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Un entretien réalisé par Vittorio de FILIPPIS paru dans Libération du 22 avril 2005

« Il manquera 8 millions de barils par jour »

vendredi 22 avril 2005 par Vittorio DE FILIPPIS
Coauteur avec Patrick Artus d’une étude qui envisage un prix du baril de pétrole à 380 dollars en 2015 (Libération du 19 avril), Moncef Kaabi est économiste à Ixis (groupe Caisse d’épargne).

Comment justifiez-vous une telle étude, plus alarmiste encore que celles des théoriciens du peak oil, qui affirment que la planète a déjà extrait plus de la moitié de tout le brut abrité dans son sous-sol ?

L’objectif de notre travail, c’est avant tout de tirer le signal d’alarme. De dire aux politiques, à l’opinion publique, qu’il est plus que temps de réagir. S’ils ne veulent pas voir les prix du pétrole s’envoler, pour atteindre ces 380 dollars le baril en 2015.

C’est trois fois plus que les prévisions de la banque d’affaires Goldman Sachs...

Leurs hypothèses sont conservatrices. Comme celles de l’Agence internationale de l’énergie, de l’OCDE ou encore du FMI. Toutes aboutissent à des résultats où la différence entre l’offre et la demande ne sera que de l’ordre de 1 à 2 millions de barils par jour...

Vos hypothèses sont différentes ?

Pas en ce qui concerne l’offre de pétrole. En fait, nous nous sommes contentés de regarder les évaluations de la plupart des centres de recherche et autres agences internationales qui ont une expertise dans l’évaluation de l’offre à venir de pétrole. Résultat ? L’offre devrait atteindre les 100 millions de barils par jour en 2015, contre 84 millions aujourd’hui.

Vous contestez ce chiffre ?

Absolument pas. Nous ne sommes ni géologues ni experts en forage, mais économistes. Donc nous partons sur le chiffre d’une offre de 100 millions de barils, mais nous contestons les évaluations de la demande d’or noir. Nous l’avons modélisée en calculant les élasticités par région. En clair : de combien augmente la consommation de pétrole lorsque la croissance augmente de 1 % ? Cette élasticité est de plus en plus forte. Certes, les pays occidentaux sont de moins en moins énergivores, les élasticités à l’importation diminuent de plus en plus. Mais c’est loin d’être le cas pour l’Inde, la Chine ou le Brésil... Entre 1998 et aujourd’hui, la consommation de la Chine est passée de 3 à 7 millions de barils par jour. Et elle va continuer à connaître une croissance à deux chiffres. Lorsqu’on intègre tous les pays, on arrive à une consommation de 108 millions de barils par jour en 2015 et non pas 101 ou 102 millions de barils. La demande dépasse l’offre de 8 %. Il n’y aura plus d’équilibre de prix.

Ce qui est déjà le cas aujourd’hui...

Pas tout à fait. Nous sommes malgré tout à un niveau de marché où l’offre est pratiquement au même niveau que la demande. On peut encore parler d’un prix d’équilibre, même si ce prix, d’une cinquantaine de dollars aujourd’hui, intègre des tensions géopolitiques et de la spéculation qui commence à tenir compte de la raréfaction de pétrole.

Mais comment arrivez-vous à un scénario improbable de 380 dollars en 2015 ?

C’est tout à fait probable. Le déclin des réserves prouvées et l’augmentation de la consommation divergent de plus en plus. Ainsi, entre 1963 et 1972, les réserves prouvées de pétrole s’élevaient à 420 milliards de barils. L’an passé, elles n’étaient que de 42 milliards de barils. On nous parle d’un pétrole qu’on pourra extraire sous la calotte de glace. Mais c’est si prohibitif qu’on le fera seulement si le prix du baril devient astronomique. Durant la période 1960-1973, une hausse de 7 % par an en moyenne de la demande mondiale de pétrole avait conduit à une multiplication par 10 du prix réel du pétrole entre 1972 et 1981. Dans notre scénario, le prix du baril n’est finalement multiplié que par 7.

Vous auriez raison contre tous ?

Les études de Goldman Sachs ou du FMI sont autocensurées. Ils préfèrent faire des hypothèses stables, comme l’augmentation constante de la demande. Absurde. Nous, on dit : il manquera 8 millions de barils chaque jour de 2015 ; 8 millions ? C’est le niveau de consommation actuel de la Chine, d’un pays dans lequel 16 habitants sur 1 000 ont une voiture, contre 576 en France ou 812 aux Etats-Unis...

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