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Marielle Court GEORGES QUIOC | Le Figaro le 02/04/2008

L’Asie menacée d’une crise alimentaire

mercredi 2 avril 2008 par Georges Quioc, Marielle Court
Le prix du riz est à son plus haut niveau depuis vingt ans. Jeudi dernier, la tonne de riz a bondi de 31 % pour atteindre 760 dollars. Cette hausse menace l’Asie où chaque habitant en consomme 60 kg par an.

En 25 ans de métier, ce courtier en riz parisien n’a jamais vu ça : impossible depuis plusieurs semaines d’obtenirdeses vendeurs thaïlandais les quantités réclamées, et même des indications de prix ferme. « Ils préfèrent retenir leurs stocks en attentant que les prix grimpent », s’agace ce professionnel. Le raisonnement des vendeurs est simple : pourquoi vendre aujourd’hui alors que demain on pourra obtenir mieux. Jeudi, la tonne de riz a fait un bond de 31% à 760 dollars, soit un doublement depuis le début de l’année, soit un quadruplement sur cinq ans. « Tous les opérateurs craignent une pénurie de riz en 2008 », s’alarme l’Office national interprofessionnel des grandes cultures (Onigc), dans son dernier bulletin mensuel.

Les conséquences ne sont pas encore visibles de ce côté de l’Atlantique. En dehors des Italiens, amateurs de risotto, et des Espagnols, champions de la paella, l’Européen est un consommateur moyen : 4,5 kg de riz blanc en moyenne par an.

Il en va autrement en Asie où chaque habitant consomme annuellement 60 kg de riz blanc. Un riz qui menace de manquer bientôt aux Philippines où près de 80% de la population en mange au petit déjeuner. À Manille, les stocks du pays sont tombés au plus bas depuisunquartdesiècle. Lepaysne peut pratiquement plus développer la surface de ses rizières, alors que sa consommation augmente au rythme de sa population qui galope à la vitesse de 1,8% par an.

La présidente philippine, Gloria Macapagal Arroyo, a lancé un véritable appel au secours au premier ministre vietnamien, Nguyen Tan Dung, afin d’obtenir une garantie d’approvisionnement. Manille cherche désespérément 500000 tonnes sur le marché international. Son premier fournisseur, le Vietnam, deuxième exportateur mondial, l’a averti, il y a quelques semaines, qu’il ne pourrait lui vendre qu’un million de tonnes cette année contre 1,4 million de tonnes l’année dernière. Face à ces appels, Hanoï s’est finalement engagé vendredi à livrer cette année 1,5million de tonnes.

Éviter le gaspillage

En attendant, le gouvernement philippin a incité les chaînes locales de fast-food à réduire de moitié le poids des barquettesderiz. Butdela manoeuvre : éviter le gaspillage des consommateursquinefinissent pas toujours leur portion. La mesure devrait permettre d’économiser plus de 1000 tonnes de la précieuse graine par jour. Gloria Macapagal Arroyo envisage également un gel des transformations des terres agricoles en habitation.

La hausse du prix du riz est prise dans la tourmente des autres céréales qui lui sont substituables. C’est ainsi que l’Égypte, échaudée par des mouvements sociaux contre la vie chère, vient d’annoncer la suspension de ses exportationsderizpoursixmoisà partirdu premier avril à début octobre afin de « subvenir aux besoins du marché local, le riz étant une denrée de base en Égypte et le principal substitut aux pâtes dont les prix ont augmenté récemment après la hausse des prix du blé sur le marché international », a expliqué vendredi un conseiller du ministre du Commerce, Mohammed Rachid.

La pénurie ne cesse de s’étendre depuis octobre

L’Inde, troisième exportateur mondial, victime d’inondations dans plusieurs États du pays, a donné le signal en décidant un embargo sur ses exportations de riz non basmati, variété parfumée dont le prix est hors de portée des pays africains. Depuis octobre, non seulement l’Inde n’exporte plus mais risque de devenir importatrice. Premières victimes, les pays du golfe Persique, où jusqu’à 80% de la population est immigrée d’origine indienne ou pakistanaise.

Ces immigrés se sont trouvés privés de riz en quelques jours. Début octobre, le riz a disparu des restaurants indiens, ainsi que des rayonnages des commerces. Les approvisionnements ont fini par reprendre mais plus chers. D’où les violences qui ont éclaté et qui ne se sont pas apaisées depuis dans les Émirats arables unis.

La grogne n’épargne pas l’Afrique. Les autorités sénégalaises ont interdit vendredi une manifestation prévue dimanche à Dakar à l’appel d’une association de consommateurs pour protester contre la hausse des prix, en particulier celle du riz. D’autre pays où le riz est devenu une denrée de base sont également touchés, comme le Cameroun, le Burkina Faso, ou la Guinée.


