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Yves housson , Dominique Bègles | L’Humanité le 27.02.2008

Ils luttent plus pour gagner plus

jeudi 28 février 2008 par Yves Housson, Dominique Bègles
Pouvoir d’achat . La recette sarkozyenne du « travailler plus » a échoué à changer la donne. Alors que les prix flambent et que les profits explosent, les actions pour les salaires se multiplient.

« Vingt ans d’ancienneté. Payée au SMIC. Pas de prime ni de treizième mois. Un temps partiel… » Samedi après-midi, centre commercial Galaxy, Paris 13e. En deux temps trois mouvements, son cas personnel à l’appui, Marie-Claire Sanson explique les raisons de l’agitation inhabituelle qui règne devant le magasin Bricorama. Avec elle, déléguée CGT, ils sont une dizaine de militants syndicaux, cégétistes et FO, drapeaux rouges et tracts en main, qui dénoncent auprès de la clientèle l’indigence de la politique salariale de leur employeur. Pour 2008, le groupe Bricorama (près de 180 magasins en France et en Europe), coté en Bourse, en pleine santé, qui « vise une progression de 5 à 10 % » de son bénéfice net, offre à ses employés une revalorisation salariale de… 1,5 %. Alors, ce samedi, aux caisses du magasin Bricorama, il n’y a pas de caissières, mais les cadres de l’enseigne, réquisitionnés. Car les caissières sont en grève. Du « jamais-vu », annonce Marie-Claire, la déléguée. De l’inédit comme l’était le récent mouvement des caissières de Carrefour à Marseille. Comme l’était le débrayage chez L’Oréal. Comme l’était la grève des hôtesses d’Air France, etc. Pas de doute, la mobilisation pour les salaires va crescendo, y compris dans des secteurs réputés difficiles pour le syndicalisme comme le commerce. « Aujourd’hui, on passe du slogan "travailler plus pour gagner plus" à celui d’"il faut lutter plus pour gagner plus", se réjouit le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault. Ce regain de combativité signe en effet un échec majeur : celui du président Sarkozy sur une question dont il avait fait son principal cheval de bataille électoral. L’opinion des Français est sans appel, comme le confirme notre sondage IFOP-l’Humanité.

Malgré les envolées oratoires du chef de l’État sur le sujet, l’inefficacité des pouvoirs publics est ici flagrante. Dernière illustration en date : la spectaculaire valse des étiquettes sur les denrées alimentaires constatée par l’UFC-Que choisir. Comme on pouvait le craindre, les « conseils » de « modération », les incitations à plus de « concurrence » délivrés par le gouvernement ont fait, sur les géants de la distribution et de l’industrie, l’effet de l’eau froide sur un corps savonneux. Sur l’autre versant du problème, les salaires, le vécu n’est pas moins pénible. La recette du « travailler plus », déclinée avec les nouvelles exonérations de cotisations sur les heures supplémentaires, n’a, de toute évidence, pas changé la feuille de paie pour le plus grand nombre (voir encadré). Pour les cinq millions de fonctionnaires, le masque de la démagogie sarkozyenne est tombé lorsqu’ils ont appris qu’ils seraient gratifiés, en 2008, d’une revalorisation du point d’indice (base de calcul du salaire) de 0,8 %, soit deux fois moins que l’inflation prévue officiellement. « Les caisses sont vides », leur a-t-on expliqué. Comme s’ils avaient oublié qu’il y a sept mois les caisses étaient assez pleines pour que le gouvernement y pioche 14 milliards d’euros pour les distribuer sous forme d’avantages fiscaux pour une minorité de fortunés.

Quant au secteur privé… « Qu’est-ce que vous attendez de moi, que je donne des ordres à des entreprises à qui je n’ai pas à donner d’ordres ? », se défendait le président, un tantinet énervé, devant la presse en janvier. Depuis, les grands groupes annoncent les uns après les autres des bénéfices faramineux, en font largement profiter leurs actionnaires. Et laissent des miettes à leurs salariés. À défaut d’« ordres » à donner, les pouvoirs publics auraient pourtant, s’ils le voulaient, un bon moyen de modifier le « partage du gâteau » : chaque année, les entreprises reçoivent 65 milliards d’euros d’aides publiques (exonérations de cotisations, subventions diverses). Sans contrepartie en terme de salaire ou d’emploi. Ne pouvant plus esquiver le sujet, pointé par plusieurs rapports officiels, le cabinet Fillon a promis un projet de loi visant à conditionner les allégements de cotisations patronales à l’ouverture de « négociations » et à la conclusion d’un « accord » salarial. Mais pas à une progression réelle des rémunérations. Pas de quoi impressionner les barons du CAC 40.

Autre piste suivie par le gouvernement pour donner le change à une opinion remontée : l’incitation au développement de l’intéressement, par le biais de nouvelles baisses de l’impôt sur les sociétés. Un projet de loi verra le jour d’ici à l’été, selon le ministre du Travail, Xavier Bertrand. Le MEDEF l’appelait de ses voeux. Pas les syndicats. La prime d’intéressement, liée aux résultats de l’entreprise, est un moyen très aléatoire pour les salariés d’améliorer leur revenu. Il laisse entière la question du salaire.

Mesure de simple justice sociale, une réelle revalorisation des salaires répondrait aussi à une urgence économique. Selon l’INSEE, la consommation des ménages, qui avait déjà baissé au quatrième trimestre 2007, a de nouveau reculé de 1,2 %

« Principal moteur de la croissance depuis 1998 », la consommation est « en danger, et avec elle l’ensemble de l’économie française », analyse l’économiste Marc Touati. Un problème qui dépasse les frontières de l’Hexagone : dans toute l’UE, les travailleurs sont confrontés au même dogme de la « baisse du coût du travail » au nom de la compétitivité ; partout, la politique monétaire de la BCE, qui s’entête à privilégier, par un euro fort, le soutien aux marchés financiers contre le financement des besoins - sociaux, fait de semblables ravages. Mais, à l’échelle du continent aussi, le vent semble tourner, si l’on juge par la multiplication des conflits salariaux dans certains pays, comme l’Allemagne, où les 85 000 sidérurgistes viennent d’arracher 5 % d’augmentation. Au point que la Confédération européenne des syndicats a décidé d’organiser le 4 avril, à Ljubljana (Slovénie, qui préside actuellement l’Europe), une manif européenne pour les salaires. Du jamais vu, là aussi.


Les gens n’ont plus peur ! »

Délégués CGT et FO chez Bricorama, Marie-Claire et Kamel racontent le mouvement social sans précédent, pour les salaires, qui secoue la chaîne de magasins de bricolage.

« On ne lâchera pas. » Surtout, ne pas se faire d’illusion : s’ils s’expriment calmement et se dépensent pour « éviter les débordements » de leurs collègues, Marie-Claire Sanson et Kamel Remache sont très déterminés. L’une est vendeuse au rayon décoration, l’autre exerce au rayon sanitaire et plomberie. Fraîchement nommés, fin 2007, délégué syndical central par leur syndicat - la CGT pour elle, FO pour lui -, tous deux font, depuis quelques semaines, l’apprentissage de la lutte dans une grande enseigne de la distribution, Bricorama et Batkor (près de 80 magasins en France). Marie-Claire et Kamel sont acteurs d’un événement sans précédent : les premières grèves de l’histoire de cette enseigne. Ensemble, ils font, ces temps-ci, la tournée des établissements, répondant à l’appel des salariés qui veulent en découdre et leur demandent de l’aide. Samedi dernier, c’était le tour de celui du centre commercial Galaxy de Paris-13e, où la moitié des 23 employés avaient cessé le travail. Un mouvement qui a fait un tabac parmi la clientèle, rapporte Kamel, exhibant des liasses de pétitions couvertes de signatures de solidarité. Quelques jours plus tôt, la grève avait touché les magasins d’Albi (« 100 % de grévistes ») et de Troyes. D’autres débrayages sont en préparation. « Les gens veulent faire grève, ils nous appellent. On les laisse décider. On regarde juste s’ils sont plus de 50 % à vouloir cesser le travail, faut pas faire n’importe quoi », dit le délégué FO.

