Liste des auteurs

Un article de Jean-Michel Bezat paru dans Le Monde du 15 juin 2006

Gaz et électricité : l’Europe en fusions

jeudi 15 juin 2006 par Jean-Michel Bezat
Enel va-t-il partir à l’assaut de Suez ? La question a été l’un des sujets de discussion, mardi 13 juin, à Paris, de la rencontre de Jacques Chirac avec le président du conseil italien Romano Prodi. Que le numéro 1 de l’électricité en Italie lance une offre publique d’achat (OPA) sur le groupe français d’énergie et d’environnement ou qu’il arrache par la négociation des centrales nucléaires à Electrabel en Belgique, des actifs de Gaz de France (GDF) dans l’Hexagone ou des coopérations avec EDF, cela confirmera la tendance à l’oeuvre depuis des années : la consolidation du secteur européen de l’énergie autour de pôles comme EDF, l’allemand E.ON ou Enel.

Il y a dix ans, les entreprises du secteur s’abritaient derrière leur statut public et se cantonnaient à leur marché domestique. Elles sont désormais partie prenante du grand jeu des fusions-acquisitions, un phénomène mondial. Dans les utilities (services collectifs), ces opérations ont atteint 172 milliards d’euros en 2005, selon Capgemini. A la faiblesse des taux d’intérêt et aux trésors de guerre amassés par certains groupes s’ajoutent cinq raisons structurelles pour expliquer la naissance de géants européens.

L’ouverture des marchés européens. Si la Commission européenne accepte que le capital des groupes d’énergie soit à 100 % public, elle est intransigeante (ou tente de l’être) sur les monopoles. Ceux-ci ont vécu. Dès 2000 pour les gros clients industriels ; en juillet 2004 pour les professionnels. Au 1er juillet 2007, ce sera au tour des particuliers de pouvoir choisir leur fournisseur d’électricité et de gaz. Pour compenser la perte de parts de marché dans leur pays, les ex-monopoles doivent en gagner hors des frontières.

Aujourd’hui, le degré d’ouverture internationale de ces groupes est variable. EDF et l’espagnol Endesa réalisent 37 % de leurs ventes à l’étranger, E.ON 39 %, le belge Electrabel 40 %, l’allemand RWE 45 % et le suédois Vattenfall 64 %. Enel (5 %) et le britannique Centrica (10 %) sont peu internationalisés dans la fourniture d’énergie.

La convergence gaz-électricité. E.ON-Ruhrgas en Allemagne, GDF-Suez en France, Gas natural-Endesa en Espagne : si les rapprochements réalisés, ou en cours, entre électriciens et gaziers se multiplient, c’est qu’il est devenu impératif de fournir les deux sources d’énergie. La moitié des clients du gazier britannique Centrica ont déjà souscrit à des offres duales, reconnaît ainsi Colin Lyle, directeur Europe du groupe, qui a dû se développer dans l’électricité.

Il est vital aussi d’acquérir des capacités de production propres afin d’éviter d’être à la merci des tensions entre l’offre et la demande ou d’avoir à se fournir sur des marchés de gros volatils. Les centrales à gaz, qui se multiplient en Europe, permettent de répondre à une demande croissante. Plus vite en fait que le nucléaire, dont la relance fait encore l’objet de débats. Et plus proprement que les centrales au charbon, qui restent de grosses émettrices de gaz à effet de serre.

Le coût des investissements. A l’exception des routes, il n’y a pas de secteur où le coût des infrastructures soit aussi élevé. C’est l’un des arguments des partisans des fusions. A moins d’une stagnation peu probable de la demande, il faudra dépenser 700 milliards d’euros dans le secteur des centrales électriques en Europe d’ici à 2030, pour répondre aux besoins, selon Capgemini. Les énergéticiens veulent ainsi relancer le nucléaire, même quand leur pays y a renoncé (Italie) ou quand il en a programmé la disparition progressive (Allemagne). Or un réacteur EPR de série coûte près de 2,5 milliards d’euros.

Sur la base d’une croissance raisonnable de la demande et de fortes économies d’énergie, les dirigeants d’EDF assurent qu’il faudra construire une centrale à gaz de 400 MW par semaine ou une centrale nucléaire de 1 600 MW par mois d’ici à 2020. Le Livre vert de la Commission européenne sur la sécurité d’approvisionnement, publié en mars 2006, chiffre ces besoins à 1 500 milliards d’euros à l’horizon 2030 si on y ajoute les lignes à haute tension, les interconnexions aux frontières et les terminaux de regazéification qui vont se multiplier avec la part croissante du gaz naturel liquéfié (GNL). Les groupes gaziers prennent aussi des participations coûteuses dans les projets de gazoducs venant du Maghreb (Medgaz), de Russie (Nord Baltique) ou de la mer Caspienne (Nabucco).

