept est là. A Linköping, taxis, bus, camions poubelle et même le train régional, reliant la ville de 82 000 habitants à Västervik, à une centaine de kilomètres, carburent au biogaz. Un combustible renouvelable qui a le vent en poupe en Suède, où déjà plus de 8 000 voitures en consomment. Au début des années 90, Linköping étudie les alternatives aux transports collectifs fonctionnant au diesel. « La qualité de l’air dans le centre-ville était exécrable », se souvient Helena Kock Åström, coordinatrice auprès de la direction de l’environnement. « C’était soit l’électricité, soit le gaz », précise Carl Lilliehöök, PDG de Svensk Biogas. Mais Linköping n’est raccordé à aucun réseau de gaz naturel et l’électrification du centre-ville coûte cher. La municipalité opte alors pour le biogaz.

A l’époque, la station d’épuration récolte déjà le gaz produit par le traitement des eaux usées. Mais sa teneur en dioxyde de carbone est trop élevée pour s’en servir de carburant. Il faut en extraire le CO2, afin de produire un combustible répondant aux spécifications du gaz naturel, composé à 97 % de méthane. Des techniques sont testées. Et finalement, les cinq premiers bus, livrés par le constructeur suédois Scania, entrent en service en 1991. L’expérience est concluante. Toutefois, la production de biogaz est limitée. Une idée germe alors : pourquoi ne pas utiliser les déchets « propres » des abattoirs et des usines agroalimentaires du coin, pour produire du méthane ? « C’était faire d’une pierre trois coups, résume Carl Lilliehöök. Les abattoirs cherchaient à écouler leurs déchets. Nous manquions de matière première. Et les agriculteurs avaient besoin de fertilisants. »

Digesteur. La station de traitement des déchets organiques voit le jour en 1996. Outre les déchets des abattoirs, elle recycle les effluents d’élevage, certaines ordures produites par les industries pharmaceutiques et agroalimentaires, ainsi que 6 000 tonnes d’alcool, saisies chaque année par les douanes. Le mélange est versé dans un digesteur. La décomposition dure une trentaine de jours. Les déchets traités sont ensuite mis à la disposition des agricultures, qui les utilisent comme fertilisants, et le gaz épuré est livré aux stations-service. Linköping produit actuellement près de 6 millions de m3 de biogaz par an, l’équivalent de 6 millions de litres d’essence, soit un quart du biogaz produit en Suède. Le tout pour environ 4 couronnes le m3 (0,42 euro). Le biocarburant est revendu 9,46 couronnes (1 euro) le m3 à la pompe. « Les voitures qui roulent au biogaz coûtent plus cher à l’achat, mais en trois ans, la différence est remboursée, affirme Carl Lilliehöök. Ensuite, les automobilistes y gagnent. »

Parkings gratuits. Afin d’encourager la consommation de biogaz à Linköping, la municipalité a adopté des mesures favorisant le biocarburant. Les parkings sont gratuits et le stationnement coûte moins cher pour les taxis et les voitures de fonction qui roulent au biogaz. Et, depuis le 1er octobre, Linköping a passé un accord avec une société privée qui gère le parc municipal composé de 25 voitures, mises à disposition des habitants le soir et les week-ends. L’aventure ne fait que commencer, à en croire Carl Lilliehöök : début novembre, l’entreprise municipale Svensk Biogas inaugurera dans la ville voisine de Norrköping une usine, qui produira du biogaz à partir de cultures agricoles. Avec un avantage : les fertilisants pourront même être utilisés par l’agriculture biologique.


« Difficile à évaluer économiquement »

Entretien avec Maria Berglund, auteure d’une thèse sur la production du biogaz, présentée en mars, à l’université de Lund.

Quel est l’avantage du biogaz par rapport aux autres biocarburants ?

C’est difficile de se livrer à une telle comparaison. Surtout si l’on considère les biocarburants dans une perspective large qui tient compte du processus de production. Il est aussi important de s’interroger sur le contexte : quel carburant pour quelle ville ? L’avantage évident du biogaz, cependant, réside dans la matière première utilisée pour sa production, à savoir des déchets organiques qui, en général, n’ont aucun autre usage. Produire du biogaz, c’est aussi développer une stratégie de gestion des déchets et de fabrication de fertilisants.

Quelle est la meilleure matière première ?

C’est une question importante. Les boues d’épuration, par exemple, sont traitées partout en Suède. Mais les agriculteurs sont réticents à utiliser ensuite les résidus organiques comme fertilisants. C’est une question d’hygiène, même si leur qualité s’est beaucoup améliorée. Par contre, les agriculteurs peuvent être intéressés par la culture de certaines plantes qui améliorent la qualité de leurs terres et peuvent être utilisées comme matière première pour produire du biogaz. L’essentiel pour une unité de production de biogaz est d’avoir accès à plusieurs sources. Et puis de collaborer avec des industries qui sont prêtes à payer pour se débarrasser de leurs déchets.

Quel est le meilleur usage du biogaz ?

En général, le biogaz utilisé comme carburant remplace un carburant fossile. Les gains sont plus importants que lorsqu’il est destiné à la production d’électricité ou de chaleur par cogénération, où il peut remplacer d’autres énergies renouvelables. D’autre part, certaines matières sèches, utilisées pour produire du biogaz, pourraient être brûlées directement et générer de l’énergie. Tout dépend des pays : en Suède, utiliser le biogaz comme carburant est plus rentable. L’Allemagne préfère produire de l’électricité.

Quels sont les risques environnementaux ?

Les émanations de CO2 ne sont pas un problème, puisqu’elles sont issues de sources renouvelables. En revanche, le méthane est un gaz à effet de serre dont l’impact est bien plus dangereux que le CO2. Or la production de biogaz comprend des risques de fuite. La question est de savoir quel pourcentage d’émission de méthane peut être toléré avant que les carburants fossiles soient considérés comme plus propres. Il faut aussi mesurer le méthane qui serait émis par les effluents agricoles s’ils n’étaient pas traités. La marge acceptable est alors de 30 %.

Quels sont les obstacles au développement de la production ?

L’évaluation économique des projets est probablement le plus gros obstacle à la production du biogaz. Un exemple : le gouvernement a exigé en Suède que les stations-service se dotent de pompes pour biocarburants. La plupart ont opté pour l’éthanol. Les installations sont moins coûteuses, tandis que la gestion du biogaz est plus lourde, son transport problématique... C’est dans ces domaines que nous devons faire des efforts.

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