Ce sont les négociations annuelles obligatoires sur les salaires (NAO) qui ont mis le feu aux poudres. Chez Bricorama (4 200 salariés), groupe dont le PDG et propriétaire, Jean-Claude Bourrelier, est classé 179e fortune de France, avec un portefeuille de 226 millons d’euros, les rémunérations dépassent difficilement le niveau du SMIC, témoignent Marie-Claire. Elle perçoit 850 euros pour 27 heures hebdomadaires, après vingt ans de maison ; Kamel, « entre 1 000 et 1 100 » euros pour 35 heures. « Les salariés nous disent : « au 15 du mois, nos porte-monnaie sont vides ». Problème le plus brûlant, à entendre Marie-Claire : le logement. « Je suis présidente du « 1 % logement ». Je vois des salariés en précarité. Avec un salaire de 1 000 euros, impossible de payer un loyer ». « Dans mon magasin, enchaîne Kamel, on a eu le cas d’un employé SDF. On cotisait tous ensemble pour lui venir en aide, pour qu’il paye l’hôtel, certains l’hébergeaient ». Là comme dans l’ensemble de la distribution, la faiblesse des salaires tient pour une bonne part au temps partiel. « Les caissières ont des contrats de 23, 25 heures. Certaines, de 7 heures 30 de travail le dimanche seulement… »

La colère a explosé lorsque la direction a mis sur la table ses « propositions » : 5 euros pour le minimum, porté à 1 310 euros bruts, 1,5 % d’augmentation générale attribuée à chacun « à la date anniversaire d’embauche » (pas de chance pour ceux qui sont entrés en décembre…), 1,5 % pour les seuls salariés « avec 23 mois d’ancienneté » (ce qui, « vu » le grand turn-over qu’il y a chez nous », écarte le plus grand nombre), et 30 centimes pour le ticket restaurant, ainsi porté à 7 euros. « Inacceptable, scandaleux ». « On veut 5 % immédiatement et sans condition », clament Marie-Claire et Kamel. Et d’avertir : « Maintenant, les gens parlent, ils n’ont plus peur. » L’appel national, sans précédent, à la grève lancé le 1er février dernier par tous les syndicats de la distribution a donné confiance. À la télé, « on parlait des caissières dans l’alimentation. Je me suis dit : dans le bricolage, on est pareil, temps partiel imposé, sous-effectif », dit Marie-Claude. « Le 1er février, ça nous a ouvert le chemin, confirme Kamel. On ne s’arrêtera pas là ». À bon entendeur…


Un sentiment massivement partagé

La baisse du pouvoir d’achat est désormais perçue comme une réalité par la quasi-totalité des Français.

Ce n’est plus un sondage d’opinion, mais la mesure d’un cri, « une lame de fond » qui « canibalise en grande partie le débat » selon Jérôme Fourquet de l’IFOP. Il y voit une substitution - durable aux thèmes précédents du chômage et de la précarité : quelque 81 % de la population ont désormais le sentiment que leur pouvoir d’achat a diminué. Un peu ? Beaucoup ? « Beaucoup », répondent en janvier 50 % des sondés par l’IFOP pour l’Humanité. Ils ne sont que 7 % à percevoir « beaucoup d’augmentation » et 5 % « un peu ». Le comparatif avec de précédentes études donne une idée de la dynamique du mécontentement.

En octobre 2007, ils étaient 65 % à exprimer le sentiment d’une diminution, quand on en comptait 59 % en janvier 2007. Soit 22 % en un an qui ont changé leur manière de voir. Ou de faire leurs comptes.

L’ampleur de l’évolution donne un contenu à ce que l’on peut entendre parmi les électeurs qui se préparent à un vote sanction contre Nicolas Sarkozy, pas seulement en réaction aux côtés bling-bling du personnage. Sa posture de super premier ministre l’expose en effet au premier chef, et dédouane François Fillon de ses responsabilités dans la mise en oeuvre d’une même politique. Laquelle ne semble cependant pas être pour l’instant dénoncée dans sa logique intime. L’examen par sensibilité politique porte en effet cette contradiction en ce qu’il montre que l’opinion partage un même ressentiment sur le pouvoir d’achat quelle que soit la couleur politique. S’ils sont 82 % à exprimer cette opinion parmi les électeurs de gauche (77 % pour l’extrême gauche et le PCF, 86 % pour ceux du PS, et 81 % pour les sympathisants des Verts), la droite n’est pas en reste, bien au contraire : 78 % pour les électeurs UMP, 84 % chez les centristes UDF, et jusqu’à 90 % parmi les soutiens du Modem.

Par catégories socioprofessionnelles, ce sont les retraités qui expriment de manière la plus aiguë leur perception de la dégradation, les employés étant 74 %, les ouvriers 70 %, mais les professions intermédiaires, c’est-à-dire les couches moyennes, sont d’accord à 87 %. Globalement, on peut parler d’un acte d’accusation, et surtout d’attentes fortes à la hauteur des espérances déçues portés par la quasi-totalité de la population. Les plus dénonciateurs d’un pouvoir d’achat en baisse se trouvent parmi les électeurs du Front national : du grain à moudre pour les dirigeants des partis d’extrême droite qui pourraient y voir une manière de rompre l’envoûtement de leur électorat par le sarkozysme au moment de la présidentielle.

Car, croisées avec d’autres sondages sur les intentions de vote le 9 mars aux municipales et peut-être surtout aux cantonales, ces informations, paradoxalement, soulignent l’urgence de perspectives politiques claires à gauche, sans lesquelles l’affaissement du débat idéologique constaté ces dernières années pourrait ouvrir la voie à de nouveaux désenchantements. Ou d’illusoires aventures.


Heures sup : bilan mitigé et trompeur

Des centaines de milliers de salariés à temps partiel contraint en sont exclus.

En faisant voter, à l’automne dernier, la loi TEPA (en faveur du « travail, de l’emploi et du pouvoir d’achat ») exonérant les heures supplémentaires de « charges » et d’impôts [1], Nicolas Sarkozy entendait « augmenter la quantité de travail », seul moyen, selon lui, d’améliorer les salaires. Un premier bilan réalisé par la Sécurité sociale indique que, au dernier trimestre 2007, 144 millions d’heures supplémentaires ont été déclarées pour bénéficier de ce dispositif. Faute d’éléments de comparaison, la Sécu ne peut dire si cette réforme a fait réellement progresser le temps de travail. Le bilan est d’autant plus à prendre avec des pincettes que, notent les Échos, « la réduction du coût du travail permet aussi de « révéler » des heures de travail jusqu’alors non déclarées ». Si l’on s’en tient à l’objectif fixé par le gouvernement, qui, lors de l’examen de la loi, avait misé sur un minimum de 225 millions d’heures, on est loin du compte. Rappellons qu’en tout état de cause un peu plus d’un tiers des salariés, seulement, font des heures supplémentaires et peuvent donc bénéficier de ces exonérations pour améliorer leur fiche de paye. Et que les heures sup ne se font pas à la demande du salarié mais du patron. Les centaines de milliers de salariés à temps partiel contraint, comme les caissières smicardes de Carrefour ou de Bricorama, en sont donc exclues. Sur le trimestre, la réforme a permis, selon la Sécu, de distribuer un peu plus de 400 millions d’euros, en salaire direct. Mais ce que le gouvernement ne dit pas, c’est que, dans le même temps, puisqu’il s’agit d’exonérations de cotisations sociales, le « salaire indirect », c’est-à-dire la protection sociale, a, du coup, été amputé d’autant…

[1] Exonération totale de cotisations sociales (hors CSG et CRDS) et d’impôt pour le salarié. Pour les entreprises, déduction forfaitaire de 0,50 à 1,50 euro, selon qu’elles emploient plus ou moins de 20 salariés.

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