La sécurité des approvisionnements. "C’est une question de sécurité", insistait Dominique de Villepin, le 25 février, pour justifier le projet de fusion GDF-Suez. Leurs dirigeants assurent qu’en devenant le premier groupe européen du gaz (achat, réseau de transport et de distribution, GNL, stockage...), le groupe renforcerait ses capacités de négociation avec les gros fournisseurs actuels (Russie, Algérie, Norvège) et futurs (Iran et Qatar), alors que le prix du gaz, indexé sur le pétrole, augmente fortement. Ils savent, par exemple, que Gazprom (aussi intéressé par le nucléaire) ne se contente plus des contrats de fourniture à long terme, mais souhaite acheter des sociétés de distribution en Europe pour parvenir à 15 % du marché britannique et 10 % du marché français. En misant sur le GNL, le russe pourra arbitrer, à partir de 2012-2015, entre les marchés européens, américains et asiatiques.

Pour réduire leur dépendance aux fournisseurs, les gaziers veulent produire une part croissante du gaz vendu en renforçant leur pôle exploration-production. GDF le fait au Moyen-Orient (Egypte, Iran, Qatar...). Mais là, ils chassent sur les terres des majors (ExxonMobil, BP, Shell, Total, Eni...), dont la force financière démultipliée par l’envolée des cours du brut leur permet d’être présents sur tous les grands projets en Russie, en Iran et au Qatar.

Le patriotisme économique. Hormis Tony Blair, les dirigeants de l’Union veulent créer des champions nationaux de taille européenne. La France en avait un avec EDF, elle en aura deux si le projet de fusion GDF-Suez aboutit. Berlin a béni l’OPA d’E.ON sur l’espagnol Endesa, alors que José Luis Rodriguez Zapatero soutient l’offre de Gas Natural sur Endesa au nom de l’"intérêt national", au point de renforcer l’arsenal législatif pour contrer l’offre allemande. Les Etats restent jaloux de leurs prérogatives énergétiques, comme l’a confirmé le sommet européen des 24 et 25 mars consacré à l’énergie. L’indépendance nationale est en jeu et l’Europe ne peut se substituer aux Etats membres.


Chronologie

Le marché de l’électricité a été ouvert à la concurrence par la directive européenne du 19 décembre 1996, celui du gaz par celle du 22 juin 1998. Depuis, fusions et offres de rachat (OPA) se succèdent au sein de l’Union européenne.

2000. La fusion des allemands Veba et Viag (38 milliards d’euros) donne naissance à E.ON. Trois mois plus tard, RWE absorbe VEW pour former un géant allemand de l’énergie et de l’eau. Les espagnols Endesa et Iberdrola annoncent leur fusion pour créer un groupe mondial. Ils y renoncent en février 2001.

2001. EDF achète 25 % puis 45 % d’EnBW, troisième électricien allemand. E.ON rachète Powergen, numéro deux de l’électricité en Grande-Bretagne, et entre ainsi sur le marché britannique.

Février 2003. E.ON rachète Ruhrgas pour 10 milliards d’euros - avec l’appui du chancelier Schröder, contre l’avis de l’Office anticartel allemand. Il devient le premier électro-gazier d’Europe.

Mars.2003 L’espagnol Gas Natural lance une OPA sur Iberdrola puis y renonce, sous la pression des autorités de régulation de la concurrence.

Septembre 2004. Endesa acquiert 65 % de la SNET, troisième producteur d’électricité en France.

Décembre.2004 Bruxelles refuse, pour entrave à la concurrence, le rachat du portugais GDP (gaz) par son compatriote EDP et le pétrolier italien Eni.

Mai 2005. Après quatre ans de tensions entre la France et l’Italie, EDF achète 50 % d’Edison et devient le deuxième producteur d’électricité de la Péninsule.

Juin.2005 GDF et Centrica, leader de la distribution du gaz en Grande-Bretagne, prennent chacun 25,5 % de SPE, numéro deux de l’électricité en Belgique.

Août.2005 Suez annonce le rachat, pour 11,2 milliards, des 49,9 % qu’il ne détenait pas dans le belge Electrabel.

Septembre.2005 Gas Natural lance une OPA - 22,5 milliards - sur Endesa. EDF prend 25 % du suisse Atel et confirme son recentrage sur l’Europe, accentué par la cession de la quasi-totalité de Light (Brésil), annoncée le 29 mars 2006.

Novembre.2005 E.ON renonce à son OPA sur Scottish Power, numéro cinq en Grande-Bretagne, qui juge son offre de 17 milliards d’euros insuffisante.

Février 2006. Le russe Gazprom laisse filtrer son intérêt pour Centrica.

20 février. 2006 E.ON propose 29,1 milliards d’euros pour l’achat d’Endesa (30 % de plus que Gas Natural). Madrid soutient la création d’un champion national et tente de s’y opposer.

21 février.2006 L’italien Enel envisage une OPA sur le français Suez pour s’emparer de la filiale de ce dernier, Electrabel.

25 février.2006 Paris annonce un projet de fusion de Suez avec GDF, privatisant de fait l’opérateur public. La nouvelle entité devrait céder des actifs en Belgique.

28 mars.2006 Le gouvernement polonais annule la vente de Zedoa à Endesa.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !