Liste des auteurs

Propos recueillis par Marie-Béatrice Baudet publié dans Le Monde du 6 juin 2006

Faut-il augmenter le smic à 1 500 euros ? Oui

mardi 6 juin 2006 par Philippe Askenazy, Marie-Béatrice Baudet

L ’une des propositions avancées par le Parti socialiste, qui est en train d’élaborer son programme pour 2007, est de porter le smic mensuel, 1 217,88 euros aujourd’hui, à 1 500 euros d’ici à 2012. Pensez-vous que cette mesure soit pertinente ?

Oui, je le crois, car même si les chiffres avancés, en l’occurrence une hausse de 23 % en six ans, semblent élevés, il s’agit en réalité d’une revalorisation modérée. En effet, les calculs prévisionnels de la hausse mécanique du smic - indexé à la fois sur le salaire ouvrier et sur les prix - indiquent que son montant devrait être compris en 2012 dans une fourchette de 1 400 à 1 510 euros. La proposition du PS entérine cette réalité en choisissant l’hypothèse haute de 1 500 euros. Ce faisant, le PS émet un double signal à l’intention des Français les moins bien payés : il donne un (petit) coup de pouce à leur pouvoir d’achat ; il calme (un peu) le mécontentement des salariés qui estiment que leurs efforts au travail sont mal récompensés, les incitant du coup à s’investir davantage dans leur emploi.

Même si cette mesure correspond en grande partie à la hausse naturelle du smic, elle augmente néanmoins le coût du travail. N’est-ce pas un danger pour les entreprises françaises qui risquent donc de poursuivre les délocalisations ?

Quand le smic augmente, il est vrai que cela se traduit très souvent au sein des entreprises par une hausse générale des salaires, par capillarité en quelque sorte. Les directions ont en effet la volonté de maintenir la hiérarchie des salaires afin, notamment, de pouvoir rémunérer l’expérience. Mais ne crions pas au loup. Beaucoup d’études montrent que la question des délocalisations a largement été surévaluée en France, et qu’une entreprise ne prend pas une telle décision uniquement pour des raisons salariales. D’ailleurs, beaucoup des salariés qui ont été concernés par une délocalisation étaient rémunérés bien au-delà du smic.

De plus, l’économie française a un niveau de coût du travail modéré - nous sommes dans la moyenne des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) - inférieur, en tout cas, à celui de l’Allemagne, dont les performances en termes de compétitivité restent fortes. Je ne crains donc pas de conséquence négative sur l’emploi. Si le PS avait proposé un passage à 2 000 euros, je pense que notre position concurrentielle risquerait effectivement de se dégrader, mais il ne s’agit pas de cela. Cette hausse à 1 500 euros est presque "naturelle" et serait accompagnée d’une légère baisse des charges sociales. Qui plus est, ces hypothèses reposent sur une croissance moyenne : si la France se réveillait et menait une politique de croissance active en s’appuyant notamment sur la recherche & développement et l’innovation, un smic à 1 500 euros serait atteint encore plus rapidement.

De nombreux économistes s’inquiètent néanmoins de voir la part de la masse salariale augmenter trop fortement au détriment du capital dans le partage de la valeur ajoutée...

La tendance n’est pas celle-là depuis des années. Mais il est très difficile de faire un point précis sur ce sujet car les classifications statistiques ont été modifiées en 2003 et, pour le moment, il n’est guère possible de disposer de données fiables.

In fine, je pense que cette mesure n’est guère ambitieuse, alors que le PS la présente comme une rupture avec les choix salariaux menés jusqu’à présent. C’est plutôt un affichage politique qui n’engage guère les responsables du PS. Rien de très révolutionnaire, donc. Je trouverais plus intéressant que des responsables politiques, de gauche ou de droite, décident de mener une véritable politique de revalorisation des bas salaires.

C’est-à-dire ?

Il s’agit de lutter contre le travail à temps partiel contraint, très présent dans certains secteurs comme l’hôtellerie-restauration et une partie du commerce de détail, par exemple. C’est dans ces mêmes activités que des salariés payés au smic 35 heures, travaillent en réalité 38 heures ou plus : le temps d’attente du client - souvent debout dans le magasin ou le restaurant - n’est pas, entre autres exemples, comptabilisé dans leurs heures effectives alors qu’ils restent à tout moment à disposition de l’employeur. Ce dispositif des "heures d’équivalence" est particulier à la France au sein de l’Union européenne. In fine, ces salariés sont donc rémunérés à un taux horaire inférieur au smic.

Combien sont-ils ?

Environ 300 000 personnes, soit 2 % des salariés du secteur privé. Je pense que l’on pourrait créer des dispositifs incitatifs pour résorber ces catégories de bas salaires. En fait, il s’agirait de "troquer" des allégements de charges contre la rémunération d’heures d’équivalence qui leur sont imposées.


CV

2006. Normalien, agrégé de mathématiques, docteur en économie, Philippe Askenazy est chargé de recherches au CNRS-Cepremap. Il enseigne l’histoire des politiques de l’emploi à l’ENS.

2005. Prix des lecteurs du livre d’économie 2004 pour Les Désordres du travail (Seuil).

1997. Il obtient la bourse Tocqueville de la French-American Foundation à l’UC Berkeley.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !