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Article de Marie Jégo paru dans Le Monde du 5 juillet 2006

Gazprom, le bras armé du Kremlin

mercredi 5 juillet 2006 par Marie Jégo
Avec ses trois cent mille employés, ses énormes gisements et ses 153 000 km de tubes, le monopole du gaz russe, Gazprom, est une entreprise surdimensionnée. Fondée sur l’exploitation des hydrocarbures, elle est aussi active dans l’industrie nucléaire, les médias, la pêche et le tourisme. Né en 1992 sur les cendres de l’ancien ministère soviétique du gaz, le mastodonte se confond tellement avec la Russie d’aujourd’hui qu’un haut fonctionnaire se demandait, récemment, si "l’Etat n’allait pas bientôt changer de nom pour s’appeler Gazprom".

Société publique à 50,1 %, contrôlée par le "clan des Pétersbourgeois" qui entoure le président, l’empire du gaz, symbolisé par son siège - une tour de verre bleuté de 35 étages -, forteresse impénétrable du quartier Tcheriomouchkinski, à Moscou, est devenu l’instrument de la nouvelle politique du Kremlin.

Celle-ci tient en une idée : "Le rôle de la Russie sur les marchés énergétiques mondiaux détermine dans une large mesure son influence géopolitique" ; aussi les secteurs pétrolier et gazier sont-ils "les instruments de (sa) politique externe et interne". Voilà ce qu’affirme la "doctrine énergétique" du pays, élaborée en 2003. Pas étonnant dès lors que son président, Vladimir Poutine, ait placé le prochain sommet du G8 - qu’il accueillera du 15 au 17 juillet à Saint-Pétersbourg - sous l’angle de la "sécurité énergétique".

Fournisseur de 26 % du gaz consommé en Europe, Gazprom, qui a commencé à approvisionner les Etats-Unis et ambitionne de fournir la Chine, est au coeur d’une polémique montante entre Moscou et les "chats gras", selon l’expression du président russe, qui désigne par là les autres membres du G8.

Les rêves de domination de Gazprom troublent les Européens, surtout depuis que la société brigue des participations dans le marché de la distribution du gaz à l’Ouest. Son désir de maîtriser toute la chaîne de l’énergie, de l’extraction à la distribution, inquiète. Et puis, ses contradictions agacent : grands adeptes du "marché" en Europe, ses dirigeants ne semblent guère pressés d’en appliquer les principes chez eux.

Non, ils ne renonceront pas au monopole sur le transport et les exportations, et oui, ils conserveront ainsi leur emprise sur les républiques gazières d’Asie centrale (Ouzbékistan, Turkménistan), tributaires des tubes russes. Les Européens ont été prévenus : la Charte de l’énergie signée par Moscou il y a douze ans, qui implique le libre transit du gaz et du pétrole, ne sera pas ratifiée, n’en déplaise aux "chats gras". Et si ces derniers font la fine bouche, "il y a d’autres débouchés", a rappelé M. Poutine.

La Chine, par exemple, s’est vu promettre 80 milliards de mètres cubes annuels. Pas une semaine ne passe sans que de nouveaux projets de fourniture de gaz russe, tous azimuts, ne soient évoqués. L’Europe a beau être un client important, elle pèse peu comparé à la puissance de Gazprom. "Où sont vos champs gaziers ? Si vous n’avez rien de tout ça, et vous ne l’avez pas, nous attendons de vous une compensation", a lancé le maître du Kremlin à l’occasion du sommet Union européenne-Russie à Sotchi, le 25 mai.

En réalité, le monstre fait peur "même aux enfants", se gaussait récemment le quotidien économique Vedomosti. Echaudés cet hiver par la décision du monopole, sur fond de dispute avec Kiev, de couper le robinet du gaz à destination de l’Europe, les pays de l’Union européenne (UE) se sont encore plus alarmés de la baisse des fournitures au moment des grands froids (fin janvier-début février).

Une question aujourd’hui les taraude : Gazprom, qui se pose en fournisseur incontournable à l’échelle de la planète, sera-t-il à l’avenir à même d’honorer ses engagements ? Rien n’est moins sûr, affirment des experts, parmi lesquels Claude Mandil, directeur de l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Selon ceux-là, la Russie, assise sur 27 % des réserves mondiales, pourrait pourtant manquer de gaz dès 2009. Ces dernières années, la production du mastodonte a stagné, oscillant entre 540 milliards et 550 milliards de mètres cubes par an. En fait, cinq ou six gisements l’alimentent. Les trois plus importants (Medvejie, Iambourg, Ourengoï) représentent près de 70 % à 80 % de la production. Le problème est qu’ils sont en fin de course. La relève sera-t-elle assurée ?

