Liste des auteurs

Entretien réalisé par Lénaïg Bredoux paru dans L’Humanité le 24 septembre 2006

L’UNEDIC sous l’influence du MEDEF

lundi 25 septembre 2006 par Lénaïg Bredoux, Carole Tuchszirer
Entretien avec Carole Tuchszirer, économiste à Ires  [1] et auteure de L’État face aux chômeurs chez Flammarion.

Vous parlez de « bilan mitigé » à propos des expérimentations lancées par l’UNEDIC pour confier des chômeurs à des opérateurs privés. Pourquoi ?

Carole Tuchszirer. Parce que leurs performances (54 % de taux de reclassement selon l’UNEDIC - NDLR) sont légèrement meilleures que celles de l’ANPE. Or les moyens humains et financiers accordés à ces opérateurs privés sont largement supérieurs à ceux du service public de l’emploi. On pouvait donc s’attendre à mieux. Et, de toute façon, le bilan est difficile à tirer. On ne sait pas comment les chiffres publiés par l’UNEDIC ont été construits. L’opacité est totale. Il est d’ailleurs incompréhensible que les pouvoirs publics ne se soient pas saisis d’outils d’évaluation qu’ils auraient pu confier à un organisme de recherche indépendant, pour alimenter le débat et l’éclairer. Même les connaissances que l’on avait déjà de ces opérateurs (Altedia, BPI ou Sodie) n’ont pas été utilisées... on aurait pu prévoir les résultats de l’expérimentation !

Comment ?

Carole Tuchszirer. Les opérateurs sélectionnés par l’UNEDIC sont ceux qui dominent le marché du reclassement depuis une dizaine d’années. Or, après un an de prise en charge par ces cellules de reclassement, la DARES [2] a montré que seuls 32 à 36 % des salariés licenciés retrouvent un CDI ou un CDD de plus de six mois. Globalement, la transition vers l’emploi stable est denrée rare.

Mais le coût de l’accompagnement, très élevé avec ces opérateurs privés, ne permet-il pas cependant une meilleure prise en charge des demandeurs d’emploi ?

Carole Tuchszirer. Absolument pas. C’est l’enseignement d’une étude que j’ai menée il y a deux ans avec le cabinet AEDEX sur les plans sociaux. Que l’accompagnement coûte 2 000 ou 5 000 euros, cela n’a pas d’impact direct sur le taux de reclassement des salariés. La seule région où des différences apparaissaient était le Nord - Pas-de-Calais : elle faisait mieux que les autres car les opérateurs privés avaient travaillé main dans la main avec le service public. Il faut sortir de cette opposition privé/public. Quand les opérateurs privés acceptent de travailler avec l’ANPE, les ASSEDIC, les associations d’insertion, le conseil régional, quand les moyens sont mutualisés dans un bassin d’emplois, on arrive à des taux de reclassement supérieurs. Or les grandes entreprises retenues par l’UNEDIC sont précisément celles qui sont assez réfractaires aux partenariats avec le public.

Mais comment expliquez-vous qu’avec un bilan aussi mitigé l’UNEDIC relance un appel d’offres pour 46 000 chômeurs supplémentaires ?

Carole Tuchszirer. C’est l’influence du MEDEF sur l’UNEDIC. Comme en 2000 à l’occasion du PARE où l’organisation patronale réclamait qu’il soit mis en place par le privé. Le gouvernement de gauche s’y était alors opposé. Aujourd’hui, le contexte politique est différent. On peut d’ailleurs aussi s’interroger sur le rôle du MEDEF dans la sélection opérée par l’UNEDIC. Ce sont les plus grosses structures du secteur, assez proches des milieux patronaux, qui ont été retenues. On aurait pu espérer que l’UNEDIC choisisse des petits cabinets spécialisés, mieux implantés régionalement, et qui interviennent là où le service public est parfois défaillant, comme dans les zones rurales. Là, il s’agit de cabinets nationaux, aux prestations standardisées.

Les partisans de l’ouverture du privé estiment que le risque principal de l’opération repose sur la sélection des publics les plus employables. Pensez-vous qu’il soit évité par l’UNEDIC ?

Carole Tuchszirer. Non, puisque ne sont sélectionnés que les demandeurs d’emploi qui viennent de s’inscrire à l’ANPE. L’appel d’offres prévoit même qu’ils doivent être volontaires et ne pas présenter de difficultés personnelles et sociales. Le public des opérateurs privés n’est donc pas du tout celui qui fait le quotidien de l’ANPE. Leur seul problème de reclassement est un problème d’emploi alors que, dans le chômage de longue durée, finissent par émerger des difficultés familiales ou de santé qui handicapent le retour à l’emploi. Et de toute façon, l’UNEDIC se positionne sur un segment précis du marché du travail, soit son public naturel, celui qu’elle indemnise. Sont de fait exclus des expérimentations tous les demandeurs d’emploi en fin de droits.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !