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Lucy Bateman , Thomas Lemahieu | L’Humanité du 28.09.2007

Guyancourt, la série noire continue

vendredi 28 septembre 2007 par Lucy Bateman
Un technicien rattaché au Technocentre Renault s’est donné la mort lundi. Le lien avec le travail n’est pas établi, mais le site a connu trois autres suicides en un an.

« Les collègues sont bouleversés », lâche un technicien du Technocentre Renault, dans les Yvelines. Leur direction a annoncé mercredi qu’un quatrième salarié du site de recherche ultramoderne où sont créés les nouveaux modèles du groupe s’était suicidé en moins d’un an. E. J., un technicien rattaché au Technocentre, s’est donné la mort lundi à son domicile. Âgé de quarante-huit ans, père de trois enfants, il était chargé de la maintenance informatique des logiciels des bancs d’essai sur le site d’Aubevoye, dans l’Eure. Vincent Neveu, délégué syndical central adjoint CGT, connaissait le salarié. « Il voulait absolument être reconnu dans son travail », indique-t-il, refusant de tirer des conclusions hâtives sur un lien entre son geste et sa situation professionnelle.

Trois salariés du Technocentre s’étaient donné la mort entre octobre 2006 et février 2007, deux d’entre eux sur le site. Le premier suicide avait été classé comme accident du travail, et l’inspection du travail avait identifié des faits relevant du harcèlement moral pour le troisième. Alors que Renault avait traité ces trois premiers drames comme des incidents statistiques inévitables dans un site de 12 000 personnes, il a changé d’attitude : « la hiérarchie a été très correcte » en annonçant la mort du technicien mercredi en comité d’établissement, rapporte un syndicaliste.

C’est que la « culture du vainqueur » entretenue par l’équipe du PDG Carlos Ghosn est sérieusement fissurée. « Renault est au pied du mur », juge Denis Dedieu, élu CFDT. Les résultats d’une expertise sur les conditions de travail, votée cet été à l’unanimité des syndicats au CHSCT (comité d’hygiène, de la sécurité et des conditions de travail), doivent être rendus publics fin octobre. « On aura un état des lieux, Renault ne pourra alors contester l’inadéquation entre la charge de travail et les ressources », prédit Denis Dedieu.

C’est que le Technocentre est le nerf de la guerre : dans le cadre du plan Renault 2009, vingt-six modèles sont en préparation. « Tout est verrouillé d’en haut : le nombre de véhicules, les dates de sortie, donc la charge de travail, les budgets, les ressources globales », explique Pierre Nicolas, élu CGT au CHSCT. Au printemps, après le troisième suicide, Renault a annoncé une série de mesures de lutte contre le stress. La hiérarchie intermédiaire, incitée à mieux écouter ses troupes, n’a pas plus d’outils qu’avant pour leur venir en aide, explique un cadre. « On nous a annoncé une refonte du réseau RH (ressources humaines), raconte Denis Dedieu. L’idée que le responsable des ressources humaines doit être au plus près du terrain nous semble cohérente. Mais sans embauches ? Pour l’heure, les objectifs des salariés n’ont pas bougé, et les plannings n’ont pas été détendus. »

Le groupe reconnaît désormais qu’il existe des dépassements horaires. Sous la pression de l’inspection du travail, qui avait constaté l’écart entre les horaires affichés et le temps de travail réel, Renault a présenté mercredi aux élus du personnel ses projets sur la maîtrise du temps de travail : il y est question d’horaires d’ouverture, du suivi du temps de travail ou du travail à distance. « La question principale demeure : si la charge reste la même, sans embauches supplémentaires, la durée du travail ne sera pas respectée », déplore Pierre Nicolas, qui ajoute : « Avec la déréglementation du temps de travail, l’employeur n’a aucun intérêt financier à embaucher des salariés supplémentaires. » Un technicien résume : « Personne ne vous demande jamais de faire des heures, on vous demande juste de faire votre boulot. Si on n’y arrive pas, c’est qu’on est un nul. »

« Renault a contesté la décision de la Caisse nationale d’assurance maladie de re-connaître le premier suicide comme accident du travail, dénonce Vincent Neveu. Il y a évidemment d’énormes enjeux financiers. On réalise enfin qu’il y a des choses mortifères dans le travail, et qu’il sera peut-être possible, un jour, de faire payer par les entreprises certaines dépressions ou des problèmes cardiaques liés au travail, aujourd’hui pris en charge par la collectivité. »


Quand le Management fait l’apologie du stress

Dans les kiosques à journaux des gares, ces jours-ci, de grandes affiches avec la couverture du nouveau numéro du mensuel Management. Un visage, incitatif, celui de Carlos Ghosn, le PDG de Renault, et ce gros titre : « Domptez votre stress ! Ses effets positifs et ses risques, comment en faire une force. Le malaise chez Renault à la loupe ». Plutôt maladroit, mais il y a pire : en dehors d’une enquête au Technocentre de Guyancourt qui pointe les « vraies raisons du malaise chez Renault » (isolement, pressions, menaces, harcèlement, etc.), le magazine fait allègrement l’apologie de la gestion par « le stress, cet ami caché ». Dans son éditorial, la rédactrice en chef avance que « sans lui », le stress, cet ami caché donc, « notre ancêtre des cavernes aurait laissé s’éteindre le feu et fini dévoré par les ours ». Et de citer plus loin des patrons en roue libre, à l’instar de Jean-Marie Descarpentries, ancien PDG de Bull : « La haute tension est mortelle ; une tension raisonnable n’a jamais tué personne ; mais en l’absence de toute pression, on peut mourir d’ennui. » Qu’il aille dire ça chez Renault et chez PSA !

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