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Un article de Virginie PIRONON paru dans Libération du 4 janvier 2005

Gaz : la Russie rassure l’Europe

mercredi 4 janvier 2006 par Virginie PIRONON
Le niveau des livraisons est revenu à la normale, alors que les négociations avec l’Ukraine ont repris hier soir.

Les livraisons de gaz russe à l’Europe se sont pratiquement normalisées hier après deux jours d’un bras de fer opposant Moscou à l’Ukraine, maillon essentiel de la chaîne des gazoducs, sur le prix du gaz. Se voulant rassurante face à une Europe soudain inquiète de sa fiabilité en tant que fournisseur, la Russie a affirmé avoir remonté considérablement le volume du gaz expédié vers l’Europe via l’Ukraine, tout en accusant Kiev de continuer d’en « voler » des quantités importantes. Autre signe de détente : les négociations sur le prix du gaz entre la Russie et l’Ukraine ont repris hier soir à Moscou.

Turkmène. Plusieurs pays européens, dont la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne et la Slovaquie, qui avaient constaté des baisses d’approvisionnement allant de 25 à 50 % depuis le 1er janvier, ont indiqué hier que la situation était revenue à la normale. Les quantités de gaz envoyées vers l’Europe via l’Ukraine (toujours exclue de ces livraisons) sont revenues mardi presque au niveau des livraisons (Europe et Ukraine confondues) d’avant la coupure de dimanche, a indiqué Gazprom à l’AFP.

Selon le géant russe, 90 millions de mètres cubes de gaz ont été retenus par l’Ukraine. Kiev dément siphonner le gaz destiné à l’Europe et affirme prélever uniquement du gaz acheté au Turkménistan, que la Russie s’est engagée à faire transiter par ses tuyaux. Mais Moscou affirme ne pas avoir acheminé de gaz turkmène depuis quelques jours pour des raisons techniques.

C’est dans ce contexte que la Russie a demandé officiellement hier à l’Union européenne de faire pression sur l’Ukraine pour que celle-ci assure le transit du gaz russe vers les acheteurs européens et s’abstienne d’en prélever « illégalement ».

Fâchée depuis plus un an avec une Ukraine qui se tourne vers l’Europe et l’Otan, la Russie veut passer du prix d’ami de 50 dollars les 1 000 m3 au prix du marché de 230 dollars. L’Ukraine réclame une période de transition en faisant valoir qu’appliquées brusquement, ces hausses entraîneraient une chute de 5 % de son PIB et une hausse de 27 à 30 % de l’inflation.

Pas de médiation. Le ministre autrichien de l’Economie, dont le pays exerce la présidence tournante de l’UE, a toutefois exclu hier un rôle de médiateur dans le conflit du gaz. « A notre avis, le problème doit être résolu de manière bilatérale », a déclaré Martin Bartenstein. Il a rappelé que la réunion d’experts sur l’énergie de l’UE convoquée aujourd’hui à Bruxelles entendra « les avis du vice-président de Gazprom, Alexandre Medvedev, et d’un représentant de la compagnie ukrainienne Naftogas » mais ne prendra aucune décision.


Un secteur sous l’emprise de Poutine

Le Président cherche à reconstruire l’empire énergétique perdu de l’Etat russe.

Complexe militaro-industriel, transports, industrie mécanique et surtout... pétrole et gaz : ces dernières années, l’Etat russe a mis sous sa coupe les principaux secteurs stratégiques du pays. Le procès de Mikhaïl Khodorkovski, ex-patron du groupe pétrolier Ioukos, considéré auparavant comme l’homme le plus riche de Russie, en est d’ailleurs l’illustration. A la suite d’un procès considéré comme politique, Mikhaïl Khodorkovski purge une peine de neuf ans de prison au fin fond de la Sibérie. Cela ne l’a pas empêché d’être élu « homme de l’année 2005 » par les auditeurs de la radio Echo de Moscou, une station qui garde une certaine liberté de ton tout en appartenant à Gazprom, le géant du gaz proche du Kremlin.

Position de force. Depuis son arrivée au pouvoir en 2000, Vladimir Poutine tente de reconstruire l’empire énergétique perdu par l’Etat russe après la dislocation de l’Union soviétique, dans les années 90. Et il semble y être parvenu, avec pour ambition, au moment où la Russie prend la présidence du G8 pour un an, de faire jouer sa position de force. Cette politique passe par Gazprom qui sert, par ses précieux oléoducs, à tenter de retrouver l’hégémonie perdue. C’est même, pour des observateurs de la vie politique à Moscou, « le seul atout qui reste à la Russie ».

Faute d’avoir pu faire main basse sur les actifs les plus importants de Ioukos, Gazprom a, en septembre, fait l’acquisition de Sibneft, cinquième groupe pétrolier de Russie, pour un montant de 10,8 milliards d’euros.

Etat dans l’Etat. Issu du ministère du gaz soviétique, Gazprom a, ces dernières années, étendu ses tentacules dans plusieurs secteurs d’activité. De plus en plus utilisée comme outil de la politique extérieure du pays, l’entreprise pèse 7 % du PIB et fournit 8 % des rentrées fiscales de l’Etat... Elle extrait 550 milliards de mètres cubes de gaz par an et en exporte près de 150 milliards vers 28 pays d’Europe et de l’ex-Union soviétique.

La particularité de cet « Etat dans l’Etat », ce sont ses liens avec la sphère politique. L’emprise du Kremlin sur cette entreprise, dont le fonctionnement reste opaque, a été encore renforcée par l’arrivée de proches de Vladimir Poutine à sa tête. En particulier celle d’Alexei Miller, au printemps 2001.

Non contente de détenir à elle seule près de 20 % des réserves prouvées mondiales de gaz, Gazprom a construit, pierre après pierre, un véritable empire médiatique. En achetant par exemple la télévision russe NTV à l’oligarque Vladimir Goussinski. La chaîne, qui avait auparavant un ton critique, voire sarcastique, vis-à-vis du pouvoir, notamment avec son programme des « Guignols » (les « koukli »), a très nettement réajusté son ton. Depuis le début de la fermeture des gazoducs à l’Ukraine, elle se fait auprès des Russes le porte-voix de la position de Gazprom...

Démantèlement. L’Etat russe est également à la tête de Rosneft, deuxième compagnie pétrolière russe et principal bénéficiaire du démantèlement de Ioukos, dont elle a repris, en 2005, les plus beaux actifs. Avec un bénéfice net de 4,3 milliards d’euros, la capacité de l’entreprise est d’un million de barils par jour et de 13,1 milliards de mètres cubes de gaz. Pendant un temps, le Kremlin voulait fusionner l’entreprise avec Gazprom, avant de se raviser. En quête d’experts étrangers, Vladimir Poutine avait proposé à l’ancien secrétaire au Commerce, Donald Evans, d’en prendre la tête. Ce qu’il a finalement refusé, fin décembre.

L’objectif de la Russie dans les stratégies de développement de ces entreprises publiques est de garder sous son contrôle les Etats qui étaient autrefois sous sa coupe. Mais pas seulement. Selon des spécialistes à Moscou, le but du Kremlin est d’éviter une éventuelle révolution à l’ukrainienne lors de l’élection présidentielle en Russie en 2008. Pour le quotidien Novaïa Gazeta, si un candidat de l’opposition l’emportait, il n’aurait guère de marge de manoeuvre : « Si Poutine quitte la politique, le pétrole, le gaz, le complexe militaro-industriel, le nucléaire, les transports, tout cela restera entre ses mains et celles de ses amis. »

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