A l’heure qu’il est, peu de nouveaux gisements sont en cours d’exploitation. Il y a bien Zapoliarnoe, mais sa production, lancée en 2001, ne suffira pas à combler le manque annoncé. Restent les gisements prometteurs de Sakhaline (Extrême-Orient), Iamal (Grand Nord) et Shtokman (le deuxième au monde, dans la mer de Barents). Mais il n’en sortira rien avant 2010, voire plus tard encore.

Cruciale, la formation du consortium russo-occidental chargé d’exploiter le champ de Shtokman (pour produire du gaz liquéfié destiné au marché américain) ne cesse d’être repoussée. 80 % des nouveaux champs gaziers sont situés dans des zones éloignées des marchés, où l’exploitation est rendue difficile par les conditions climatiques. A elle seule, la mise en valeur des immenses réserves de la péninsule de Iamal exigera 65 milliards de dollars d’investissements ! Gazprom a beau être en meilleure santé financière qu’il y a dix ans, la somme est considérable pour une entreprise qui investit peu (12 milliards de dollars entre 2000 et 2006, une somme très inférieure aux investissements des majors). Elle achète beaucoup (pour 30 milliards de dollars, dont la moitié pour l’achat de la société pétrolière russe Sibneft) et ses coûts d’exploitation ne cessent d’augmenter (+ 30 % en 2004). Sans un partenariat avec des sociétés occidentales dotées de la technologie nécessaire, il lui sera impossible d’assumer ses projets.

Les impétrants potentiels ne manquent pas, mais la partie s’annonce difficile. Dans un contexte d’étatisation accrue du secteur énergétique en Russie, les majors occidentales du gaz et du pétrole, associées à de nombreux projets (sous le régime du partage de production, Production Sharing Agreement (PSA), attendent, non sans appréhension, le vote - repoussé depuis un an - d’une loi qui limitera en Russie l’accès des sociétés étrangères aux "secteurs stratégiques" de l’économie nationale. Déjà, des accords de production commune sont remis en question. Engagée dans le projet Sakhaline II, Shell pourrait rétrocéder des parts à Gazprom.

Quant aux petits producteurs locaux (Loukoïl, Itera, Novatek et d’autres, qui assument 13 % de la production totale), ils ne sont pas intéressés à investir et à produire davantage. Comment le seraient-ils ? Le gaz ne peut être vendu plus de 40 dollars les 1 000 mètres cubes sur le marché intérieur, soit deux à six fois moins cher qu’à l’exportation (entre 95 et 250 dollars). Loukoïl, par exemple, vend son gaz 22 dollars à Gazprom, qui le revend 230 à l’autre bout du tube ! Et comment gagner de nouveaux marchés en interne quand l’accès aux gazoducs, monopole de Gazprom, leur est limité ?

Pourtant, la consommation domestique augmente sans cesse. Avec son prix régulé, le gaz reste la moins chère des sources d’énergie. La Russie en est aujourd’hui le deuxième consommateur au monde, juste après les Etats-Unis, alors que son produit intérieur brut ne représente que le vingtième du PIB américain. La notion d’économie d’énergie n’est pas encore entrée dans les moeurs en Russie. D’ailleurs, 90 % des consommateurs (particuliers et entreprises) ne connaissent pas le compteur...

Pris en étau entre ses obligations internationales, la poussée de sa demande interne et les tensions autour de l’approvisionnement complémentaire venu d’Asie centrale (le Turkménistan est de plus en plus réticent à brader son gaz à 65 dollars), comment Gazprom va-t-il faire face ? Deux gazoducs vers la Chine sont en projet, tandis que la construction du pipeline nord-européen (NEGP) qui, à l’horizon 2010, desservira l’Allemagne via la Baltique - en évitant la Pologne et les Etats baltes - a déjà commencé.

Ne risque-t-il pas de connaître le sort du Blue Stream, construit à grands frais vers la Turquie sous la mer Noire mais utilisé à 30 % de sa capacité ? "On peut s’interroger sur la multiplicité des projets de Gazprom en termes d’infrastructures. Détient-il vraiment les contrats de fourniture qui lui permettront d’alimenter le gazoduc sous la Baltique ? Les informations sont contradictoires. En 2013, le NEGP devrait transporter 55 milliards de mètres cubes. Or la Russie n’a pas reçu d’engagements de transport à ce jour. Elle est engagée pour 10 milliards de mètres cubes seulement avec Wingas (société russo-germanique) qui est... un faux nez de Gazprom", explique un diplomate.

Une chose est sûre : l’empire va devoir investir davantage sur ses propres terres. Sinon, comme soulignait récemment Nadejda Victor, chercheuse à l’université Stanford, "en cas d’hiver rude en 2008, année du scrutin présidentiel, Gazprom sera confrontée à un choix politiquement déplaisant : cesser d’alimenter les consommateurs russes - c’est-à-dire les électeurs - ou couper le robinet aux Occidentaux, source principale de devises".


A Ioujno-Rousskoe, un gisement exploité sur les vestiges du goulag

Du hublot de l’hélicoptère, on ne voit qu’elle : une ligne droite au milieu de la toundra. Encore quelques mois et l’un des segments du gazoduc nord-européen (NEGP), la nouvelle route d’exportation du gaz russe vers l’Europe, sera posé. Ce tube de 2 106 kilomètres (dont 917 existent déjà, 1 189 kilomètres immergés restant à construire) entrera sous la mer Baltique à Vyborg (près de Saint-Pétersbourg) et sortira à Greifswald, en Allemagne. A l’horizon 2010, il sera alimenté, entre autres, par le gaz extrait des nappes de Ioujno-Rousskoe. A lui seul, ce gisement de 75 kilomètres de long et 16 de large, situé à l’est de Novy Ourengoï, fournira 25 milliards de mètres cubes par an, soit 75 % du gaz consommé par l’Allemagne.

"En tout, 150 puits devront être forés, 8 sont déjà sous pression, 50 doivent être creusés d’ici à l’hiver 2006", explique Edouard Khoudaïnatov, directeur général de Severneftgazprom, la filiale de Gazprom chargée de l’exploitation du champ. Ce spécialiste du gaz, arrivé du sud de l’Ukraine dans le Grand Nord il y a vingt-six ans au sein d’une brigade de Komsomols - les jeunesses communistes à l’époque de l’Union soviétique - est confiant : "L’Europe, dit-il, n’a aucun souci à se faire, il y a assez de gaz pour satisfaire ses besoins. Grâce à la Russie, l’économie européenne sera forte."

Qui plus est, le gaz de Ioujno-Rousskoe "est situé à 900 mètres de profondeur seulement ; il est pur, de bonne qualité et facile à atteindre", aime-t-il rappeler. La base, située au milieu de la toundra, à une heure d’hélicoptère de la ville de Novo-Ourengoï, est inaccessible par voie de terre, surtout à la fonte des neiges. "En hiver, malgré les températures extrêmes [- 50 °], il est plus facile de travailler. Au printemps, c’est compliqué : absolument tout, matériel, vivres, main-d’oeuvre, doit être acheminé par hélicoptère. Ça revient cher, explique un ouvrier. On aurait peut-être dû commencer par construire une route...", déplore-t-il.

Cette année, le froid a été extrêmement vif, les températures atteignant parfois - 66 °. Pendant trois mois, le chantier n’a pas fonctionné. Il va falloir mettre les bouchées doubles, mais les ouvriers ne se plaignent pas. Leurs salaires (en moyenne 1 000 dollars mensuels) sont parmi les plus élevés de Russie. Plus les primes et avantages que confère l’appartenance à Gazprom, "une entreprise qui a une vraie discipline de corporation", s’enorgueillit Edouard, qui travaille sur le chantier.

PROGRAMME SOCIAL

Vu de Novy Ourengoï, la ville la plus proche des gros gisements (Iambourg, Ourengoï, Ioujno-Rousskoe), Gazprom est à la fois un employeur, une famille, un sésame. Arrivé de Moscou après quatre heures et demie de vol, dès l’atterrissage sur le petit aéroport le ton est donné : le voyageur se voit demander son passeport pour un contrôle. Il n’a pourtant pas changé de pays... Tandis qu’il s’exécute, une voix retentit, qui arrête net le geste de la douanière : "C’est un voyage organisé par Gazprom !"

Instantanément, le sésame s’ouvre. Impossible de se rendre ici sans s’être fait annoncer ; il faut une autorisation du FSB (services de sécurité, ex-KGB). "Une simple formalité", assure Anatoli, un cadre de Severneftgazprom, que ses camarades appellent "le Colonel".

Novy Ourengoï, 100 000 habitants, est une ville développée, avec son centre culturel, ses crèches et ses écoles modèles, ses logements en construction. Sa population est employée à 70 % par le géant gazier. Gazprom a ses représentants à la Douma (Parlement) locale ; il est aussi le premier contributeur au budget de la région. La fierté du géant, c’est son programme social.

Azalina, dont le mari travaille pour une filiale de Gazprom, ne regrette pas d’être venue de son Ossétie natale (Caucase) s’installer dans la région. Certes, il y fait nuit noire trois mois par an et le printemps "dure deux semaines". Certes, il y a "le cauchemar des moustiques, bien pire que le froid". Mais pour une bouchée de pain (1 000 roubles, environ 30 euros), les enfants fréquentent une école modèle, avec piscine et "psychologues", et ils partent l’été en vacances dans une colonie de vacances "de rêve" au bord de la mer Noire - des conditions qui n’existent presque nulle part ailleurs aujourd’hui en Russie.

Surgie il y a trente-trois ans, Novy Ourengoï comptait alors une seule rue - baptisée "rue des Optimistes" - et 4 ou 5 conteneurs ou baraques. Devenue la "capitale de l’extraction du gaz", elle n’en finit plus de s’étendre. Le fait d’être desservie par la voie ferrée a beaucoup compté dans son développement. Grâce au chemin de fer, construit par les déportés du goulag à l’époque de Staline (1924-1953), la ville a un plus : elle est reliée à la "Grande Terre", terme par lequel on désigne ici la Russie centrale.

Mais les "allusions au goulag" exaspèrent Natalia Sytchiova, directrice du musée local (érigé par Gazprom). "Ça n’a rien à voir", argue-t-elle, passablement énervée. "C’est pourtant la réalité : le chemin de fer a bien été construit par des prisonniers et c’est grâce à leur travail que nos géologues ont pu ensuite s’installer pour prospecter", rectifie pourtant "le Colonel" Anatoli.


A la tête du géant, deux garants de l’ordre poutinien

Natif de Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine, attaché aux solidarités régionales qui prévalaient dans la direction soviétique à l’époque de l’URSS, a placé ses "pays" aux postes stratégiques (armée, gaz, pétrole) de l’économie. Gazprom ne fait pas exception : un an après son élection à la présidence, M. Poutine nomme le Pétersbourgeois Alexeï Miller, 44 ans, à la tête du monopole gazier. Treize mois après, Dmitri Medvedev, autre proche et lui aussi représentant du "clan de Pétersbourg", en prend les rênes du conseil d’administration. D’aucuns prétendent alors qu’il s’agit de faire le ménage dans une entreprise inefficace, opaque et endettée, dont les dirigeants - le "baron du gaz" Rem Viakhirev inclus - ont été épinglés par des actionnaires minoritaires pour des malversations. Ce changement d’équipe est "plus important qu’un changement de gouvernement", note cependant le libéral Boris Nemtsov. Pourtant, le "baron" n’est guère inquiété. "Il faut tirer profit de son expérience", explique le président. Réformer le monopole ? Pas question. A peine intronisé, M. Miller donne le ton : "Il n’y aura aucune réorganisation de Gazprom : ni l’Etat ni le gouvernement n’en ont besoin."

Cinq ans après, la mainmise du Kremlin sur Gazprom est totale. Son PDG, Dmitri Medvedev, ex-chef de l’administration présidentielle (jusqu’à l’automne 2005), a été promu vice-premier ministre. Mais il continue de présider aux destinées du géant gazier. En juin 2005, l’Etat y a augmenté sa part du capital, passant de 38 % à 50,1 %.

Présenté comme un héritier possible de M. Poutine en 2008, M. Medvedev (41 ans) a, comme son "patron", fréquenté l’université de droit de la capitale du Nord, qui était du temps de l’URSS une pépinière de "guébistes" (membres du KGB). Cet homme au physique juvénile est considéré comme le candidat du camp dit "libéral", opposé à celui des "durs" incarné par Sergueï Ivanov, autre ancien du KGB natif de Saint-Pétersbourg et également proche de Vladimir Poutine. Alexeï Miller, lui, a la main sur le robinet du gaz. A 44 ans, ce fidèle d’entre les fidèles du maître du Kremlin, qui a travaillé à son côté au département des relations économiques extérieures de la mairie de Saint-Pétersbourg, puis comme directeur du port, est un pragmatique. "Le secteur gazier est une vache à cash" pour l’économie russe, a-t-il expliqué lors de la dernière assemblée des actionnaires.

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