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Entretien réalisé par Sébastien Crépel paru dans l’Humanité du 19 février 2005

« Il faut un financement nouveau pour le système solidaire »

dimanche 20 février 2005 par Sébastien Crépel
Entretien avec Jacqueline Fraysse, cardiologue et députée des Hauts-de-Seine. Elle était le porte-parole du groupe communiste durant le débat sur la réforme de l’assurance maladie à l’Assemblée.

Six mois après le vote de la réforme de l’assurance maladie par le Parlement, quel regard portez-vous sur ses effets ?

Jacqueline Fraysse. Malheureusement, ce que nous avions dit sur le fond de la logique à l’oeuvre dans le projet de loi se trouve confirmé dans les faits. Cette « réforme » met gravement en cause le système solidaire. On développe une médecine et un - accès aux soins à plusieurs vitesses, en fonction des moyens des patients. On est en marche vers la privatisation du système. Le seul point « positif » dans cette affaire, c’est que se développe en même temps la prise de conscience des dégâts que cela - engendre. Cela stimule les mobilisations, à l’exemple de celle des médecins généralistes. J’ai rencontré - récemment, à sa demande, le Dr Christian Lehman, auteur avec le Dr Martin Winckler d’un « manifeste » qui a recueilli 20 000 signatures ! Les médecins prennent conscience de la gravité des effets de cette réforme. Le gouvernement nous dit : le généraliste est le pivot de la réforme. Mais rien n’est prévu pour conforter le rôle des généralistes ! On revalorise les honoraires des spécialistes. Et pour le reste, c’est l’autorisation de dépassement des honoraires pour tous, laissé à l’appréciation des professions. En clair, on fait endosser aux médecins la responsabilité des économies à réaliser en faisant payer toujours plus les assurés, à qui ces nouvelles charges ne seront pas remboursées. Non seulement c’est inefficace, car on ne fera pas d’économies de cette façon, mais on se trouve là au coeur de la logique de privatisation, où règne le système de la débrouille : pour les médecins, les familles, les hôpitaux à qui on impose la stratégie de la productivité pour « faire du chiffre », etc. Ce que propose le gouvernement, in fine, c’est la fin du médecin qui ne raisonne qu’en fonction de l’intérêt de son patient, et qui faisait la force du système, pour faire primer les considérations financières. C’est cette voie que le corps médical refuse aujourd’hui, quelles que soient les sensibilités des uns et des autres par ailleurs. On ne choisit pas ce métier au hasard. Les médecins ne veulent pas être transformés en marchands ou en banquiers.

Les propositions alternatives que vous avez avancées durant le débat parlementaire sont-elles toujours d’actualité ?

Jacqueline Fraysse. Tout à fait. La question de fond, c’est celle du financement du système : a-t-on les moyens de conserver notre régime au financement collectif et solidaire ? Oui, au moins autant qu’en 1945, quand la Sécurité sociale a été mise en place. Il faut un financement nouveau. Celui-ci doit évidemment rester assis sur le travail, où se produisent les richesses, avec la contribution du salarié et de l’employeur. Mais il est non moins évident que la structure financière des entreprises, les conditions de la production de richesses ont profondément évolué. Dans notre système, les PME, où les salaires tiennent une part importante dans le chiffre d’affaires, paient lourdement la note, pendant que des grandes entreprises, où cette part est moins grande au profit de placements financiers, s’en tirent avec une moindre contribution. Nous plaidons pour une réforme de l’assiette des cotisations. Les contributions patronales continueraient d’y avoir toute leur place - on voit aujourd’hui comment le déficit de la Sécurité sociale est orchestré par les exonérations à tout va accordées aux employeurs, sans résultat sur l’emploi. Mais il faut y intégrer une taxation des placements financiers. Pour dissuader les investissements qui font de l’argent en dormant plutôt que d’être investis dans le travail, mais aussi pour une question de justice : tous les autres revenus sont mis à contribution, même les pensions des petites retraites.

N’y a-t-il pas un débat à mener à gauche sur cette question ?

Jacqueline Fraysse. C’est effectivement un point central de débat à gauche. Quand nous affirmons la possibilité de conserver le système solidaire, c’est un choix politique. Si on ne touche pas au financement, on ne pourra pas conserver le système solidaire. Or force est de constater que le Parti socialiste, aujourd’hui, ne fait pas de propositions très différentes de celles du gouvernement en la matière. Il ne suffira pas, demain, de s’engager à revenir sur les mesures prises par la droite, ou à abroger la « réforme » Douste Blazy : il faut faire des propositions. Les nôtres sont connues, et quand nous étions au gouvernement, nous n’avons cessé de nous battre pour un nouveau financement du système de soins. Cela rejoint le débat en cours sur le projet de constitution européenne : organise-t-on l’Europe en fonction des besoins humains, ou en fonction d’impératifs de rentabilité ? La casse du système de santé participe de la logique de ce texte, qui décline dans les différents secteurs d’activité les mesures concrètes sur la base de cette philosophie. Pour moi, ce débat sur la constitution est un fabuleux débat : il pose les vrais sujets sur la table, qui permettent de débattre de ce que signifie être de gauche.

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