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CHRISTOPHE ALIX | Libération le 23.05.2009

Entreprises coopératives : de l’or aux Scop

jeudi 28 mai 2009 par Christophe ALIX
Avec leur modèle solidaire, les ex-sociétés ouvrières de production connaissent une seconde jeunesse.

Ce n’est qu’un frémissement mais, à l’ère du capitalisme globalisé et financiarisé, ils sont nombreux à y voir le signe qu’une autre conception de l’économie reste possible. Les Scop, ces coopératives de production qu’autrefois on appelait « ouvrières de production », séduisent un nombre croissant d’entrepreneurs. Depuis 2003, leur nombre a progressé de 22 % et flirte avec la barre des 2 000 (1 916 fin 2008). Certes, l’Hexagone part de très bas et, comparée aux 1,4 million d’entreprises françaises, cette croissance reste infinitésimale. Mais, à la Confédération générale des Scop (CG Scop), qui représente les 40 000 salariés de cette branche de l’économie sociale, on en est sûr, il s’agit d’un « phénomène de fond ».

Jaurès. « Tout le monde cherche des solutions qui existent depuis longtemps afin de concilier création de richesses et redistribution, explique Patrick Lenancker, président de la CG Scop. Le fameux un tiers, un tiers, un tiers de répartition de la valeur entre le salarié, l’actionnaire et l’investissement voulu par Nicolas Sarkozy correspond pile à la politique des Scop. Sans compter que les salariés y détiennent au minimum 51 % du capital, sur la base d’un sociétaire, une voix. »

Cette utopie concrète, qui puise ses racines dans le socialisme coopératif d’un Jaurès, est de plus en plus une affaire de cols blancs en quête d’un autre modèle d’entreprise. Un modèle « coopitaliste » dans lequel, note Patrick Lenancker, « on essaie de pratiquer l’entreprenariat comme un sport collectif plutôt qu’individuel » et où les termes de « participation, pouvoir d’achat et développement économique des territoires ne sont pas de vains mots ». En moyenne, 45 % des bénéfices y sont redistribués et 98 % des Scop ont un accord de participation. Un particularisme qui prend tout son sens lorsqu’on le rapporte aux 6 à 7 % de PME, dont les salariés bénéficient de ce type d’accord.

Dopé. Alors que les bastions traditionnels des Scop, tel le BTP, premier secteur de cette économie solidaire, continuent de bien se porter, la tertiarisation a contribué à une montée en flèche de ces coopératives dans les services. Avec un doublement du nombre de créations de Scop depuis 2007 et un triplement des créations d’emplois. Les Scop d’aujourd’hui ne sont plus seulement des imprimeries ou des ateliers mécaniques mais aussi des sociétés de services informatiques ou de conseil en développement durable. Même des secteurs gourmands en capital comme les biotechs ont leurs Scop et trouvent des astuces pour se passer d’augmentations de capital via le recours au marché.

Plus que jamais actif, le modèle coopératif a été dopé, ces derniers temps, par une hausse des reprises d’entreprises sous forme de Scop. Comme chez Créalabo, un fabricant de mobilier de laboratoires, situé dans la Sarthe et repris en 2008 par 17 de ses salariés après un dépôt de bilan. Entre l’apport du personnel, celui d’actionnaires extérieurs et les banques, Créalabo a réuni en quatre mois 200 000 euros afin de relancer l’activité. « La forme Scop a été choisie parce qu’elle nous offrait une solution concrète, témoigne Stéphane Poupard, son directeur commercial et cogérant. Cela collait aussi avec nos valeurs.Plusieurs d’entre nous viennent de grands groupes, et on en avait assez du modèle de valorisation financière de l’entreprise, réduction des coûts, licenciements et revente au profit de l’actionnaire. Les gens sont motivés et savent qu’ils travaillent pour eux. Mais attention, ce n’est pas de l’autogestion. La hiérarchie existe et chacun reste dans son rôle même si tout le monde est actionnaire. »

Cette stricte définition des rôles explique la stabilité des dirigeants de Scop à l’image du groupe Chèque Déjeuner, la plus célèbre des Scop (lire ci-contre) qui n’a connu que deux patrons en quarante-cinq ans d’existence. Démocratie d’entreprise dans laquelle le PDG remet en cause son mandat tous les ans, la Scop doit pratiquer une gestion d’autant plus rigoureuse qu’elle doit essentiellement compter sur ses fonds propres et bénéficie de sources de financement plus limitées. Une contrainte vertueuse si l’on en croît les chiffres de la CG Scop : 55 % des Scop existent toujours cinq ans après leur création (contre 51 % des entreprises selon l’Insee) et 79 % d’entre elles sont bénéficiaires.

Si le manque de capitaux et le partage du pouvoir restent les principaux freins à cette forme de « développement durable des entreprises », Patrick Lenancker est sûr que leur développement pourrait être plus important en procédant à un toilettage de fond d’un statut qui a peu évolué depuis l’après-guerre. « Les obstacles ne sont pas que culturels, dit-il, nous avons besoin d’une loi-cadre. Il faudrait que les Scop puissent bénéficier d’un accès au crédit dans les mêmes conditions que les entreprises classiques et faciliter la constitution de groupes coopératifs. » Un dossier qui, d’après lui, rencontre un écho croissant auprès du gouvernement.


