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Un article de Christelle Chabaud paru dans L’Humanité du 14 janvier 2006

« Entre 1,3 et 3,6 millions de travailleurs pauvres »

samedi 14 janvier 2006 par Christelle Chabaud
Pour Pierre Concialdi, chercheur à l’Institut de recherche économique et sociale et membre du Réseau d’alerte sur les inégalités, les frontières entre emploi et chômage sont de plus en plus floues.

Comment définir un travailleur pauvre ?

Pierre Concialdi. Le terme vient des États-Unis où il désigne une personne qui a passé au moins la moitié de l’année sur le marché du travail et qui vit dans une famille pauvre. En France, la définition adoptée par l’INSEE est plus restrictive : pour être travailleur, il faut à la fois avoir passé la moitié de l’année sur le marché du travail et avoir travaillé au moins un mois. L’INSEE distingue donc les travailleurs pauvres des chômeurs pauvres. D’un point de vue analytique, la décomposition de la population des travailleurs pauvres peut être intéressante. Mais du point de vue des représentations sociologiques, cela disqualifie les chômeurs en tant que travailleurs. Il paraît évident que les gens n’ont pas vocation à être au chômage toute leur vie... Sans compter que ce calcul minimise fortement le nombre de travailleurs pauvres. Aujourd’hui, les frontières entre l’emploi et le chômage sont de plus en plus poreuses. Par exemple, chaque mois, 30 % des demandeurs d’emploi inscrits à l’ANPE travaillent déjà à temps partiel. Depuis que, dans les années quatre-vingt-dix, les possibilités de cumul entre l’indemnisation de chômage et le salaire ont été accrues, les gens qui ont de faibles indemnisations sont incités à prendre des petits boulots même s’ils en sont insatisfaits.

Et pour la définition statistique de la pauvreté ?

Pierre Concialdi. L’approche statistique est essentiellement monétaire. Mais c’est arbitraire car il n’y a pas qu’un seuil de pauvreté. Il est intéressant de se pencher sur la distribution des revenus, en particulier sur la grande concentration parmi les bas revenus. Ainsi, selon les seuils retenus et les sources statistiques, il y a en France entre 1,3 et 3,6 millions de travailleurs pauvres. Sur les dernières années, tout porte à penser que le phénomène s’amplifie. Tout en sachant que, vu les définitions officielles, on a deux fois plus de salariés à bas salaire que de travailleurs pauvres. Soit un salarié sur six en France.

Quelles sont les raisons de cette paupérisation du salariat ?

Pierre Concialdi. Depuis une vingtaine d’années, la condition salariale moyenne s’est dégradée : les salaires sont loin d’avoir augmenté au même rythme que la croissance. La tendance est la même pour les prestations sociales, en particulier celles que reçoivent les ménages en activité : allocations logements, allocations familiales et éventuellement indemnisation du chômage. Parallèlement, la masse des revenus du patrimoine a été multipliée en pouvoir d’achat par trois depuis la fin des années quatre-vingt. Ainsi, si on compare le niveau de vie moyen d’un ménage de salariés aujourd’hui au niveau de vie moyen en France, il est nettement moins bon que dans les années quatre-vingt. Ce à quoi s’ajoutent des inégalités croissantes au sein même du salariat, notamment avec le développement du temps partiel.

Est-il possible d’inverser la tendance ?

Pierre Concialdi. Pour cela, il faut regarder du côté du marché du travail et rétablir un socle de normes salariales et sociales plus élevées. C’est-à-dire relever les minima sociaux, améliorer les conditions d’indemnisation du chômage et lutter pour réduire au maximum l’évolution du travail à temps partiel. Car aujourd’hui, comme le SMIC est une garantie horaire, il n’y a pas d’effet mécanique sur le niveau des salaires. Le gouvernement ne peut pas répondre au développement de la pauvreté salariale en bottant dans la touche logement. La prime pour l’emploi, par exemple, est totalement contre-productive car cela revient à renoncer à des normes salariales correctes sur le marché du travail en comptant sur l’État pour écoper les dégâts en bout de course. Cela ne fait que nourrir le développement de la pauvreté laborieuse, alors que c’est censé le combattre.

Entretien réalisé par C. Ch.

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