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Un article de Piotr Smolar paru dans Le Monde du 9 février 2006

L’affaire des Polonais de Porcheville met en lumière les problèmes de la libéralisation des services

jeudi 9 février 2006 par Piotr Smolar

Ils aimeraient tant qu’on ne parle pas d’eux. Ils n’aspirent qu’à poursuivre leur travail à la centrale électrique de Porcheville (Yvelines), pas plus dur qu’un autre au pays, puis à regagner leurs appartements, situés à 50 kilomètres de là, dans le quartier de la Madeleine, à Evreux (Eure). Mais la quarantaine de travailleurs polonais employés depuis deux mois dans la centrale EDF vient de recevoir le soutien - jugé bien encombrant par certains - de la CGT, qui dénonce leurs conditions de rémunération et d’accueil, au mépris du code du travail. Et cela alors que, le 14 février, le Parlement européen examinera de nouveau la directive dite Bolkestein sur la libéralisation des services en Europe.

Ces ouvriers travaillent sur un chantier important pour EDF : le redémarrage industriel de deux tranches de la centrale, fin 2006 pour la première, fin 2008 pour la seconde, "mises sous cocon", selon l’expression des connaisseurs, depuis 1998. Le coût global est estimé à près de 80 millions d’euros. Pour réaliser ces travaux, EDF à fait appel à Alstom au terme d’un appel d’offres. La société française a elle-même sous-traité une partie des travaux à l’entreprise polonaise Zrew, spécialisée dans la remise en état des centrales électriques, qui a donc envoyé quelque 32 ouvriers. Une autre entreprise polonaise, Zrec, est également présente sur le site de Porcheville.

La CGT a décidé de mener son enquête sur les conditions de travail de ces ouvriers. Elle s’est procuré un contrat de travail à durée déterminée, établi par la société Zrew en août 2005 et devant s’achever ces jours-ci. Il fait état d’un salaire de base de 1 500 zlotys par mois, soit environ 400 euros. A cette somme s’ajoute une prime prévue par la convention collective de l’entreprise, précise le contrat. C’est là que commencent les divergences de vues.

"Quand la CGT parle d’un salaire de 400 euros, ce chiffre ne reflète pas la réalité, assure Gilles Tourvieille, porte-parole d’Alstom. Les ouvriers ont une prime de 1 350 euros par mois, versée par Zrew sur la base de 44 heures de travail par semaine, sur cinq jours. On a demandé à Zrew de respecter scrupuleusement la législation du travail en France. Ils nous ont fourni des documents qui ne laissent pas de doute là-dessus."

Ce calcul ne convient guère à la CGT. "C’est la mise en concurrence des salariés, l’application avant l’heure de la directive Bolkestein, s’emporte Michel Lebouc, secrétaire général du syndicat production-transport CGT en région parisienne. Leur salaire de base est seulement de 400 euros par mois, soit 2-3 euros de l’heure. Le reste, c’est une prime de 45 euros par jour, avec lesquels ils doivent encore payer leur nourriture."

Joint au téléphone, Tadeusz Truzkowski, responsable du projet dans l’entreprise Zrew, ne comprend pas l’émotion suscitée. "Quelqu’un trouve sûrement un intérêt en attisant ces malentendus, peut-être les syndicats. Nous, nous n’avons rien à cacher, dit-il. Nos employés touchent 1 600 zlotys en Pologne et 45 euros net par jour en France, au titre de l’expatriation. Ils sont ravis !"

Lorsqu’on leur rapporte les propos outrés de la CGT, les ouvriers polonais sourient, haussent les épaules, piquent du nez dans leurs écuelles ou tartinent leurs sandwiches avec zèle. Assis dans un baraquement de chantier, à proximité de la centrale, ils déjeunent avant de prendre leur service. Leur salaire ? "Ca dépend. Mais ce n’est pas 400 euros", marmonne l’un d’entre eux. "Qu’est ce que ça peut vous faire ? enchaîne son voisin. On est très content d’être là. Sinon, vous ne croyez pas qu’on repartirait tout de suite ?" La porte s’ouvre, un représentant de Zrew entre, furieux de la présence d’un journaliste. "Vous allez les perturber dans leur travail !", peste-t-il.

A la fin de leur travail, les ouvriers sortent de la centrale et se dirigent vers des minibus, mis à disposition par leur employeur pour les raccompagner, le soir, vers leurs logements. Ils vivent dans des HLM de sept étages, au coeur du quartier de la Madeleine, à Evreux, situé à près de 50 kilomètres de la centrale. Ils refusent de montrer leurs appartements. "Nous en avons loué sept auprès de la mairie d’Evreux et nous payons les meubles, le réfrigérateur, l’électricité, le chauffage, énumère M. Truzkowski. Ils sont au maximum deux par chambre. Où est le mal ?"

Une visite a été organisée en urgence, samedi 4 février, pour des représentants d’Alstom et de d’EDF. "Le logement que j’ai vu était tout à fait convenable, il y avait même les chaînes polonaises à la télévision", explique Philippe Leigné, le directeur de la centrale de Porcheville. "La société Zrew s’est contentée de meubler en urgence un appartement avant la visite, rétorque M. Lebouc. En réalité, les conditions d’hébergement sont indignes."


Peter Mandelson défend la directive Bolkestein

Le commissaire européen pour le commerce, Peter Mandelson, a appelé, mardi 7 février, les Quinze de l’Union européenne au "courage" face au dix nouveaux membres. "Ayez le courage de mettre de côté vos craintes", leur a-t-il dit. Intervenant au cours d’une conférence internationale organisée à Prague, M. Mandelson a plus particulièrement parlé de la libre circulation de la main-d’oeuvre et de la libéralisation des services alors que la directive Bolkestein doit être débattue en session plénière du Parlement européen le 14 février. Le commissaire a souligné les risques d’"un refus d’ouverture" et d’"une dérive populiste" en Europe. "Ne votez pas contre l’avenir", a-t-il lancé à l’adresse de ceux qui veulent bloquer la directive européenne de libéralisation des services.

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