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Pierre-Henri Lab | L’humanité du 15.12.2007

Faut-il souffrir au travail ?

mardi 18 décembre 2007 par Pierre-Henri Lab, Laurent Willemez, Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Rappel des faits

La première des Rencontres l’Humanité, consacrée aux thèmes de la souffrance au travail et de l’émancipation, s’est déroulée jeudi 6 décembre à Hénin-Beaumont, dans le Pas-de-Calais, en partenariat avec la municipalité et son maire, Gérard Dalongeville.Avant de débattre avec le sociologue Laurent Willemez et le philosophe Jean-Louis Sagot-Duvauroux, une centaine de personnes, parmi lesquelles des syndicalistes et d’anciens salariés de Melaleurop et de Faurecia, ont pu visionner le film J’ai très mal au travail, du réalisateur Jean-Michel Carré, projeté dans le cadre de la relance d’une programmation art et essai du cinéma municipal Espace Lumière, partenaire lui aussi de cette initiative de l’Humanité.

D’emblée, Laurent Willemez met en garde contre certaines idées reçues. « Non, le taylorisme et le fordisme n’ont pas disparu. Le secteur secondaire représente encore 25 % de la population active » et des formes nouvelles de ces types d’organisation du travail sont apparues. Et le sociologue d’évoquer les centres d’appels où « les salariés sont soumis aussi au travail posté et répétitif ». L’universitaire invite à la plus grande prudence quant à l’évolution quantitative des souffrances au travail, qui n’ont pas toujours fait l’objet d’un recensement exhaustif. Cela dit, celles-ci connaissent « une évolution indéniable et ne concernent plus uniquement les salariés qui travaillent à la chaîne ». Cadres et agents du service public en sont de plus en plus victimes.Comme Laurent Willemez, Jean-Louis Sagot-Duvauroux attribue cette évolution à une « perte de sens » du travail salarié. « L’existence même de l’individu se doit d’être mise au service de l’exigence de profit et de l’insertion dans la compétition économique internationale. » Un assujettissement de l’individu d’autant plus facile en raison de la pression économique et du chômage. Laurent Willemez rejette l’idée que cette aliénation puisse être entièrement consentie. Il cite à l’appula recrudescence des conflits liés aux conditions de travail. Pour Jean-Louis Sagot-Duvauroux, le combat pour la réduction du temps de travail demeure une piste incontournable de l’émancipation des salariés. L’explosion des gains de productivité, conséquence de la révolution informationnelle, doit permettre d’« accroître le temps de libre activité ». Le philosophe estime qu’il faut oeuvrer à ce que cette dernière « soit réellement émancipatrice ». Il défend aussi l’idée de « garantir à l’intérieur du temps salarié le caractère inaliénable de l’individu ». Rappelant l’engagement du mouvement ouvrier, en particulier des communistes, en faveur de l’abolition du salariat, il prône le réinvestissement du concept de « libre association ». Un concept à mettre en oeuvre partout où c’est possible.


« Fruits de l’aliénation à l’entreprise »

Par Laurent Willemez, maître de conférences en sociologie à l’université de Poitiers [1].

De quoi parle-t-on quand on parle de souffrances au travail ? Ont-elles connu une évolution récente ?

Laurent Willemez. Même si elles n’étaient pas forcément mesurées et n’ont pas toujours été considérées comme un problème public, il y a toujours eu des formes de souffrances au travail. Le fait est que le travail à la chaîne, pour prendre cet exemple, a toujours généré des souffrances, des maladies professionnelles ou des accidents du travail. Il reste qu’aujourd’hui se développe un nouveau type de souffrance apparu dans les années quatre-vingt avec l’émergence de nouvelles techniques managériales centrées sur les concepts de responsabilisation et d’autonomisation des salariés. Il est également incontestable que l’augmentation de la pression exercée sur les salariés via notamment l’accélération des cadences ou la disparition des espaces de liberté à l’intérieur de l’entreprise génèrent de nouvelles atteintes physiques ou psychologiques. L’exigence des entreprises que leurs salariés adhèrent à leur projet est aussi factrice de souffrances.

