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un article de Sonya FAURE paru dans Libération le 27 mars 2006

L’Europe veut de la bougeotte

lundi 27 mars 2006 par Sonya FAURE
En mettant les offres d’emploi de toute l’UE en ligne, Bruxelles espère enfin faire décoller les chiffres de la mobilité.

"Aujourd’hui, 839 312 offres d’emploi disponibles" dans l’Union européenne. En Allemagne, 222 616, en Lettonie, 742. Une envie de traîner son poinçon dans un pays d’Europe de l’Est (la qualification de tailleur de pierre y est assez prisée) ou de décrocher un contrat saisonnier dans un hôtel-club italien ou grec (beaucoup d’offres et beaucoup de candidats) ? Avec la nouvelle version du site Eures  [1], les aspirants à la mobilité peuvent dorénavant consulter la totalité des annonces de l’Union européenne, répondre directement à une annonce et, toujours, déposer un CV.

Va-et-vient. Jusqu’à présent, les candidats sont surtout maîtres d’hôtel ou aides-cuisiniers, informaticiens ou responsables marketing. Polonais et italiens, le plus souvent. Et plutôt des hommes, diplômés et âgés de moins de 35 ans. Mais, dans sa nouvelle mouture, le site ouvre le marché de l’emploi à tous les métiers. « C’est un outil symbolique, un pas vers le marché européen unifié de l’emploi », estime Régine O’Neill, chef de projet Eures pour la France.

Avoir rendu compatible les systèmes d’offres d’emploi des vingt-cinq Etats membres est en soi un exploit, quand on sait que même la définition du « travailleur » est différente à Londres ou à Lisbonne...

Eures est la vitrine de l’année de la « mobilité européenne des travailleurs », véritable serpent de mer de l’Union. Car seuls 2 % des Européens résident dans un pays de l’Union autre que leur pays d’origine. Une proportion qui n’a pas bougé en trente ans. « Le pourcentage reste bas, reconnaît Jo-seph Jamar, chef de l’unité mobilité à la direction générale de l’emploi de Bruxelles, mais les flux ont varié : dans les années 70, l’immigration, du sud vers le nord, était durable. Aujourd’hui, le va-et-vient concerne tous les pays, et les travailleurs, plus qualifiés, ne bougent que pour quelques années ou quelques mois (lire page suivante). »

Dans chaque Etat membre, des conseillers en mobilité ­ en France, ce sont des agents spécialisés de l’ANPE ­ accompagnent les candidats au départ. Et informent sur les obstacles juridiques et administratifs : les systèmes de sécurité sociale, de fiscalité, de retraite, comme les diplômes, ne sont pas harmonisés d’un pays à l’autre. « Il est parfois plus simple de quitter Lille pour aller vivre à Turin que de passer la frontière chaque matin pour travailler en Belgique, à quelques kilomètres. Ne serait-ce que pour éviter de payer deux fois des impôts... », explique Hugues Dequick, conseiller Eures à Lille.

Contrat local. Reste à franchir les frontières culturelles. « Dans certaines régions, poursuit Joseph Jamar, bouger de 50 kilomètres n’est pas dans les habitudes... En Flandre belge, il y a plus de travailleurs polonais, turcs ou roumains que de Wallons. On estime qu’au niveau européen, 2 à 3 millions d’emplois sont inoccupés, faute de mobilité. D’ailleurs, une idée commence à naître : lancer un programme équivalent à Erasmus pour les apprentis ou les jeunes travailleurs européens. »

En France, l’Europe est pourtant une destination rêvée. « On sent un accroissement des demandes, note Laure Detalle-Moreau, de l’Espace emploi international, réseau de l’ANPE et de l’Office des migrations internationales (OMI) pour promouvoir l’emploi à l’étranger [2]. Beaucoup de jeunes ont entendu dire qu’il était bon d’engranger des expériences à l’étranger. Pour d’autres, tout est noir en France et ils veulent voir ailleurs. D’autres, enfin, partent et ne reviennent plus, car ils tombent amoureux d’un pays ou d’un(e) Européen(ne). »

Parfois, les candidats français déchantent. Quand ils comprennent, par exemple, qu’ils ne partiront pas avec le statut, très avantageux ­ et de plus en plus rare ­ d’« expatrié », mais sous un contrat local ­ ce qui freine la mobilité vers les pays de l’Est notamment, où les salaires sont bien moindres. Ou quand ils s’aperçoivent que leur diplôme, si essentiel pour un employeur français, n’est pas reconnu, ni même attendu, ailleurs qu’à Paris...

Destinations privilégiées des diplômés français, l’Irlande et le Royaume-Uni accueillent beaucoup d’anciens étudiants en marketing et communication. « Le chômage y est plus faible et ils ont l’impression qu’une chance est donnée aux jeunes, rapporte Amalric Danton, responsable pour l’Europe de l’Espace emploi international. Ils vont à Londres ou Dublin dans l’idée d’ajouter une ligne sur le CV. Au contraire, ceux qui optent pour l’Allemagne s’y installent plus durablement. Il y a encore peu de demande pour l’Est. Et pour le francophone indécrottable, il y a la Suisse, et ses hauts salaires. »

Le retour. Côté employeur, on approche le réseau Eures pour résoudre une pénurie de main-d’oeuvre. « La région parisienne a recruté beaucoup d’infirmières en Espagne, explique Régine O’neill, d’Eures France. La région de Lyon a accueilli des ouvriers est-allemands de second oeuvre victimes d’un fort taux de chômage, depuis la fin de la reconstruction de l’ex-RDA. »

Beaucoup d’entreprises hésitent encore à recruter des mobiles. « Plus de 95 % des entreprises européennes ont moins de 250 salariés et n’ont pas la culture de la mobilité », selon Joseph Jamar. Se dresse alors le dernier obstacle à la mobilité : le retour. « En voyant un CV accumulant les expériences à l’étranger, rapporte Laurent Eliaszewicz, chargé de mission Eures, les employeurs sont encore nombreux à être suspicieux : "Encore un candidat qui a papillonné..." »


S’expatrier s’apprend

Alain Verstandig prépare et suit les candidats à la mobilité. Entre conseils pratiques et écoute psy.

