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NICOLAS CORI , Grégoire Biseau | Libération le 4 septembre 2007

En privatisant GDF, l’Etat se creuse un canal dans Suez

mardi 4 septembre 2007 par Nicolas Cori, Grégoire BISEAU
Energie. Avec 35 % du nouveau groupe, les pouvoirs publics nationalisent en partie Suez.

Quel bonheur d’avoir M. Sarkozy com­me président de la ­Républi­que ! Depuis dix-huit mois, on ­attendait que la fusion entre Gaz de France et Suez se réalise. En mai, l’ancien président de l’UMP est élu à la tête de l’Etat. Et, grâce à la clarté de ses intentions, l’opération a enfin pu se faire… Hier, à la conférence de presse annonçant les détails de la fusion entre les deux groupes énergétiques, Jean-François Cirelli et Gérard Mestrallet, respectivement patron de GDF et de Suez, ont dressé un panégyrique inattendu de l’action du chef de l’Etat.

Tergiversation. Mestrallet a salué « l’engagement » et « la vision industrielle » de Sarkozy, deux éléments « déterminants » pour mener à bien la fusion. Cirelli a, lui, remercié le Président pour son « implication personnelle, son intérêt pour l’énergie et sa vraie vision industrielle » . Une drôle de manière de réécrire l’histoire puisque Sarkozy, à l’origine pas chaud pour voir les deux entreprises se rapprocher, a, une fois élu, tergiversé pendant des semaines avant de permettre l’opération. Et à la seule condition de voir Suez vendre partiellement sa branche environnement ( Libération des 1er et 2 septembre). Mais voilà, les deux futurs dirigeants de GDF-Suez - un groupe qui sera l’un des leaders mondiaux de l’énergie avec 72 milliards d’euros de chiffre d’affaires - ont bien compris qui, à l’avenir, sera l’homme fort du groupe.

Car, et c’est là toute l’originalité de cette opération détaillée hier, il s’agit à la fois d’une privatisation de GDF, puisque la part de l’Etat dans le capital passera de 80 % aujourd’hui à 35 % dans le nouvel ensemble ; mais aussi d’une nationalisation partielle de Suez… privatisé en 1986. Comme l’a d’ailleurs précisé Mestrallet, le conseil d’administration de GDF-Suez ­sera composé d’un tiers de représentants de l’Etat.

Quant à la mise en Bourse partielle de Suez Environnement, elle laissera peu d’autonomie à cette filiale. GDF-Suez en détiendra directement 35 %, et signera un pacte avec les principaux actionnaires actuels de Suez (Albert Frère, mais aussi des entreprises ­publiques comme la Caisse des dépôts, Areva, CNP), ce qui permettra de contrôler au total 47 % du capital.

Au final, l’Etat - et son Président hyperactif - sera ainsi en mesure de peser sur les ­activités actuelles de Suez : la production et la distribution d’électricité en Belgique, mais aussi la fourniture d’eau et le traitement des déchets de milliers de municipalités dans le monde.

Promesse. Enfin, pas tout de suite. De nouvelles étapes doivent être franchies avant de mettre un point final au feuilleton de ce rapprochement : consultation des salariés, avis de l’Autorité des marchés financiers (AMF) et vote des assemblées générales d’actionnaires. Mais les dirigeants sont confiants et parient pour le premier semestre 2008.

Les syndicats sont contre l’opération, mais leur avis est purement consultatif. L’Autorité des marchés financiers n’est jamais très embêtante. Quant aux actionnaires, ils se voient offrir 0,9545 action GDF-Suez et 0,65 action Suez Environnement, avec la promesse, faite hier, de mener une « politique dynamique de distribution de dividende ». En français : beaucoup d’argent. Un argument qui convainc toujours.


Un pas vers la libéralisation des prix

Déjà fragilisés, les tarifs réglementés risquent d’être, tôt ou tard, revus à la hausse.

Faut-il s’inquiéter de la privatisation de GDF ou au contraire se réjouir de la prise de contrôle par l’Etat de Suez ? La gauche, et notamment la CGT, n’en démord pas : cette privatisation va demain fragiliser les missions de service public de l’ex-monopole gazier. Comme si « service public » et « entreprise publique » étaient nécessairement deux notions consubstantielles.

Un récent exemple, promu par la gauche, suffit à prouver que c’est parfois un peu plus compliqué. Le fait de confier la gestion des vélos en libre-service de la capitale à une entreprise privée (Decaux en l’occurrence) n’a pas empêché Bertrand Delanoë de revendiquer la naissance d’un « nouveau service public », comme le titrait son journal municipal. Même chose pour les métiers de l’eau et de la propreté, très souvent assurés par des groupes privés (dont Suez) mais dans le cadre de délégations de service public.

Hier, Jean-François Cirelli, patron de GDF, avait donc beau rôle de répéter que cette fusion ne changerait rien pour les consommateurs, puisque les tarifs réglementés restent sous la coupe de l’Etat. A en croire les avocats de cette privatisation, une entreprise privée peut donc commercialiser un produit (du gaz et de l’électricité) dont le prix est fixé par la puissance publique. Et faire du profit. Peut-être, mais une fois cette privatisation effective, il ne fait guère de doute que le nouveau groupe GDF-Suez deviendra le premier lobbyiste (notamment auprès de Bruxelles) pour faire en sorte que ces tarifs publics puissent être enterrés. Avec un argument imparable : « Je suis un acteur privé car 65 % du capital du groupe est détenu par des actionnaires privés qui n’aspirent qu’à la hausse du profit et donc du cours de Bourse. » Or, le gouvernement sait très bien que ces tarifs réglementés sont déjà doublement fragilisés : par une récente décision du Conseil constitutionnel et par Bruxelles, qui y voit un obstacle à la libre concurrence. Au final, les syndicats n’ont donc pas tort de redouter à terme les effets possibles de cette privatisation sur une libéralisation totale des prix et donc sur leur possible hausse.

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