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Un article de Jean-Michel Bezat paru dans Le Monde du 25 février 2006

L’Europe des géants de l’énergie

samedi 25 février 2006 par Jean-Michel Bezat

N’en déplaise à la commissaire européenne chargée de la concurrence, la concentration dans le secteur de l’énergie ira encore bon train dans les prochaines années. Les deux derniers projets de fusion annoncés depuis le début de la semaine - l’OPA de 29 milliards d’euros de l’allemand E.ON sur l’électricien espagnol Endesa et l’appétit de l’italien Enel pour le français Suez - apparaissent même comme un camouflet pour Neelie Kroes. Alors que l’Europe doit libéraliser complètement ses marchés de l’électricité et du gaz le 1er juillet 2007, une question s’impose : l’émergence de géants recentrés sur leur coeur de métier et sur le Vieux Continent est-elle compatible avec la création d’un grand marché concurrentiel ?

La fin des monopoles dans plusieurs pays de l’Union européenne a ouvert la voie à la constitution progressive d’un oligopole dominé par une poignée d’acteurs. Les concentrations se poursuivent, avec des groupes verticalement intégrés (de la production à la distribution) qui vont se partager un marché de 450 millions d’habitants en plein développement. "A la fin du processus, il y aura un petit nombre de groupes d’énergie qui joueront un rôle au niveau européen", pronostiquait Wulf Bernotat, président d’E.ON, dans un entretien au Financial Times publié lundi 20 février. La veille de l’annonce de son offre de rachat d’Endesa !

Dans la cour des grands, M. Bernotat ne voyait que trois protagonistes : le français EDF, l’italien Enel et son propre groupe, dont il veut faire "le numéro un mondial de l’électricité et du gaz". Les grandes entreprises du secteur ont leur vie propre et ne s’embarrassent guère des règles de la concurrence. E.ON n’avait pas tenu compte de l’avis négatif de l’autorité allemande de la concurrence, en 2003, pour racheter son compatriote Ruhrgas, avec l’appui du chancelier Gerhard Schröder.

Tout les pousse à se développer, notamment par de nouvelles acquisitions en Europe. D’abord parce que les taux restent bas et qu’elles en ont les moyens. Ces dernières années, certains groupes ont constitué de véritables trésors de guerre par la vente d’actifs non stratégiques (téléphonie, immobilier...), un recentrage sur le coeur de leur métier, la réduction de leurs coûts et la hausse des prix de l’électricité et du gaz. Les opérateurs historiques doivent aussi trouver de nouveaux clients à l’étranger pour compenser la réduction de leur part de marché domestique imposée par la libéralisation du secteur. Et toutes ces entreprises veulent aussi faire des offres duales (gaz et électricité) à leurs clients, ce qui les pousse aux fusions (rachat de Ruhrgas par E.ON, OPA hostile de Gas Natural sur Endesa...).

Un autre facteur joue en faveur des concentrations : le caractère très capitalistique du secteur. Après plus de dix ans de sous-investissement, les groupes d’énergie devront investir des sommes considérables dans de nouvelles centrales pour renouveler des installations vieillissantes et répondre à un doublement de la consommation d’électricité d’ici à 2030 dans le monde, estime l’Agence internationale de l’énergie (AIE). En Europe, cet effort d’investissement est estimé à 700 milliards d’euros sur vingt-cinq ans. Si la construction d’unités utilisant les énergies fossiles (fioul, gaz, charbon...) est à la portée de petits opérateurs, le coût d’une centrale nucléaire (2,5 milliards d’euros pour le nouvel EPR) ou de lignes à haute tension n’est supportable que par des entreprises aux reins solides.

A cela s’ajoute, pour finir, une dimension politique. Nombre de gouvernements - qui sont parfois d’inspiration libérale - privilégient le "patriotisme économique" et le souci de la sécurité des approvisionnements, fût-ce au détriment de la concurrence. A l’exception de la très libérale Grande-Bretagne, tous les grands pays européens ont leur champion national : EDF en France, E.ON et RWE en Allemagne, Enel en Italie. L’Espagne veut aussi son fleuron. C’est au nom de la défense de l’"intérêt national" et de l’influence de son pays en Amérique latine (où Endesa est bien implanté) que José Luis Rodriguez Zapatero, le chef du gouvernement, s’est opposé à l’OPA d’E.ON pour défendre l’option 100 % espagnole de Gas Natural.

"ENQUÊTES ANTITRUST"

A rebours de ce puissant mouvement de concentration, Bruxelles souhaite plus de concurrents pour plus de concurrence. Pourquoi ne pas " modifier la législation européenne" afin de renforcer son contrôle sur les fusions, vient de suggérer Mme Kroes, qui juge les marchés actuels - souvent hérités de la période récente des monopoles nationaux ou régionaux - par trop concentrés. Les nouvelles entreprises sont peu nombreuses, et les "opérateurs historiques" en profitent trop souvent, selon la commissaire européenne, pour augmenter leurs tarifs. Opacité dans la formation des prix sur les marchés de gros, ententes, abus de position dominante : l’acte d’accusation de Mme Kroes est long et devrait déboucher sur des "enquêtes antitrust".

Il est vrai que le poids de l’histoire et la constitution de grands groupes risquent de fausser la concurrence, alors que la hausse globale du prix des énergies renforce les doutes de l’opinion sur le bien-fondé de la libéralisation. En Allemagne, l’Office fédéral des cartels comme les industriels dénoncent régulièrement l’emprise des deux grands opérateurs, E.ON et RWE, et leur politique de prix élevés.

En France, peu d’acteurs sont encore en mesure de concurrencer EDF dans l’électricité et GDF dans le gaz. Si Suez vise à terme 15 % du marché hexagonal de l’électricité, Enel estime depuis longtemps qu’EDF rechigne à lui laisser une place à la hauteur de ses ambitions.

Les marchés domestiques ne constituent pas l’échelle pertinente au moment où les responsables bruxellois défendent eux-mêmes la création d’un marché européen de l’énergie. Avec des régulateurs nationaux dotés de réels pouvoirs de contrôle et la création d’un gendarme européen des marchés de l’énergie, rien n’interdit de penser que ces groupes puissent faire jouer la concurrence et laisser la place à des opérateurs de moindre importance.

Mais la guerre du gaz russo-ukrainienne a fait émerger la question, plus cruciale, de la sécurité des approvisionnements du Vieux Continent. Face à un groupe de la puissance de Gazprom - en situation de monopole sur le marché gazier russe -, tenté de racheter des groupes européens et bien décidé à vendre sa production au meilleur prix, l’Union européenne peut difficilement se permettre d’aligner des entreprises de poids moyen. La concurrence s’intensifiera, mais sans doute entre les géants de l’énergie.

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