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Entretien réalisé par Yves housson | L’Humanité le 22.01.2008

Jean-Christophe Le Duigou « Actuellement, rien ne justifie une austérité sur les salaires »

jeudi 24 janvier 2008 par Yves Housson, Jean-Christophe Le Duigou
Entretien avec Jean-Christophe Le Duigou, économiste, dirigeant de la CGT.

De quelle nature est la crise financière actuelle ? Certains en minimisent la portée, évoquant une « pur- ge bénéfique », une « correction » des excès des marchés…

Jean-Christophe Le Duigou. Elle a trois dimensions. D’abord une crise financière liée à une série d’endettements massifs qui s’appuyaient sur l’hypothèse d’une valorisation artificielle, notamment, des actifs immobiliers aux États-Unis. Cette construction, qui n’était qu’un château de cartes, est en train de s’écrouler. Deuxième caractéristique : il s’agit d’une crise systémique. C’est-à-dire que, compte tenu de la diffusion des produits financiers et des risques, elle touche toute la sphère financière, les banques, les institutions financières mais aussi les entreprises au travers de leurs placements financiers. Troisième caractéristique, c’est une crise qui trouve ses racines dans les contradictions structurelles de l’économie réelle. D’une part, une insuffisance de la demande solvable ; les ménages n’ayant pas les capacités de consommer, ils s’endettent. D’autre part, une suraccumulation relative de capital par rapport à cette insuffisance de demande solvable, qui crée un mécanisme de déflation des prix des produits industriels. On est donc menacé par une crise qui conduirait à une situation de stagflation, un peu à l’image de ce qu’a connu le Japon pendant plus d’une - décennie.

Jusqu’à présent, le gouvernement a tenté de rassurer en faisant valoir que les « fondamentaux » de l’économie européenne et française sont bons et nous protègeraient d’une contagion de la crise…

Jean-Christophe Le Duigou. Il faut sortir de ce que les Anglo-Saxons appellent le « wishful thinking ». En privé, on sait très bien que les plus hauts responsables, soit français, soit européens, ont une autre vision des conséquences de la crise que celle qu’ils affichent. Ses conséquences sont considérables. Pour l’instant, elles se mesurent à l’aune d’une centaine de milliards de dollars de capital qui s’est, du jour au lendemain, évanouie dans la première phase de la crise de l’endettement. Mais, à terme, c’est cinq à sept fois ce volume qui, aux yeux des financiers, doit se diffuser dans toute l’économie. Et là, la question est de savoir qui va supporter le coût de l’effacement de ces 500 à 700 milliards de dollars. Est-ce que, une fois de plus, les salariés, la consommation, vont, finalement, payer pour ces désordres monétaires ? Cela aurait sans doute des conséquences durables pour les conditions de développement.

On peut penser que cette crise se fera sentir dès le printemps sur les économies européennes, avec le début de la publication des rapports des entreprises et des banques sur l’année 2007.

Alors que les revendications des salariés en termes de pouvoir d’achat se font très pressantes, on peut craindre que cette crise ne soit utilisée par les entreprises et le gouvernement pour les repousser. Que leur dites-vous ?

Jean-Christophe Le Duigou. Dans cette situation conjoncturelle, nous disons que rien ne justifie une austérité sur les salaires et la satisfaction des besoins sociaux. Le risque est que, si on fait payer aux salariés les coûts de cette crise, on s’enfonce dans une logique de stagflation. Et, structurellement, on est toujours confronté au défi majeur de cette nouvelle révolution informationnelle, qui impose des investissements massifs dans le développement des capacités humaines, c’est-à-dire l’éducation, la formation, la qualification des salariés et bien entendu leur reconnaissance. Toute mise en cause de cet effort réduirait les capacités pour l’économie française et pour l’économie européenne de faire face à ces défis. Donc, les revendications des salariés ne sont pas simplement défensives, mais elles sont porteuses de solutions structurelles par rapport au type de crise, réelle et financière, auquel on est confronté.

Les mesures préconisées dans le rapport Attali pourraient-elles, comme cela est suggéré, servir de « thérapie » contre cette crise ?

Jean-Christophe Le Duigou. Cela pourrait être le cas si ce rapport n’était pas aussi contradictoire qu’il ne l’est. D’un côté, il pose un diagnostic qui tend à situer les enjeux de la révolution technologique, informationnelle, à laquelle nous sommes confrontés ; de l’autre, il ne met pas en oeuvre les nouvelles régulations qui permettraient de faire face à cet enjeu. Au contraire, le rapport préconise en matière d’éducation des mesures relativement élitistes (10 pôles universitaires financés jusqu’à 80 % par le privé), des formes de dérégulation du marché du travail.


Les conséquences au quotidien

La pression sur les salaires va être forte si la récession se confirme. Après avoir agité les marchés financiers pendant quelques mois, la crise financière entre dans une nouvelle étape : elle se propage à l’économie, entraînant de ce fait un important ralentissement de l’activité américaine. Cette récession, pourtant annoncée depuis quelques mois, n’a pas troublé le gouvernement. Toutefois, Christine Lagarde a revu à la baisse, hier, les prévisions de croissance pour la France en 2008, qui sera selon elle « de l’ordre de 2 % ». La principale conséquence de la crise sera une diminution du rythme de la création d’emplois cette année. La politique de relance par l’augmentation des salaires est totalement écartée. Or, Celle-ci est justifiée, compte tenu d’un partage des revenus favorable aux profits, dans un contexte où les gains de productivité sont supérieurs aux hausses de salaires réels. Le 10 janvier, Jean-Claude Trichet avait mis en garde contre les risques d’inflation dus aux hausses de salaires.

L’offre de crédit risque fort de se raréfier. Pour acheter leur véhicule ou acquérir un logement, les ménages les plus fragiles auront du mal à contracter un crédit auprès des banques. La raréfaction du crédit touchera gravement l’investissement des petites et moyennes entreprises (PME), confortant le manque de compétitivité des entreprises françaises.

Si la crise continue de s’aggraver, ses conséquences seraient ravageuses. Alors qu’elle peut apparaître aujourd’hui comme limitée à une sphère financière opaque et lointaine, elle s’immiscerait dans notre vie quotidienne, prenant cette fois un tour social et politique.

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