Liste des auteurs

un article de Jean-Hébert ARMENGAUD et Antoine BIGO paru dans Libération le 5 mai 2006

Energie : un sommet pour eteindre le feu

vendredi 5 mai 2006 par Antoine BIGO, Jean-Hébert ARMENGAUD
Argentine, Bolivie, Brésil et Venezuela se sont retrouvés pour apaiser les tensions après la nationalisation des hydrocarbures boliviens.

Les présidents argentin, brésilien, bolivien et vénézuélien se sont réunis hier en urgence dans la ville de Puerto Iguazu, en Argentine, à la frontière de ce pays et du Brésil. Face-à-face : d’un côté, le Vénézuélien Hugo Chavez et le nouveau président bolivien Evo Morales, les plus gros producteurs de pétrole et de gaz du sous-continent sud-américain ; de l’autre, les plus gros consommateurs, le Brésil de Lula, l’Argentine de Nestor Kirchner. Le sommet s’est conclu sur une promesse de ne pas gêner les approvisionnements en gaz des voisins de la Bolivie, malgré le bras de fer engagé par La Paz avec les compagnies pétrolières étrangères.

Ce sommet convoqué ex-abrupto avait pour but d’apaiser les tensions suscitées par l’annonce lundi à La Paz de la « nationalisation » du secteur du gaz naturel bolivien.

« Geste inamical ». La rencontre avait été organisée par le président argentin Nestor Kirchner à la demande expresse de son homologue brésilien Luiz Inacio Lula da Silva, très inquiet pour la compagnie d’Etat Petrobras, dont les activités en Bolivie sont cruciales pour les approvisionnements en gaz du Brésil puisqu’elles couvrent 50 % des besoins (voir ci-contre). Le Brésil de Lula a critiqué ces derniers jours la décision bolivienne, qualifiée de « geste inamical ». La compagnie ­ publique ­ brésilienne, Petrobras, a d’ailleurs annoncé hier l’annulation d’investissements prévus.

A son arrivée, Hugo Chavez a expliqué être venu afin de faire baisser « les tensions » régionales, suscitées par le coup d’éclat économique bolivien, mais aussi avec l’intention d’incorporer la Bolivie au projet de gazoduc géant devant relier Venezuela, Brésil et Argentine.

Le Brésil reconnaît le droit souverain de son voisin bolivien de nationaliser ses richesses, sachant que le gaz est la principale ressource naturelle de la Bolivie où le taux de pauvreté atteint 70 %. Mais à Puerto Iguazu, Lula entendait défendre les intérêts brésiliens et en particulier ceux de Petrobras, qui a investi 1,2 milliard de dollars en infrastructures et dans l’exploitation du gaz bolivien depuis 1996, en échange du contrôle de 46 % des réserves du pays.

Le Brésil reçoit quotidiennement 30 millions de mètres cubes de gaz bolivien, qui alimente à plus de 70 % l’Etat très industrialisé et peuplé de Sao Paulo.

Aussi bien Morales que Lula ont exclu des problèmes d’approvisionnement en gaz pour le Brésil et se sont montrés prêts au dialogue. Mais le président de Petrobras, Sergio Gabrielli, a averti qu’il n’accepterait pas de négocier une quelconque hausse du prix du gaz acheté à la Bolivie. Pour le contrat actuellement en vigueur et expirant en 2019 : le Brésil verse 3,80 dollars par millier de mètres cubes de gaz. Aux Etats-Unis, les tarifs sont au moins quatre fois plus élevés.

Renégocier. Signe de détente, toutefois, les compagnies énergétiques étrangères ont accepté de renégocier leurs contrats, remplissant l’une des conditions imposées par le président Morales lors de son annonce de « nationalisation » en début de semaine. Il s’agit principalement du Brésilien Petrobras, de l’Espagnol Repsol YPF, ainsi que du Français Total, pour qui ses activités en Bolivie représentent moins de un pour cent de sa production totale.


Un mur idéologique entre les gauches plurielles

Les tenants de l’anti-impérialisme s’opposent aux Etats qui signent des accords commerciaux avec Washington.

Samedi, le président socialiste bolivien Evo Morales était à La Havane pour signer avec Cuba et le Venezuela un accord politico-commercial, le Traité commercial des peuples, célébrant l’avènement d’une « sainte trinité anti-impérialiste » (comprendre : anti-Etats-Unis), selon le mot du président vénézuélien Hugo Chavez. Deux jours plus tard, rentré à La Paz, Evo Morales signe le décret qui nationalise ­ à 51 % ­ les entreprises étrangères du secteur du gaz naturel, devenu en dix ans la principale ressource économique du pays le plus pauvre d’Amérique du Sud.

