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Propos recueillis par Frédéric Fritscher et Alexis Lacroix parus dans Le Figaro le 13 octobre 2005

Georges Charpak : « Mondialisons le contrôle de la sécurité nucléaire ! »

jeudi 13 octobre 2005 par Frédéric Bianchi, Alexis Lacroix

LE FIGARO. - « De Tchernobyl en tchernobyls » est-il une charge contre les diverses formes de prolifération nucléaire qui nous menacent ?

Georges CHARPAK. - Je tiens l’énergie nucléaire pour incontournable. Le recours aux énergies renouvelables, si on fait le bilan de la quantité d’énergie nécessaire pour répondre aux besoins de l’humanité, est hypothétique. D’autant que, dans quelques dizaines d’années, la planète comptera quelque trois milliards d’êtres humains supplémentaires qui aspireront toujours davantage à produire et à consommer. Je vois mal comment on pourrait les contraindre à des économies d’énergie drastiques. Ils voudront pleinement profiter de l’existence. L’énergie nucléaire compte parmi les énergies qu’ils seront amenés à utiliser. Reste, pour eux comme pour nous, à atténuer les dangers de la fission de l’atome, qui ne seront jamais nuls. Ce qui m’a décidé à écrire ce livre, avec mes confrères physiciens Richard L. Garwin de l’Académie des sciences des États-Unis (mon patron lors de mon arrivée au Cern à Genève), et Venance Journé du CNRS, c’est la volonté d’alerter. De sonner l’alarme - et non de rejoindre les positions accusatrices de l’écologie fondamentale, qui s’est fait une spécialité d’enfler les dangers du nucléaire.

Pourquoi refusez-vous les exhortations à une « sortie du nucléaire » ?

Mais pour une raison très simple ! Le « tout nucléaire », pour lequel notre pays a opté il y a cinquante ans, a rendu un nombre considérable de services à la France. Il a conforté son indépendance énergétique. Il lui a permis de réduire en partie ses achats de pétrole à des pays arabes qui pratiquent un véritable racket des pays importateurs, et dont les connexions avec le terrorisme sont souvent préoccupantes. De surcroît, la maîtrise que nous avons acquise de l’énergie nucléaire nous permettra d’affronter la raréfaction progressive, mais inéluctable, des ressources pétrolières. Non, l’urgence qui m’anime ne consiste pas à dénoncer le « tout-nucléaire ». Tâchons de garder la tête froide, de prendre le temps de la réflexion et, loin de toute concession à un tour d’esprit catastrophiste, de nous donner une chance de déjouer les nombreux « tchernobyls » qui nous guettent.

Justement. L’une de vos propositions est de former un organisme international de surveillance...

Un nouveau tchernobyl pourrait, à lui seul, tuer l’ensemble de l’industrie nucléaire. Un grand accident suffirait désormais à convaincre l’opinion mondiale de la nécessité de « sortir du nucléaire ». Dans les cinq dernières années, nous avons découvert avec stupéfaction que des comportements s’étaient développés, dont l’origine est la déraison humaine, qui conduiraient inéluctablement à des accidents comparables à celui qui a ravagé Tchernobyl. Certains accidents semblables ont déjà eu lieu, mais ils ont été tenus secrets et n’ont pas donné lieu à des débats raisonnables. Au début de notre ouvrage, nous évoquons par exemple la grave fuite qui s’est produite au début de cette année à l’usine Thorp, du complexe de retraitement nucléaire de Sellafield, au Royaume-Uni. Pas moins de 83 mètres cubes de liquide radioactif très toxique, contenant 20 tonnes d’uranium 235 et 160 kilos de plutonium, se sont échappés peu à peu, heureusement dans une enceinte étanche, avant la découverte de la fuite. C’est pourquoi on ne doit pas tolérer le moindre fléchissement dans la vigilance. La sécurité en matière nucléaire interdit, à mon sens, que l’obligation de rentabilité prévale. Le rapport issu de la réunion mondiale de 300 responsables de centrales nucléaires était à cet égard particulièrement instructif. Il laissait entrevoir leur effroi face à l’inconscience régnant chez de nombreux spécialistes du nucléaire. Je suis inquiet que l’on puisse croiser parmi eux ce type de grands enfants imbéciles, irresponsables et jamais sortis de leurs laboratoires, et prisonniers d’un jeu purement virtuel.

A qui pensez-vous, en l’occurrence ?

Le fléchissement de la vigilance est provoqué par l’excessive confiance en eux que manifeste un certain nombre de responsables de l’organisation de l’énergie nucléaire. Le culte du secret qui, comme à l’usine Thorp, conduit à dissimuler les incidents, me semble tout à fait inadmissible. La mondialisation nous impose, en matière politique mais aussi économique, un grand nombre de transferts de souveraineté. Ces abandons de souveraineté sont déjà à l’oeuvre dans le domaine nucléaire avec l’Agence de Vienne. Portons cette logique de « subsidiarité » à son paroxysme. Et mondialisons, sans attendre, le contrôle de la sécurité du nucléaire. Pourquoi, par exemple, ne pas élaborer une stratégie permettant de confier le problème épineux de la sécurité à une organisation indépendante placée sous l’égide des Nations unies, et dont le fonctionnement échapperait aux pesanteurs bureaucratiques ? Une telle organisation, réunissant des experts du nucléaire - peut-être les 300 scientifiques que j’évoquais à l’instant -, venant d’un nombre extrêmement varié de pays, devrait être dotée de moyens de coercition. Quitte à forcer le mur de secret dont certains États entourent leurs activités nucléaires civiles.

Et en matière de nucléaire militaire ?

A la fin de la guerre froide, on a atteint, en matière de nucléaire militaire, un niveau qui relève de la folie. Comment expliquer sinon que les Russes, qui étaient pauvres comme Job, aient réussi à accumuler, entre 1945 et 1990, près de 45 000 têtes nucléaires, et les Américains, 35 000 ? Une démesure que n’explique pas le seul impératif de dissuasion : rappelons qu’il suffit de 25 bombes atomiques pour détruire 25 millions de Chinois. McNamara a relaté une de ses conversations avec Kennedy, au cours de laquelle il a fait accepter 1 000 têtes nucléaires pour les forces armées américaines. Et McNamara d’ajouter, à l’adresse du président américain : « Si j’en avais demandé moins, les sénateurs m’en auraient imposé 5 000. » Le sentiment d’impuissance de McNamara était extrêmement révélateur. Et inquiétant. Avec Richard Garwin et Venance Journé, j’en appelle donc à l’urgence du désarmement nucléaire. La course aux armements est une parfaite illustration du délire de certains spécialistes.

Etes-vous inquiet de la brutalisation des relations internationales ?

Non, je suis plutôt inquiet de l’irrationalité qui tend à marquer davantage notre rapport à la science et au progrès scientifique. Certains responsables de programmes scientifiques ne se sont jamais relevés de la fin de la guerre froide. Ils n’ont jamais rompu avec la surenchère bénie qui a marqué cette période de l’histoire. Je ne suis pourtant pas un pacifiste bêlant. Reste que cette tentation de l’irrationalité doit être combattue par des hommes d’État avertis. La connaissance et la décision doivent être arrachées au mo nopole de certains clans. Aux États-Unis, les scientifiques ne sont pas tenus à l’obéissance quand les représentants du Parlement les convoquent : mon ami Garwin en sait quelque chose ! Je ne pense pas qu’on puisse malheureusement en dire autant de la France.

Pourquoi, à votre avis ?

C’est une des conséquences malheureuses de notre tradition monarchique et centralisatrice. Mais, au-delà de ces différences transatlantiques, un des enjeux ultimes du contrôle du nucléaire, c’est le pari sur la recherche. A côté des sommes dépensées pour la fabrication d’un porte-avions nucléaire, les budgets affectés à la recherche sont menue monnaie. Il faut parier sur la raison et sur l’enseignement. C’est le sens de ce que j’ai initié avec « La Main à la pâte ». Inculquer, dès l’enfance, les méthodes de base du raisonnement scientifique est la seule chance de doter les générations futures des moyens d’un rapport dépassionné, raisonnable avec la science. C’est là un enjeu de civilisation. Il nous faut apprendre à dépasser les visions à courte vue, les égoïsmes nationaux, les logiques d’intérêt immédiat. Dans le domaine du nucléaire et des armes de destruction massive, je suis un partisan décidé de l’abandon de toute notion désuète de souveraineté nationale absolue.

(1) De Tchernobyl en tchernobyls, Odile Jacob, 570 p., 25,90 €.

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