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Un article de Benoît Hopquin paru dans Le Monde du 6 janvier 2006

L’Ukraine salue la fin de la crise du gaz, mais dénonce le "chantage" de la Russie

vendredi 6 janvier 2006 par Benoît Hopquin
Le quartier de Nivki, dans les faubourgs de Kiev, se tient au chaud sous la neige de janvier. La centrale de chauffage urbain qui alimente les centaines de logements alentours ronronne. Il lui faut toute son énergie pour maintenir une douceur agréable dans des appartements vétustes. Les "khrouchtchevka", sobriquet des immeubles construits à l’ère soviétique, sont des hôtels de courants d’air avec leur béton lézardé et leurs fenêtres disjointes. Les canalisations qui voyagent à ciel ouvert n’amènent à domicile qu’une partie de la chaleur qu’elles transportent. Faute d’isolation, les déperditions sont énormes, qui ne préoccupaient guère quand le gaz ne valait rien.

La famille Nejourbida payait jusqu’alors l’équivalent de 10 euros par mois pour le chauffage, l’eau chaude et la gazinière de leur trois-pièces. La facture risque de s’alourdir après l’accord annoncé mercredi 4 janvier, qui réévalue notablement le prix du gaz livré par la Russie à l’Ukraine. Mais cette issue est en même temps un soulagement et l’assurance de passer un hiver douillet. La coupure de l’approvisionnement imposée par Moscou, le 1er janvier, avait en effet suscité l’inquiétude. Dans certains blocs, la température avait baissé de plusieurs degrés ces derniers jours, sans que l’on sache si cela tenait à la géopolitique ou à l’une de ces pannes récurrentes des installations.

"La Russie nous a soumis à un chantage", assure Iouri Nejourbida. Les accusations de vol de gaz formulées par les dirigeants de la compagnie russe Gazprom envers les autorités ukrainiennes ont blessé les orgueils.

Dans les rues de Kiev, la rancoeur est largement partagée. "C’est une pression ouverte qui vient du refus de la Russie de reconnaître le nouveau pouvoir et notre désir d’aller vers l’Europe", assure Alexandre Chverkaluk, 18 ans, qui votera pour la première fois lors des prochaines élections législatives, en mars. "C’est la dernière tentative de la Russie pour soumettre l’Ukraine à son contrôle", estime Sergueï Mikitenko, 25 ans.

FIERTÉ FROISSÉE

Devant le gouvernement, une centaine de personnes manifestent sur un tout autre thème, à l’appel de deux petits partis d’opposition. Là encore, la réprobation est unanime. "La Russie n’a pas à agir comme elle a agi, estime Ivan Rygenko : elle doit négocier et non imposer." "En dix jours, Moscou vient de faire pire pour sa réputation qu’en dix ans", renchérit un autre manifestant.

Cette "guerre du gaz" en plein coeur de l’hiver a ravivé le sentiment national. "Une bonne partie de la population a été froissée dans sa fierté", constate un diplomate. Les pressions russes seraient une punition pour avoir porté au pouvoir Viktor Iouchtchenko, lors de la "révolution orange", à la fin de 2004. Beaucoup d’Ukrainiens prêtent également au puissant voisin la tentation de s’immiscer dans la campagne électorale ukrainienne. Pourtant, par un ricochet sans doute imprévu au Kremlin, les derniers sondages témoignent d’un regain de popularité de Notre Ukraine (le parti de Viktor Iouchtchenko) à Kiev et dans l’Ouest.

Dans l’Est russophone, l’épreuve de force imposée par Moscou est en revanche savourée comme une revanche. Cette région industrielle et minière, ancien poumon économique de l’Union soviétique, a toujours gardé des liens étroits, y compris familiaux, avec l’autre côté de la frontière. Le pouvoir "paie le prix de sa politique antirusse", confirme Mikhaïl Pogrebinsky, politologue, directeur du Centre des études politiques et de la conflictologie, basé à Kiev. "Quel qu’il soit, le futur gouvernement devra tenir compte du fait que la Russie est décidée à utiliser son potentiel énergétique pour défendre sa position", constate-t-il.

Le premier ministre ukrainien, Iouri Ekhanourov, a défendu, mercredi, à la télévision, un accord qu’il a estimé équilibré. L’opposition, elle, a critiqué ce qu’elle considère comme la faiblesse des négociateurs. "La hausse du prix du gaz menace de provoquer l’effondrement de notre économie", a estimé Viktor Ianoukovitch, défait à l’élection présidentielle de 2004, et proche des Russes. Un adjoint de Ioulia Timochenko, l’héroïne de la "révolution orange" limogée de son poste de premier ministre en septembre 2005, a hurlé à la "trahison des intérêts nationaux".

La hausse prévisible du prix du gaz s’ajoute au quasi-doublement, depuis un an, du prix de l’essence et pourrait alimenter la grogne. Elle risque également de ralentir une croissance qui montrait déjà des signes d’essoufflement. Mais elle devrait aussi conduire le pays à mettre en place une politique d’économies d’énergie, afin de limiter l’actuelle gabegie. Iouri Nejourbida a déjà installé des doubles vitrages dans son appartement. Ses voisins ne devraient pas tarder à l’imiter.

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