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un article de Laurent MAURIAC paru dans Libération le 30 janvier 2006

Enron rend des comptes à la justice

lundi 30 janvier 2006 par Laurent Mauriac
Le procès du géant américain s’ouvre à Houston, quatre ans après sa faillite spectaculaire.

Vu de Wall Street, reparler d’Enron en 2006 a quelque chose d’anachronique. Ce n’est qu’un mauvais souvenir, une affaire classée. Mais pas pour la justice américaine qui n’a pas fini d’établir les responsabilités dans la faillite spectaculaire, en décembre 2001, du courtier en énergie. Aujourd’hui à Houston, s’ouvre le procès des deux ex-dirigeants, Kenneth Lay et Jeffrey Skilling. Les chefs d’accusation sont multiples : fraude, conspiration, blanchiment d’argent... Le procès, qui devrait durer jusqu’à l’été , sera technique. Seront démonté s les mécanismes utilisés par la firme pour trafiquer ses comptes, travestir le montant de ses dettes et gonfler artificiellement ses bénéfices. Mais au-delà , c’est une histoire d’hommes qui se joue, de stratégies individuelles et de trahisons.

Les deux accusés, en effet, ne sont pas seuls en cause. Mais contrairement à eux, leurs anciens collègues mouillés dans le dossier ont choisi de coopérer avec la justice. Andrew Fastow, l’ex-directeur financier, a ainsi accepté , en janvier 2004, de plaider coupable et de purger une peine de dix ans, complétée d’une amende de 23 millions de dollars. C’est lui qui avait mis en place le ré seau complexe de sociétés écrans permettant de dissimuler des dettes, tout en se rémunérant largement au passage. Richard Causey, l’ancien responsable de la comptabilité , qui devait figurer sur le banc des accusés, a conclu in extremis un accord avec la justice fin décembre. Il a reconnu avoir « conspiré » avec la direction pour cacher aux investisseurs la situation réelle du groupe dans le but de maintenir le cours de Bourse.

Complexité . Ces deux témoins viendront renforcer le dossier de l’accusation, mais fourniront aussi les principaux arguments de la défense. Les avocats de Lay et Skilling tenteront de démontrer que leurs clients n’étaient pas au courant des agissements de leurs subordonnés et qu’ils se sont fait flouer. Rentrant dans le détail des manipulations, ils devraient chercher à convaincre les membres du jury que, pas plus qu’eux, Lay et Skilling ne pouvaient en saisir la complexité et qu’ils se sont contentés de faire confiance à des spécialistes. Selon le Houston Chronicle, les accusés ont investi à eux deux 38 millions de dollars dans leur défense avant leur mise en accusation et le gel de leurs avoirs.

Doutes. Kenneth Lay, ami de George Bush et généreux donateur de ses campagnes, est à l’origine de la création d’Enron en 1985, suite au regroupement de deux compagnies. Jeffrey Skilling est le principal artisan de sa mutation d’entreprise de transport de gaz en géant du trading énergétique. Dé but 2001, la réussite d’Enron apparaît spectaculaire. La firme emploie alors 21 000 salarié s dans quarante pays. En août, les investisseurs commencent à douter : Jeff Skilling démissionne du poste de PDG, officiellement pour raisons personnelles. La mise en faillite suivra quelques mois plus tard, provoquant la ruine de milliers d’employé s et d’épargnants ayant investi leur retraite ou leur assurance vie dans les actions de l’entreprise.


Les vies brisé es de trois anciens employé s

par Emmanuelle RICHARD

Rod Jordan, 67 ans Ancien directeur de la division services d’Enron, fondateur du SEEC (Severed Enron Employee Committee)

« Ma retraite engloutie »

« Beaucoup d’anciens employés ne veulent plus entendre parler d’Enron, sauf des victoires judiciaires : autrement, c’est trop douloureux. Moi, j’ai rejoint la compagnie en 1998, à l’âge de 60 ans, à cause justement du très bon plan de retraite d’Enron : je voulais me constituer un capital. Trois ans après, Enron s’est effondré en engloutissant ma retraite. Après cela, je n’ai plus voulu travailler pour quelqu’un d’autre. Moi qui ne suis pas du tout entreprenant, j’ai créé ma compagnie de logiciels et elle marche assez bien. La vie continue. Cette expérience m’a permis de lancer en 2002 une association pour aider les gens, la SEEC, qui regroupe 1 180 membres, c’est une chance rare dans une vie. Plusieurs anciens ont fondé des entreprises, d’autres galèrent en enchaînant les emplois, mais les plus mal lotis ce sont ceux qui étaient déjà à la retraite au moment du scandale, avec leurs pensions sous forme d’actions Enron. Ceux-là ont tout perdu. »

Jim Fussell, 51 ans Ancien directeur de technologie de l’information

« On travaillait vingt heures par jour »

« Enron était une bonne compagnie, à la pointe de la technologie et avec les meilleures jeunes recrues : on travaillait parfois vingt heures par jour, mais on était bien récompensés. Après l’implosion de la compagnie, j’ai mis treize mois à retrouver un emploi, alors que tout le secteur allait très mal. Mais, heureusement, j’avais diversifié les parts de mon fonds de retraite sans me limiter à des actions Enron, et ainsi, je n’ai pas perdu toutes mes économies comme d’autres. J’ai pu envoyer mon fils à l’université . Et j’ai pu m’inscrire sur l’assurance santé de mon épouse. Tout le monde n’a pas eu cette chance : un type de mon service, Bill Peterson, était traité pour un cancer. En perdant son boulot, il a perdu son assurance santé . Il est mort [1]. Sa famille avait dû vendre sa maison pour régler les factures médicales. »

Diana Peters, 56 ans Ancienne technicienne

« Je jongle avec trois emplois, y compris un travail de nuit »

« Idéalement, je veux voir les dirigeants d’Enron nettoyer les toilettes des bureaux où je fais le ménage les week-ends : je jongle avec trois emplois, y compris un travail de nuit. Les anciens dirigeants n’auront jamais à subir ce que j’endure actuellement. Mais, au moins, je sais qu’à l’issue du procès ils paieront pour leurs actions : vingt-cinq ans de prison me paraîtrait une peine juste.

A 56 ans, je ne ré cupérerai jamais ce que j’ai perdu : je ne pourrai jamais travailler suffisamment pour économiser de nouveau pour la retraite. Pendant quatre ans après l’effondrement d’Enron, j’ai travaillé la nuit. J’avais besoin de rester à la maison pendant la journée avec mon mari. On lui a découvert une tumeur au cerveau inopérable, le week-end avant mon licenciement d’Enron. Comment j’ai survécu tout cela ? En gardant confiance en Dieu : il faut tenir bon. »

[1] En mé moire de Bill Peterson, d’ex-employé s d’Enron défendent une réforme de la loi sur les faillites pour prolonger la couverture médicale des employé s en cours de traitement (www.thepetersonlaw.com).

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