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L’Humanité du 26.04.2008

Étienne Balibar "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !"

lundi 28 avril 2008

Quelque chose semble avoir bougé dans le rapport de forces entre les grévistes de la restauration, soutenus par la CGT et l’association Droits devant ! !, et le gouvernement. Tout en s’en tenant à son principe du « cas par cas », le ministre « de l’Immigration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement » a été contraint de donner aux préfectures l’instruction d’examiner les dossiers suivant une règle unique en vue de terminer le conflit, ce qui revient à reconnaître qu’il s’agit non d’une question de police, mais d’un problème social dans lequel sont en cause des intérêts économiques et des droits fondamentaux. Rien n’est acquis et il faut s’attendre à toutes les manoeuvres de la part du pouvoir sarkozyste pour faire échouer les négociations ou faire payer les régularisations d’une recrudescence des expulsions. Mais un point a été marqué, qui ne sera pas sans lendemains. La prise de conscience des enjeux par l’opinion publique (dans laquelle l’Humanité aura joué un rôle évident) y est pour beaucoup. Avec toutes les précautions qui s’imposent, il semble utile de proposer ici quelques réflexions générales.

La question de la place des travailleurs immigrés et de leurs familles dans notre société est décidément insubmersible. L’écart est flagrant entre les réalités et les politiques officielles : d’un côté, depuis la fin de la colonisation et l’accélération de la mondialisation, une population étrangère ou d’origine étrangère aux statuts les plus divers est organiquement insérée dans la communauté nationale, de l’autre (bien qu’avec des nuances), tous les gouvernements français depuis vingt-cinq ans ne font qu’alterner la dénégation et la répression. Un grand combat se livre entre deux conceptions de la citoyenneté, l’une synonyme d’exclusion et de régression des droits, l’autre fondée sur leur universalité et sur la solidarité des êtres humains (dont témoigne aussi l’action d’associations comme le Réseau éducation sans frontières). Il connaît bien des vicissitudes, mais il combine la résistance quotidienne à l’arbitraire et la prise de conscience d’une dimension nouvelle de la justice, qui animera les avancées sociales du XXIe siècle.

Deuxième réflexion : ce qui se passe en France est fondamental pour l’avenir de l’Europe. Inévitable en raison de la coïncidence de dates, la comparaison avec la situation italienne est instructive. Il ne faut pas se voiler la face devant le vote ouvrier pour la Ligue du Nord. Ce n’est pas le résultat d’une faiblesse locale des forces de gauche, ou d’une dérive « contre-nature » des prolétaires, mais d’un profond désespoir historique et d’une culture de classe qui s’est combinée avec le nationalisme pendant des générations, confortée par l’État national-social aujourd’hui en crise. Or, avec ses spécificités, le problème existe partout. L’avenir de l’Europe se joue dans l’éducation de ses classes populaires à l’antiracisme et dans l’invention de stratégies communes aux nationaux et aux immigrés en lutte pour leurs droits et leur sécurité. Les syndicats ont ici un rôle irremplaçable à jouer, et ce que la CGT fait en ce moment est à cet égard aussi significatif qu’encourageant.

En troisième lieu, il faut s’arrêter sur l’attitude du patronat de la restauration. Chacun sait bien que son intervention en faveur de la régularisation des « clandestins » qu’il emploi en toute connaissance de cause, diamétralement opposée au discours gouvernemental, ne relève pas de la philanthropie mais de l’intérêt et du rapport de force. Elle n’en va pas moins très au-delà d’un recul tactique. C’est ici que les idées sur le libéralisme et le capitalisme s’avèrent souvent trop courtes et doivent céder la place à une véritable analyse des tendances économico-politiques. Aux États-Unis, c’est Bush qui voulait ouvrir la voie aux régularisations sous condition pour des centaines de milliers de sans-papiers ! La droite xénophobe mobilisée contre « l’invasion hispanique » l’en a empêché. Une partie du patronat a besoin d’immigration et de circulation, elle le sait et le dit - tout en profitant au maximum des possibilités de surexploitation ouvertes par la répression qui crée l’insécurité permanente pour les travailleurs acculés à l’illégalité. La contradiction ira s’approfondissant entre intérêts économiques et politiques de la classe dominante, et il nous appartient de nous en saisir.

Cependant, dans les déclarations de MM. Daguin et Chenet, il y a une contre-vérité manifeste : celle qui consiste à justifier la régularisation par le fait que les sans-papiers de l’hôtellerie-restauration « ne prennent pas la place d’autres salariés ». C’est une extension du discours de l’État sur les « quotas » et « l’immigration choisie » qui ne tient pas debout. La concurrence est mondiale, elle épargne de moins en moins de secteurs. Même dans ce que les économistes désignent comme « emplois protégés », parce que liés au territoire, elle se développe grâce à de véritables « délocalisations sur place » qui utilisent une force de travail sous-payée, chassée de chez elle par la dégradation de l’environnement, la ruine des industries locales et l’insécurité. Dans les « emplois compétitifs », ou « nomades », elle passe par les suppressions d’emplois au profit des « pays à bas salaire et à capacités technologiques », comme la Chine, l’Inde, l’Est européen. Il est vrai que le travail des sans-papiers en France est aussi la condition d’autres emplois offerts à des nationaux, car l’activité est un tout. Mais l’arrière-plan de tout cela, c’est une nouvelle phase de concurrence féroce entre les capitaux, qui se livre au moyen des bas salaires et de la concurence entre travailleurs. Aussi longtemps que les organisations et les mouvements démocratiques, à travers les frontières, ne rétablissent pas une situation favorable à la solidarité des classes ouvrières et ne sont pas en mesure de relancer le progrès des droits sociaux, tout sera toujours à recommencer. Ce combat est difficile, mais comme on le voit en ce moment, il n’est pas désespéré.

Voici 160 ans maintenant, Marx et Engels, dans le Manifeste du Parti communiste, lançaient le fameux mot d’ordre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Par-delà un siècle et demi d’expériences exaltantes ou désastreuses, nous savons que cette tâche est la plus difficile de toutes. Elle va contre l’ordre social et économique et une culture politique implantée dans toutes les classes, elle se heurte à la difficulté d’imaginer concrètement l’avenir comme une « association » de peuples et d’individus où « le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. » Mais elle s’enracine dans les expériences de la solidarité au travail, dans les quartiers et les écoles, elle a derrière elle de profondes traditions qui ne sont pas mortes, et elle parie sur l’intelligence collective de l’humanité.

Par Étienne Balibar, philosophe (*)

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