Des catégories, comme les cadres, qui semblaient jusqu’à présent relativement épargnés, sont de plus en plus touchées…

Laurent Willemez. Les cadres subissent effectivement, eux aussi, les conséquences des nouvelles technologies managériales. Ils se retrouvent souvent en situation de porte-à-faux entre les exigences de profit et de rentabilité des entreprises et l’idée qu’ils se font de lde leur métier. Ils souffrent également du fait que la séparation entre le travail et le hors-travail est de moins en moins nette. Les agents du service public sont également de plus en plus concernés. Confrontés à la misère sociale grandissante des populations qu’ils côtoient, ils souffrent d’être dépourvus des moyens nécessaires d’y faire face.

Qu’est ce qui motive cette évolution ?

Laurent Willemez. C’est la priorité unique et absolue au profit donnée par les entreprises et l’impératif d’insertion dans la compétition économique internationale qui expliquent l’accroissement comme l’évolution des souffrances au travail. Alors que pendant très longtemps les salariés étaient au coeur de l’entreprise, les résultats les ont supplantés à cette place. La logique de profit se substitue à celle de production.

Vous mettez en garde contre la limitation à l’aspect psychologique du traitement des souffrances au travail. Pourquoi ?

Laurent Willemez. On constate l’émergence d’une approche uniquement individuelle du phénomène de la souffrance au travail. Une vision clinique et psychopathologique se développe en particulier autour de la question de harcèlement au travail. Sans remettre en cause la réalité de ce problème, je pense qu’il ne peut être traité uniquement sur le plan individuel. Ses causes relèvent en effet de l’organisation du travail. Se limiter à une vision clinique et psychopathologique revient finalement à traiter les symptômes plutôt que la maladie.

Quel regard portez-vous sur la prise en compte de ces thématiques par les organisations syndicales ?

Laurent Willemez. Cette prise en compte est un phénomène important car elle offre de nouveaux angles d’attaque aux organisations syndicales. Cela explique l’apparition de nouvelles formes de luttes plus qualitatives que quantitatives (comme l’étaient celles liées aux questions de salaire ou de temps de travail, par exemple). Cela peut être très positif, à condition que ces nouvelles luttes ne se développent pas au détriment de revendications plus traditionnelles, comme celles portant sur les salaires, qui restent centrales.

Quelle appréciation portez-vous sur la politique du travail de l’actuelle majorité ?

Laurent Willemez. La suppression d’un quart des tribunaux de prud’hommes me paraît particulièrement significative. Sous couvert de rationalisation dans l’utilisation des moyens de la justice, il s’agit en fait de réduire le nombre de contentieux. Cette réforme va de pair avec celles du contrat de travail, du statut des fonctionnaires et du Code du travail. Au prétexte de « sécuriser l’entreprise », le gouvernement cherche à remettre en cause les droits des salariés et favorise ainsi le développement de ce que Robert Castel a appelé « l’insécurité sociale ».


Émanciper le temps humain

Par Jean-Louis Sagot-Duvauroux, philosophe [2].

Durant des millénaires et dans un grand nombre de sociétés, l’activité humaine a été répartie par les puissants selon deux modes opposés. Une petite classe de privilégiés se consacrait à plein temps au développement des aspects cognitifs et symboliques de la civilisation, aux délices du luxe et de l’art, à la pensée et à la science, aux vertiges de la toute-puissance qu’autorisent les cruautés de la guerre et de la répression, à l’exercice du pouvoir, aux plaisirs. Pour ceux-là, travailler, c’était déchoir. Et en effet, ils avaient devant eux, sous leur autorité, l’affreux spectacle du travail, un mot né du latin « tripalium », instrument de torture aux trois pals : la servitude, la peine et l’abrutissement. Assujettis à cette classe de privilégiés, les autres en effet trimaient et eux aussi à plein temps.