« La mobilité européenne est un rêve. Qui frise l’inconscience quand on dit que l’Europe n’est aujourd’hui qu’un seul pays... Le "choc de mobilité", celui que nous pouvons voir dans notre cabinet de coaching quand nous accompagnons un expatrié en pleurs, ne se mesure pas en kilomètres mais à travers les différences culturelles. En fonction des personnalités, une expatriation à Singapour peut être beaucoup plus aisée qu’un départ pour Francfort... L’Europe de la mobilité n’est malheureusement pas construite. Quand vous êtes français et que vous vous attaquez au marché du travail autrichien sans parler la langue, seul 0,5 % du marché s’offre à vous... A l’entretien d’embauche, il y a toutes les chances pour que vous accumuliez les faux pas : vous ne savez pas négocier votre salaire, ni même parfois comment vous présenter... En caricaturant, un Français en Suède qui se comporterait comme lors d’un entretien de recrutement français ­ "Je sais tout faire" ­ passera pour un pitre. En revanche un Suisse victime d’un recruteur un peu taquin à Paris, jouera la modestie... et semblera trop timoré. Sans parler des malentendus linguistiques : à un employeur qui demandait quel poste il voulait, un de nos clients étrangers a répondu : "Près de la fenêtre." Il n’a pas été embauché.

Soyons clairs : la plupart des expatriations se passent bien. Mais il existe des écueils. Les 24-30 ans ont une énergie fantastique. On en voit prêts à signer... sans même savoir où le pays se trouve. Ils ont une énorme dose d’insouciance.

« Pour les 30-45 ans, les difficultés viennent plus souvent de l’équilibre entre vie privée et professionnelle. De plus en plus souvent dans les couples, les deux conjoints travaillent. Ce qui rend un départ excessivement complexe. Une maladie typiquement européenne est apparue : le split family. Pour "préserver" l’harmonie familiale, l’expatrié (e) laisse son conjoint et ses enfants au pays et promet de revenir tous les week-ends, en un coup d’avion. Rapidement, il se révèle incapable de gérer cette mobilité intense, manque de repos, ne s’intègre pas aux soirées entre collègues... 70 % des split family déclarent aujourd’hui être dans une phase critique de leur vie personnelle. Ravis d’économiser les frais de scolarité des enfants et le loyer de l’appartement familial, des employeurs se sont spécialisés dans le split family au détriment de la compétitivité de l’expatrié. Si le conjoint suit, l’affaire n’est pas réglée pour autant. L’expatrié se dit que s’il est payé deux fois plus qu’un local, ce n’est pas pour rien. Il va donc travailler plus, passer de moins en moins de temps en famille... Alors que le conjoint a souvent quitté son emploi pour le suivre.

« Autre écueil de l’expatriation : le retour. On pense que partir à l’étranger, c’est le nec plus ultra, qu’on reviendra avec une promotion. Ce n’est pas toujours le cas. Il arrive que les entreprises se soient réorganisées, que le poste de l’expatrié ait disparu. Il faut alors lui apprendre à vendre son expérience européenne, à son entreprise ou sur le marché français... »


A savoir.

L’amour en tête des motifs d’expatriation

Les raisons de migrer des Européens varient en fonction des pays d’origine et d’accueil, selon l’étude Pioneur. Malgré tout, le travail n’est plus le premier motif pour bouger en Europe. Si les opportunités professionnelles sont mentionnées par 25 % des migrants, les décisions liées à une situation familiale ou amoureuse sont citées par près de 30 % d’entre eux. La qualité de vie vient en 3e position avec 24 % des réponses.

10 millions d’euros pour l’année de la mobilité

C’est le montant que l’UE va consacrer à l’année européenne de la mobilité des travailleurs. Les 29 et 30 septembre, une bourse de l’emploi se déroulera dans 70 villes d’Europe(5 en France). Le but : réduire les pénuries de main-d’oeuvre de certaines régions. Par ailleurs, selon une étude Eurobaromètre, 59 % des Européens qui ont cherché un emploi en dehors de leur région en ont trouvé un en moins d’un an, contre 35 % pour ceux qui se sont limités à leur zone.

L’Europe de l’Est s’exporte encore mal

Les migrations de travailleurs venus de l’Est vers les pays de l’ex-Europe des Quinze sont marginales depuis l’élargissement européen de 2004. Selon un rapport de l’UE rendu le mois dernier, le nombre de migrants des nouveaux Etats membres a certes augmenté, mais ils représentent partout moins de 1 % de la population en âge de travailler, sauf en Irlande (2 %) et en Autriche (1,4 %).De plus, la grande majorité des permis de travail délivrés sont de courte durée ou saisonnier.

[1] europa. Le portail donne aussi des informations sur les marchés du travail des Etats membres, et les contacts de conseillers en mobilité. A consulter aussi, le site du salon de l’expatriation, avenir-expat

[2] emploi-international

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