Ce faisant, il pénalise en premier lieu, parmi les 26 compagnies concernées, la filiale locale de Petrobras, 43 % des réserves de gaz boliviennes, premier investisseur en Bolivie (1,2 milliard d’euros en dix ans), et premier contributeur au budget de l’Etat. Or, Petrobras est une compagnie publique du Brésil dirigée par le président de gauche, Lula, qui l’a soutenu en campagne électorale et qu’il avait qualifié de « grand frère ». En matière de lutte contre l’impérialisme américain, il y eut meilleure cible.

La gauche sud-américaine, ou plutôt « les » gauches, ont raflé ou sont en train de rafler le sous-continent mais se tirent dans les pattes. Le Venezuela (Hugo Chavez) en 1998, le Chili (Ricardo Lagos puis Michelle Bachelet) en 2000, le Brésil (Lula) en 2002, l’Argentine (Néstor Kirchner) en 2003, l’Uruguay en 2004, la Bolivie en décembre dernier. Au Pérou, le deuxième tour de la présidentielle, le 4 juin, se jouera entre deux candidats de gauche, le social-démocrate Alan Garcia et le « national-populiste » Ollanta Humala. En Equateur, la gauche a de bonnes chances en octobre.

Sauf que, entre tous ces dirigeants, rien ne va plus. Lula est furieux après la nationalisation bolivienne. Evo Morales l’avait prévenu, la mesure était prévue dans son programme. Mais le chef d’Etat brésilien aurait souhaité plus de concertation entre « grand frères » de gauche.

D’un point de vue économique, les opposants à la nationalisation soulignent que c’est grâce à la privatisation de 1996 que de nouveaux gisements ont été découverts, faisant de l’Est bolivien une véritable « mine de gaz ». Ses défenseurs répondent que la loi de 1996 était bien trop favorable aux compagnies étrangères : elle ne les imposait qu’à hauteur de 18 %. Sans « expulser, ni confisquer, ni exproprier », Evo Morales veut tout de même « faire payer plus » les entreprises étrangères.

Lula craint ­ avec raison puisqu’il est prévu ­ le quasi doublement du prix du gaz, donc de l’électricité brésilienne. Kirchner aussi. Et Michelle Bachelet également : le Chili n’a pas de relations avec la Bolivie ­ pour de vieux contentieux territoriaux ­ mais achète du gaz à l’Argentine... qui se fournit en Bolivie, mais qui, en cas de pénurie, coupe les robinets approvisionnant le Chili...

Hier, très loin du sommet « énergétique » de Puerto Iguazu entre les présidents Chavez, Lula, Morales et Kirchner, Tabaré Vásquez ­ autre « frère » supposé de la gauche sud-américaine ­ était à d’autres tâches plus discrètes, à Washington. L’Uruguay réfléchit sérieusement à négocier un accord de libre-échange avec les Etats-Unis (donc quitter le Mercosur, le Marché commun sud-américain fondé en 1991 avec le Brésil, l’Argentine et le Paraguay). Le libre-échange n’a pas trop mal réussi au Chili, où l’alliance entre socialistes et démocrates-chrétiens gouverne depuis seize ans. Après le Mexique, qui a signé en 1994 l’Alena (Accord de libre-échange nord-américain) avec les Etats Unis et le Canada, le Chili est le premier pays, en 2004, à libéraliser totalement son commerce avec le géant nord-américain. Le Chili est par ailleurs le seul pays d’Amérique latine à avoir d’ores et déjà rattrapé les « objectifs du millénaire » fixés par l’ONU à l’horizon 2015 contre la pauvreté.

En Amérique centrale et dans les Caraïbes, six pays ont pris la suite et signé des traités de libre-échange avec les Etats-Unis : Salvador, Guatemala, Costa Rica, Honduras, Panama et République Dominicaine. En Amérique du Sud, discrètement, d’autres suivent l’exemple. En Colombie (où le président Alvaro Uribe, indépendant de centre droit, pourrait être réélu le 28 mai), le texte est juste à la correction. L’Equateur négocie. Le Pérou a signé le 12 avril : le candidat Alan Garcia promet de faire ratifier ce traité par le Parlement, son opposant Humala jure qu’il ne signera jamais rien avec Washington... Le Pérou rejoindrait ainsi l’axe « anti-impérialiste » dessiné samedi à La Havane, quand le Bolivien Evo Morales est entré dans l’Alba. L’Alba, c’est l’aube en Espagnol. C’est aussi, textuellement, l’Alternative bolivarienne pour les Amériques, un projet de Hugo Chavez qui lui permet d’aider Fidel Castro en lui fournissant du pétrole. En rejoignant samedi l’Alba, Evo Morales n’a rien fait d’autre que mettre en lumière toutes les divisions de la gauche sud-américaine.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !