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Un article de JEAN-JACQUES BOZONNET paru dans Le Monde du 8 avril 2006

Italie : le mal-être de la "génération 1 000 euros"

samedi 8 avril 2006 par Jean-Jacques Bozonnet

Ils ont du travail ou ils en cherchent. Certains sont surdiplômés, d’autres sans qualification, ils sont jeunes mais pas forcément, ils habitent à Rome, dans les riches cités du nord comme dans les patelins du Mezzogiorno, chez leurs parents ou en colocation. Ce sont les "milleuristes".

Le néologisme est à la mode en Italie. Il désigne tous ceux qui doivent se débrouiller avec plus ou moins 1 000 euros par mois. Parmi eux, il y a, selon les statistiques officielles, les deux millions de salariés de 15 à 40 ans qui gagnent moins de 900 euros, auxquels s’ajoutent un demi-million de travailleurs indépendants.

Mais les "milleuristes" forment surtout la masse grandissante des "atypiques", cette nouvelle race de collaborateurs recrutés sur des contrats de travail précaires définis par la loi Biagi sur la flexibilité en 2003. Selon l’Institut italien de la statistique (Istat), ces contrats concernent quatre millions de travailleurs.

"C’est ce type de contrat qu’on propose comme alternative au chômage aux salariés touchés par des restructurations", explique-t-on à la CGIL. La plus grande confédération syndicale du pays a dû créer une structure spéciale pour représenter et défendre ces travailleurs précaires : le Nidil (Nouvelles identités de travail). Comme moins d’un contrat "atypique" sur dix se transforme en contrat à durée indéterminée, les effectifs du Nidil-CGIL ont augmenté de 90 % depuis son premier congrès en 2002.

S’il gagne les élections législatives des 9 et 10 avril, Romano Prodi, chef de file de la gauche, a promis de s’attaquer à la précarité grâce à des incitations fiscales pour les entreprises : "Le coût du travail à durée indéterminée ne peut plus continuer à être supérieur à celui du travail temporaire", a-t-il déclaré récemment.

Depuis quelques semaines, les "milleuristes" ont leur héros, Claudio, le personnage central d’un drôle de livre, publié gratuitement sur Internet. Des milliers de jeunes Italiens se sont identifiés à lui et ont déjà téléchargé "Generazione 1 000 euros", le titre de cette chronique douce-amère de la vie quotidienne dans l’Italie d’aujourd’hui. Le succès est tel que l’ouvrage devrait sortir en librairie au mois de mai. C’est l’histoire d’un jeune homme de 27 ans, diplômé de l’université, employé à Milan dans le département marketing d’une multinationale grâce à un "contrat à projet" (co. co. pro), l’un des nombreux types de contrats précaires prévus par la loi.

Claudio gagne 1 028 euros par mois, mais il perdra son travail dès que le projet sur lequel il a été recruté sera achevé. Peut-être signera-t-il alors un autre contrat, pour un autre projet, dans la même entreprise. Qui sait ? Ces contrats précaires, bénéficiant d’une faible couverture sociale, ont représenté 70 % des créations d’emploi en 2005 dans la Péninsule. Claudio vit dans la banlieue milanaise, en colocation avec trois autres "milleuristes" qui jonglent avec les petits boulots.

"Generazione 1 000 euros" est une fiction largement inspirée de l’expérience personnelle de ses deux auteurs, des journalistes indépendants qui connaissent la galère. Alessandro Rimassa, 30 ans, avoue n’avoir "jamais gagné plus de 1 000 euros" depuis son diplôme d’architecte il y a six ans. Pour Antonio Incorvia, 31 ans, Claudio représente des millions de jeunes gens "qui se sentent invisibles et sous-évalués", non seulement en Italie mais dans toute l’Europe.

Les personnages du roman de MM. Rimassa et Incorvia ne sont pas des révoltés, à l’image de la "génération low cost" (bas coût) italienne, qui accepte sans colère de vivre chichement. "Ils font ce qu’ils peuvent avec l’argent qu’ils ont", résument les auteurs, dont le site Internet (www.generazione1000.com) se veut "la première communauté des milleuristes et (mé) contents". Le forum du site, très fréquenté par les moins de 35 ans, exprime cet état d’esprit. On y échange ses inquiétudes face à l’avenir, mais surtout ses bons plans pour profiter du présent.

Le premier réflexe est de s’incruster chez ses parents : c’est le cas de plus de 60 % des 18-35 ans. Un phénomène culturel propre à l’Italie ? Certes, les liens familiaux très forts qui caractérisent la société italienne font qu’un jeune - notamment les garçons - ne quitte le giron familial qu’à 27 ans en moyenne. Mais la difficulté de trouver un emploi stable a accentué la tendance. La moitié des 20-34 ans ayant un emploi n’ont pas pris pour autant leur indépendance, et le nombre des trentenaires (30-34 ans) encore installés chez papa maman a doublé en dix ans.


Chiffres

89 % des 17-24 ans gagnent moins de 1 000 euros par mois et 65 % des 25-32 ans, selon l’Institut d’études IRES, dépendant du syndicat CGIL (gauche) ;

70 % des femmes qui travaillent sont des "milleuristes" ;

87 % des moins de 25 ans ont des contrats de travail à court terme, 53 % pour les 25-32 ans.

Les moins de 30 ans ne représentent que 21 % des contrats "atypiques", qui touchent majoritairement les 30-59 ans (68 %).

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