Quand les riziers thaïlandais deviennent des planteurs d’eucalyptus

Attirés par les rendements élevés, les paysans thaïlandais développent des plantations d’eucalyptus qui commencent à concurrencer la culture du riz.

Les rizières thaïlandaises étalent sur des hectares le vert tendre de leurs pousses. Mais elles sont de plus en plus souvent quadrillées par des sentinelles aux espacements réguliers : des eucalyptus. Parfaitement droits, ces immenses crayons au feuillage maigrichon poussent sur les talus qui séparent les champs. Et, selon son promoteur, le papetier Double A (Advance Agro), cette évolution du paysage n’est que bénéfice, d’un point de vue tant économique qu’écologique.

Il y a quatre ans, Patchai Kaenpawa s’est lancé dans l’aventure de l’eucalyptus. Double A lui vend les semis pour une somme minime. À lui ensuite de les planter et de surveiller leur croissance. Au bout de trois ans, lorsque l’arbre a atteint une taille raisonnable, il peut le couper et Double A revient comme acheteur pour ses usines de pâte à papier. « J’ai beaucoup hésité avant de me lancer. L’eucalyptus a très mauvaise réputation. Il a besoin de beaucoup d’eau pour sa croissance et j’avais peur pour mes rizières », explique le petit exploitant.

Aujourd’hui, toutes ses craintes ont disparu : « Cela n’a rien changé ni à la qualité ni à la quantité de riz » assure-t-il. Et le bonus financier est considérable : « Avec le riz, je gagne 40000 bahts par an (environ 850 euros), les arbres eux me rapportent 60000 à 70000 bahts (entre 1280 et 1500 euros). Ce complément me permet de financer la scolarité de mes petits-enfants », se félicite ce grand-père de 67 ans, chef de village qui a converti la quasi-totalité de la communauté à cette nouvelle culture.

Meilleur rapport économique

Une interrogation n’en de­meure pas moins : si les paysans, attirés par le meilleur rapport économique des eucalyptus, en venaient à abandonner la culture séculaire de l’Asie ? La production de riz occupe 60% de la population, et joue un rôle essentiel dans son économie. Non seulement, la Thaïlande est le premier exportateur mondial, mais cette céréale est absolument indispensable pour subvenir aux besoins alimentaires de la population. Sans oublier que les changements climatiques de ces dernières années, avec leur cortège de sécheresses et d’inondations, ont eu tendance à réduire substantiellement les rendements. Le manque d’eau est la principale inquiétude. Certains grands pays producteurs de riz comme le Pakistan commencent à le ressentir. « Il faut 1100 litres d’eau pour produire 1 kg de riz », affirme Rakesh Sodia, commerçant indien qui dirige à Bangkok une société de négoce du riz. « Une augmentation d’un degré de la température entraîne une baisse de 10% de la production », poursuit-il. Pour éviter que la culture de l’eucalyptus ne pompe trop d’eau, Double A a innové et investi : un réservoir se remplit durant la saison des pluies et permet de couvrir 100% des besoins de l’usine. En prime, l’entreprise est autosuffisante en énergie, grâce notamment aux déchets du bois.


Le monde mange plus qu’il ne produit

Le maintien de la production mondiale de riz par habitant est « un défi quasi insurmontable d’ici à 2010 ».

Le diagnostic de l’Office national interprofessionnel des grandes cultures (Onigc) dans son bulletin de mars est préoccupant.

Le maintien de la production mondiale de riz par habitant est « un défi quasi insurmontable d’ici à 2010 ». Le diagnostic de l’Office national interprofessionnel des grandes cultures (Onigc) dans son bulletin de mars est préoccupant.

C’est ce qui ressort des évolutions récentes. Au cours de la décennie écoulée, la population mondiale a grandi deux fois plus vite que la production de riz. Grâce aux prélèvements dans les stocks, l’offre a pu jusqu’à présent répondre à la consommation mondiale grandissante.

Mais ces réserves ont fondu. « Les stocks mondiaux se situent à environ 70 millions de tonnes, leur niveau le plus bas depuis les années 1975-1976 quand les pénuries en nourriture avaient déclenché une famine dévastatrice au Bangladesh », s’inquiètent les experts de l’Onigc.

Or, ce n’est pas demain que les réserves se reconstitueront. Après une progression de 1% l’année dernière, la production mondiale devrait ralentir autour de 0,% cette année, alors que la consommation devrait augmenter de 1,1%. Celle-ci continuera d’être tirée par l’Asie, le Moyen-Orient et l’Afrique.

Dans les années 1980, la population africaine augmentait de 3% par an. Depuis 2001, ce rythme s’est légèrement ralenti, mais il reste plusieurs fois supérieur à la progression de la production mondiale. La bataille de l’autosuffisance alimentaire mondiale est donc engagée, et il faudra plus qu’une « révolution verte ».

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