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Article de GEORGES QUIOC. Publié dans Le Figaro le 24 novembre 2006

L’Europe du nucléaire se relance en Finlande

vendredi 24 novembre 2006 par Georges Quioc
À contre-courant du reste de l’Europe, la Finlande a relancé en 2002 son programme nucléaire. Confrontés à la flambée du prix des hydrocarbures et à une dépendance énergétique dangereuse vis-à-vis de la Russie, les Finlandais se sont ralliés à l’énergie atomique.

UNE ÉOLIENNE monte la garde à l’entrée du parking de la centrale nucléaire d’Olkiluoto. Pas le moindre souffle ne ride les eaux glacées de cet îlot rocheux perdu à 800 kilomètres au sud du cercle polaire. « Les moulins à vent n’ont aucun avenir ici », ironise Martin Landtman, vice-président de la centrale nucléaire Teollisuuden Voima Oy (TVO) en scrutant le ciel d’un air dubitatif. L’ingénieur ne s’intéresse pas plus aux énergies renouvelables qu’aux autres curiosités expérimentales de la centrale comme l’élevage en bassins de crabes bleus ou la culture d’une minuscule vigne dans une serre chaude. Martin Landtman n’a qu’une préoccupation : rattraper le retard pris par le chantier d’Olkiluoto 3 dont le fournisseur français Areva a reporté d’un an à 2010 la livraison.

Avec ses contraintes de sécurité extrêmes et sa dimension, Olkiluoto 3 est un chantier hors norme. Le réacteur prototype [1] doit permettre de doubler la puissance de la centrale actuellement composée de deux réacteurs. Sa construction mobilise depuis un an 12 000 travailleurs répartis entre 1 260 sous-traitants originaires de 26 pays. Un ballet de 16 grues s’active autour d’une tour articulée de 1 600 tonnes. « Il a fallu 92 conteneurs pour acheminer cette grue géante en pièces détachées », assure Martin Landtman. Un millier d’ingénieurs planchent sur le projet, parmi lesquels de nombreux Français. Leurs enfants suivent leur scolarité dans une école ouverte pour eux à Rauma, la ville la plus proche de la centrale. Les entreprises finlandaises responsables du retard ont dû être remerciées. Le français Bouygues a pris le relais, et a embauché ce qui restait de main-d’oeuvre encore disponible en Finlande. Et, pour finir, a recruté des ouvriers en Pologne. Son logo orange tient aujourd’hui le haut de l’affiche sur le bâtiment qui domine une excavation creusée à même la roche où viendra s’incruster le coeur du réacteur.

Revirement de l’opinion

Le défi n’est pas seulement technique. « Pour moi la sécurité passe avant tout, alors que pour les industriels le coût de l’énergie prime », râle Hilka, professeur de biologie à Turku, ville portuaire à 90 kilomètres au sud d’Olkiluoto. De fait, le nucléaire ne fait toujours pas l’unanimité. Mais les industriels finlandais ont amélioré son image dans l’opinion. « Des années d’expérience nous ont rendus crédibles quant à la sécurité », assure Martin Landtman. Les sondages le vérifient : vingt ans après Tchernobyl « 50 % des Finlandais sont désormais favorables à l’énergie nucléaire contre moins de 20 % qui y sont encore opposés », selon Veijo Ryhänen, responsable de la communication. Il y a dix ans, les avis favorables et défavorables étaient à égalité à 35 % chacun.

Les Finlandais semblent également conscients des enjeux économiques. « On a contribué à la prospérité du pays », se félicite Martin Landtman. Avec ses 5 millions d’habitants, le marché intérieur finlandais est en effet trop petit pour faire vivre son lourd secteur industriel. Or, un quart du PIB est d’origine manufacturière contre 10 % pour la Norvège. Ce poids industriel explique que le pays est « le plus grand consommateur d’énergie par unité de PIB de l’Union européenne à quinze », selon Jouni Punnonen, économiste à la Confédération des industries finnoises. La filière bois est particulièrement gourmande en électricité, plus encore que la métallurgie ou la chimie. Or, pour pouvoir se hisser au premier rang des exportateurs mondiaux de papier la Finlande a dû produire l’électricité la moins chère de l’Union européenne à quinze. Le recours au nucléaire y a contribué. La centrale TVO vend son électricité au prix coûtant. Ses actionnaires industriels ont investi plus de 3 milliards d’euros dans sa construction pour avoir le courant le meilleur marché possible. L’État n’a rien déboursé.

« Pour entretenir sa croissance, le pays a besoin d’augmenter de 1,5 à 2 % par an sa consommation d’électricité », ajoute Jouni Punnonen. Avec l’impératif de maintenir un niveau de prix bas pour rester compétitif. Raison pour laquelle les industriels finlandais se sont mobilisés auprès des parlementaires afin qu’ils autorisent la construction d’un cinquième réacteur. Les parlementaires ont opposé leur veto jusqu’en 1993. En mai 2002, à une courte majorité de 107 contre 92, le Parlement a donné son feu vert.

L’hypothèse d’un sixième réacteur

Quand Olkiluoto 3 entrera en activité en 2010, la Finlande consommera 35 % d’électricité d’origine nucléaire contre 26 % actuellement. Mais les industriels estiment déjà que le supplément de production ne couvrira que la moitié des besoins à l’horizon 2020. Et ils défendent déjà le projet de construction d’un câble électrique entre la Russie et la Finlande permettant d’alimenter le pays en électricité russe. Les consommateurs sont réticents : « On dépend déjà trop du gaz russe », proteste Hilka, dont l’opinion reflète celle des Verts. Le souvenir de la brutale diminution des importations d’électricité russe l’hiver dernier a laissé des traces. Sans compter la méfiance qu’inspire aux Finlandais leur puissant et envahissant voisin. Les décideurs politiques et économiques sont donc à la recherche de solutions alternatives. Il y a un an, le ministre des Finances et président du PSD finlandais, Eero Heinäluoma, a évoqué l’éventualité de construire « une nouvelle capacité de production d’électricité ». Avec la double contrainte qu’elle ne contribue pas à l’émission de gaz à effet de serre et qu’elle produise un courant bon marché. Autant dire que l’hypothèse d’un sixième réacteur n’est pas à écarter.

[1] L’EPR (réacteur à eau pressurisée) est un projet franco-allemand développé par Siemens et Framatome ANP (filiale d’Areva). Il permet de diminuer de 15 % le volume d’uranium nécessaire pour produire une même quantité d’électricité, ainsi que le volume de combustibles usés, dans des conditions de sécurité renforcées.

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