Le capitalisme naquit en Occident d’une classe besogneuse, la bourgeoisie, qui, en renversant le pouvoir des anciens maîtres ajouta à sa besogne les hautes tâches qu’ils s’étaient réservées et que les travailleurs, bourgeois compris, nommaient oisiveté. Le travail cessa d’être représenté comme une déchéance. Il devint une valeur. Mais tout s’y mélangeait. Le patron, harassé d’occupations, désignait cet engagement libre, souvent gratifiant et qui concourrait d’évidence à sa prospérité sous la même appellation doloriste que celle employée pour désigner les travaux de force effectués par son manoeuvre, sous ordres et contre un salaire suffisant à peine à survivre. Le mot travail était partagé, mélangé, mystifié, mais les trois pals restaient globalement réservés aux mêmes.

Dès ses premiers textes, le mouvement ouvrier mit donc au premier rang de ses objectifs la diminution du temps de travail contraint et prit comme horizon l’abolition du salariat. Ses réussites ont été spectaculaires. Dans les pays industrialisés, elles ont véritablement transformé l’existence du grand nombre. Grâce à l’action syndicale et politique des salariés, des gains de productivité ont pu être consacrés à la diminution du temps de travail au lieu d’être engloutis dans les profits du capital. L’élargissement du temps libre s’est accompagné d’inventions sociales hautement civilisées qui solidarisent en profondeur la société. C’est par exemple, en France, le cas de l’école obligatoire et gratuite durant le temps de l’enfance, de l’assurance sociale contre le chômage, de la retraite par répartition ou des congés payés. Les circuits capitalistes ont ainsi perdu l’usage de flux d’argent considérables. Une part importante du temps humain a cessé d’être utilisable pour la valorisation du capital (…). Ces premiers espaces partagés de libre activité et de temps gratuit, même fragiles, en recul parfois, menacés, dessinent la possibilité d’un changement radical de la civilisation.

L’émancipation ne se fixe pas de bornes dans la libération du temps humain. L’idée d’une érosion continue du salariat et de toute forme d’activité contrainte lui convient tout à fait. Elle s’appuie sur d’importantes avancées, qui permettent d’ores et déjà d’expérimenter les bienfaits de la libre activité. Elle ne craint pas l’explosion de la productivité du travail, qui bouleverse de nombreuses tâches et qui conserve d’immenses perspectives au niveau planétaire du fait du sous-développement imposé aux pays du Sud. Mais elle s’oppose à la conduite capitaliste de l’économie, qui use de ces progrès pour accumuler sans fin les marchandises et les capitaux, sans bénéfice pour la liberté du plus grand nombre. Elle travaille à enrayer cette mécanique absurde afin de métamorphoser ces avancées techniques en temps libéré. Face à la propagande capitaliste qui dénigre la libre activité, en l’assimilant à la paresse ou en lui déniant efficacité et sérieux, les partisans de l’émancipation impulsent un nouveau rapport culturel des êtres humains à leur temps de vie et à l’activité qu’ils y déploient. Ils agissent pour placer la libre activité en axe de nos existences et pour remettre à leur place, périphérique et toujours moins nombreuses, les heures que nous sommes contraints de vendre pour pouvoir faire notre marché. Ils méprisent et combattent tous les dispositifs qui conduisent à évaluer monétairement notre temps, notre potentiel d’activité et finalement notre personne. Ils trouvent très raisonnable et très bénéfique de reconnaître à notre existence un caractère inaliénable, non pas de temps en temps, mais toujours.

[1] dernier ouvrage paru : le Code du travail, Éditions du Croquant, 2007.

[2] Prochain ouvrage à paraître : Émancipation, aux Éditions La Dispute

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