Des salariés actionnaires

L’apport de départ doit être de 18 500 euros avec sept associés minimum pour se constituer en Scop SA.

Majoritaires, les salariés-actionnaires doivent contrôler au moins 51 % du capital et 65 % des droits de vote. Au moins 25 % des bénéfices reviennent aux salariés sous forme de participation et d’intéressement et 16 % à l’entreprise sous forme de réserves « impartageables » afin de renforcer ses fonds propres. Le reste ira aux associés, en rémunération du capital, pour un montant inférieur à la « part travail ».

Les salariés approuvent au minimum une fois l’an le rapport du conseil d’administration sur la base d’un homme une voix, quel que soit le capital détenu.

Le dirigeant est un salarié comme les autres dans une Scop et bénéficie des mêmes avantages.

Les Scop sont exonérées de la taxe professionnelle et, grâce au versement de la participation, diminuent « très sensiblement » leur imposition sur les bénéfices.


La recette de Chèque Déjeuner

Première Scop de France, l’entreprise a réconcilié bénéfices et éthique.

Son patron dit souvent que sa voix ne compte pas plus que celle de la standardiste et qu’il peut se faire virer chaque année. Première Scop de France, Chèque Déjeuner est la vitrine du mouvement coopératif. La preuve qu’on peut croître de 20 % par an et rivaliser avec les multinationales des titres restaurants (Sodexo et Accor) tout en restant fidèle aux valeurs de l’économie solidaire.

Trotskistes. En pleine diversification, ce groupe de plus de 1 800 salariés basé à Gennevilliers (Hauts-de-Seine) fait néanmoins figure d’exception. Avec Acome, un fabricant de câble normand de 1 450 salariés, Chèque Déjeuner est l’unique Scop française ayant atteint cette taille. Née en 1964 et numéro 3 mondiale de l’émission de titres et cartes de services, la société réconcilierait presque le plus virulent des trotskistes avec l’entreprise. Ici, le salaire moyen est d’environ 3 000 euros brut, les plus bas salaires sont 40 % supérieurs au Smic et l’échelle des rémunérations va de 1 à 7 contre 1 à 35 dans une multinationale américaine. « Les cadres ont des salaires un peu inférieurs à ce qu’ils auraient ailleurs », note son PDG, Jacques Landriot, qui se contente « largement » de ses 10 000 euros par mois. Mais les employés sont payés 30 % au-dessus de la moyenne. « C’est un choix de société qui nous va bien, poursuit-il. Nous privilégions l’entraide et la collaboration entre les salariés, pas la compétition. »

Chez Chèque Déjeuner, où le taux de syndicalisation atteint 70 % (se syndiquer est un « devoir », selon la charte de l’entreprise), les fruits de la croissance viennent récompenser ceux qui en sont à l’origine. Le bénéfice, en hausse de 12,3 % en 2008 (à 34,5 millions d’euros pour 250 millions de chiffre d’affaires) revient pour 45 % aux salariés et 45 % à l’entreprise, le reste allant à une caisse de solidarité qui permet d’octroyer des prêts à taux zéro au personnel. Une politique de redistribution généreuse, qui n’a pas empêché l’entreprise de multiplier les ouvertures à l’étranger et acquisitions de filiales (plus de 35), même si ces dernières ne bénéficient pas du statut Scop, réservé aux 360 salariés de la holding.

« Cela aurait freiné notre développement et c’est financièrement impossible, dit Landriot. Les entreprises que nous rachetons sont valorisées à plusieurs millions d’euros et leurs salariés n’ont pas les moyens de nous racheter la majorité du capital, comme ce doit être le cas pour obtenir le statut Scop. En revanche, nous faisons bénéficier le personnel de ces filiales des mêmes avantages que nous et leur versons une participation. » Une participation certes inférieure (5 000 à 6 000 euros par an), mais qui reste forte au regard de ce qui se pratique dans les PME.

Voter. Les nouvelles recrues sont formées au statut de sociétaire dès leur arrivée. « On doit savoir lire un bilan et évaluer le rapport du conseil d’administration sur lequel on est amené à voter », argue un salarié-actionnaire. « En théorie on doit tous être en mesure de diriger l’entreprise », ajoute Sophie Viéron, déléguée FO. Mais on n’y vote pas « tous les quatre matins », précise Landriot, élu pour quatre ans. Pour lui, la société a besoin d’une vision à « moyen-long terme ». Un projet défini dans un plan stratégique qui doit permettre à la société de doubler sa taille d’ici à 2014 en privilégiant le développement à l’international avec, pour la première fois, une ouverture du capital envisagée. Chez Chèque Déjeuner, ce sera, comme toujours depuis 1964, aux salariés d’en décider.

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