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Article de Nathalie VERSIEUX et Nathalie DUBOIS paru dans Libération le 18 novembre 2006

L’Allemagne ouvre une porte étroite pour les sans-papiers

samedi 18 novembre 2006 par Nathalie DUBOIS, Nathalie VERSIEUX

Depuis dix-sept ans, Bethül, Turque de 30 ans, dépourvue de tout statut légal, et simplement « tolérée » par les autorités allemandes, ne savait pas de quoi le lendemain serait fait. Dix-sept ans qu’elle ne peut ni quitter l’Allemagne, sous peine de ne pouvoir y revenir, ni travailler. La situation de Bethül va peut-être enfin changer. Les ministres de l’Intérieur des seize Länder se sont mis d’accord hier sur les grandes lignes d’un texte visant à la régularisation de plusieurs dizaines de milliers de sans-papiers. Statut bâtard. Arrivée d’Istanbul à l’âge de 13 ans, Bethül a passé quelques années sur les bancs de l’école, et appris au lendemain de ses 18 ans qu’elle allait devoir quitter l’Allemagne. Du fait de son jeune âge et du statut incertain qui l’attend en Turquie, elle n’était pas expulsable. En effet, sa famille fait partie de la minorité des alévis, assimilée aux Kurdes et, à ce titre, « menacée » selon les associations de défense des droits de l’homme. Son statut bâtard ne lui donne ni permis de travail ni aide sociale. Bethül dépend entièrement de sa famille. Le seul moyen pour elle d’obtenir un permis de séjour serait le mariage.

L’accord des Länder prévoit que les étrangers « tolérés » seront désormais tous autorisés à travailler. Ceux qui vivent en Allemagne depuis huit ans (six ans pour les familles) et ne sont pas connus des services de police obtiendront immédiatement un permis de séjour de deux ans renouvelable, à condition d’avoir un emploi. Ceux qui travaillent déjà (20 000 à 50 000 personnes selon les estimations) seront rapidement régularisés. Les autres ont jusqu’au 30 septembre 2007 pour trouver un emploi. Ou quitter l’Allemagne ; 120 000 personnes, dont 45 000 enfants, sur les quelque 180 000 étrangers « tolérés », entrent dans ce créneau étroit. La plupart sont d’anciens demandeurs d’asile qui ont été déboutés, mais non expulsables à cause de la situation politique dans leur pays d’origine.

Budgets sociaux. Dans les faits, bien peu de sans-papiers pourront rester. La recherche d’un emploi, alors que l’Allemagne compte plus de 4 millions de chômeurs, sera difficile. « On nous prendra là où les Allemands ne veulent pas travailler : pour faire les ménages dans les hôtels, sept jours sur sept, et dès 5 h du matin », souligne Bethül, sans illusions. « La pression qui pèse sur eux est énorme, admet Herbert Brücker, spécialiste des migrations de l’institut IAB qui dépend de l’Office fédéral pour l’emploi. Toute personne qui ne travaille pas depuis des années a peu de chances de trouver un emploi. » L’expert n’exclut pas de voir chuter un peu plus encore le salaire horaire des emplois mal payés, puisqu’il n’existe pas de salaire minimum en Allemagne, sauf dans le bâtiment. Les municipalités souhaitaient alléger leurs budgets sociaux depuis des années. Elles ont trouvé une solution.


Un sujet d’intérêt commun en Europe

Au sein de l’Union européenne, où vivent aujourd’hui 7 à 12 millions de sans-papiers, les mesures de régularisation sont devenues ­ libre circulation oblige ­ un sujet d’intérêt commun. Autant qu’un thème de polémique. Avec la France et l’Autriche, l’Allemagne a ainsi été un des pays les plus critiques à l’égard des récentes opérations de régularisation massive menées par l’Espagne et l’Italie. A Rome, le nouveau gouvernement de Romano Prodi a annoncé, peu après son arrivée au pouvoir en avril dernier, sa décision de régulariser 350 000 clandestins travaillant déjà dans la Péninsule, en plus des 170 000 prévus sous Berlusconi. L’année précédente, c’est le gouvernement socialiste espagnol qui s’était illustré par la régularisation exceptionnelle d’environ 600 000 travailleurs clandestins. Cet été, tant Nicolas Sarkozy que son homologue allemand Wolfgang Schaüble ne se sont pas privés de renvoyer José Luis Rodríguez Zapatero à ses responsabilités lorsque Madrid a appelé l’Europe à l’aide pour endiguer le déferlement de clandestins subsahariens aux Canaries. Le ministre de l’Intérieur français avait même brandi l’idée d’un « pacte européen » interdisant « toute mesure de régularisation massive ». Au final, les Vingt-Cinq se sont seulement engagés, début octobre, à s’informer les uns les autres des mesures « susceptibles d’avoir un impact significatif sur les autres Etats membres ».

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