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Un article de Jean-Michel Bezat paru dans Le Monde du 1er mars 2006

Gaz de France-Suez : huit questions sur un mariage précipité

mercredi 1er mars 2006 par Jean-Michel Bezat

Deux jours après l’annonce de la fusion de Gaz de France et de Suez, le ministre de l’économie a ouvert, lundi 27 février, des discussions difficiles avec les fédérations CGT, CFDT, FO, CFTC, CFE-CGC de l’énergie. Thierry Breton et les PDG des deux groupes, Jean-François Cirelli (Gaz de France) et Gérard Mestrallet (Suez), doivent les convaincre de la cohérence industrielle du projet et leur assurer qu’il n’entraînera ni modification du statut des 38 000 agents de Gaz de France ni suppressions d’emplois.

M. Breton présentera un projet de loi modifiant le texte du 9 août 2004 obligeant l’Etat à conserver au moins 70 % de Gaz de France, et non de simples amendements dans le texte anti-OPA en cours d’examen au Parlement. Jusqu’à samedi matin, Dominique de Villepin étudiait un scénario d’échange de titres qui lui aurait permis de ne pas revenir sur l’engagement pris par le gouvernement en 2004 de ne pas privatiser EDF et Gaz de France. Il s’est finalement rangé à l’avis de M. Breton, persuadé qu’une solution mi-chèvre mi-chou avait le double inconvénient de ne pas asseoir un véritable projet industriel tout en l’exposant quand même à une fronde politique et syndicale.

Le projet a été bouclé "dans la précipitation" pour répondre à la menace d’une OPA de l’italien Enel, dénoncent syndicats et partis de gauche. M. Breton a dû reconnaître, lundi, que les réponses "exhaustives, précises et concrètes" ne pourront être fournies que "dans les prochaines semaines" et que la fusion ne se fera "pas avant la fin de l’année".

Quel est l’intérêt industriel et commercial ? Bien implanté en France et dans le Benelux, le groupe espère "tirer pleinement partie de la convergence gaz-électricité" : multiplication des centrales électriques au gaz, offres combinées des deux énergies aux particuliers à l’ouverture totale du marché le 1er juillet 2007... Il sera aussi le numéro un mondial du gaz naturel liquéfié, un marché en plein boom avec la mise en production prochaine de gisements russes, qataris, iraniens, et devrait disposer d’une plus grande force de frappe financière pour investir dans les infrastructures (gazoducs, sites de stockage, usines de liquéfaction, centrales nucléaires...) et dans l’exploration-production gazière. Il reste que la nouvelle entité restera tributaire des prix négociés avec ses fournisseurs (dont Gazprom) et les tarifs régulés imposés par le gouvernement.

Le rôle de l’Etat va-t-il changer ? M. Breton a répété, lundi, que la puissance publique conservera une minorité de blocage d’environ 35 % (80 % actuellement dans GDF). "Dans le nouveau groupe, il assurera le même niveau de contrôle qu’auparavant", assure-t-on à Bercy. Par ailleurs, le gouvernement dit vouloir garder la maîtrise des tarifs - promesse à laquelle les syndicats ne croient pas.

Les syndicats peuvent-ils s’y opposer ? En 2005, la CGT n’était pas parvenue à mobiliser contre la privatisation partielle d’EDF et de GDF. Ils ont engagé des pourparlers pour une éventuelle "riposte commune", inquiets sur plusieurs points. A commencer par le sort des 60 000 agents communs à EDF et GDF, dont près de 50 000 assurent l’accueil dans des agences communes, la relève des compteurs et l’entretien des réseaux. L’arrivée de Suez va précipiter le règlement du problème, mais les gaziers ne perdront pas leur statut d’agents publics.

Par ailleurs, les syndicats craignent des doublons entre les sociétés de services énergétiques de GDF (Cofatech) et Suez (Elyo), et donc des suppressions de postes. Enfin, c’est l’avenir de la CCAS, le riche comité d’entreprise commun à EDF et GDF, qui est en jeu.

Que deviendra le pôle environnement de Suez ? Il représentera 11 milliards d’euros sur 64 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Les synergies entre l’environnement (eau, déchets...) et l’énergie ne sont pas claires. Le projet d’Enel était de céder ce pôle pour ne conserver qu’Electrabel, filiale belge d’électricité de Suez. Vendre l’environnement permettrait de renforcer les capacités financières du groupe, notamment dans l’exploration-production gazière, notent certains experts.

EDF est-il menacé ? Il dominera encore le marché en raison de la puissance de son outil de production, ses 27 millions de clients en France et la première capitalisation boursière de l’énergie en Europe. S’il se dit "prêt à examiner des opérations majeures", il ne dispose que de 8 milliards sur trois ans. A moins que la modification de la loi de 2004 ne lui permette une plus grande ouverture de son capital. En attendant, le cours flambe depuis son entrée en Bourse (+ 45 %, à 46,24 euros). Le nouveau groupe ne pointera, lui, qu’au cinquième rang européen dans l’électricité. Mais la concurrence risque d’être frontale à partir de 2007, GDF ayant un portefeuille de 11 millions de clients gaziers qu’il veut valoriser dans l’électricité.

Quelles contreparties va demander l’Europe ? "Le nouveau groupe sera obligé de donner des gages à Bruxelles et devra sans doute mettre aux enchères des capacités pour les industriels et d’autres groupes énergétiques", analyse Colette Lewiner, directrice internationale du secteur énergie chez Capgemini. La fusion "n’est pas illégale" mais "porte un coup à l’esprit du marché commun européen", a regretté, mardi, le vice-président de la Commission européenne Franco Frattini.

Que feront Enel et le gouvernement italien ? La réplique de l’électricien italien, qui envisageait une OPA sur Suez, est incertaine. Pour l’heure, c’est le chef du gouvernement qui a répliqué. Lundi, Silvio Berlusconi a appelé l’Union européenne à se saisir du dossier.

Que feront les actionnaires de Suez ? Colette Neuville, présidente de l’Assocation de défense des actionnaires minoritaires, se dit choquée qu’"à aucun moment les intérêts des actionnaires n’ont été évoqués". Elle assure que "ceux de Suez ont des raisons de s’inquiéter". La parité d’échange (1 action GDF pour 1 action Suez) "leur fait subir une décote" et si l’Etat ne s’engage pas à libéraliser les prix du gaz, "la fusion ressemblera à une nationalisation de Suez". "Cette fusion est une solution on ne peut plus aléatoire, analyse un acteur important du dossier. La décision sera prise par l’assemblée générale de Suez dans plusieurs mois, et là, tout peut arriver." Beaucoup de choses peuvent se passer d’ici là. Et, pourquoi pas, une OPA sur Suez de l’italien Enel ou de l’allemand E.ON si celui-ci échoue dans le rachat de l’espagnol Endesa.


CHRONOLOGIE

9 AOÛT 2004. La loi transformant EDF et Gaz de France en sociétés anonymes est promulguée. Elle prévoit, notamment, que la part de l’Etat ne peut pas tomber en dessous de 70 %.

23 JUIN 2005. Jean-François Cirelli, PDG de Gaz de France, lance l’offre publique de vente de titres de son groupe.

8 JUILLET 2005. La première cotation en Bourse de l’action Gaz de France remporte un grand succès.

22 FÉVRIER 2006. Enel, numéro un italien de l’électricité, confirme ne "pas exclure" une offre publique d’achat (OPA) sur Suez, le groupe français d’énergie et d’environnement.

25 FÉVRIER 2006. Le premier ministre, Dominique de Villepin, annonce le projet de fusion entre Gaz de France et Suez.

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