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Un article de Vittorio de FILIPPIS et Claire MARTIN Paru dans Libération le 27 mars 2006

L’âge du cuivre cher

lundi 27 mars 2006 par Vittorio DE FILIPPIS, Claire MARTIN
L’appétit des pays émergents n’explique pas à lui seul l’envol des cours du métal rouge, qui est aussi lié aux investissements des fonds de pension occidentaux.

Londres, Shanghai, Paris, New York... Partout sur la planète, le cours du métal rouge s’envole. Mais c’est au London Metal Exchange, en plein coeur de la City, que se trouve le plus gros marché au monde des métaux non ferreux : c’est là que l’effervescence financière du cuivre est à son apogée. Là que, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, des courtiers survoltés pendus au téléphone scrutent de grands écrans où défile la cotation des métaux. Les cours changent à chaque instant. « Aujourd’hui à 15 h 15, celui qui veut se payer 1 tonne de cuivre devra débourser très exactement 5 225 dollars », expliquait un trader, vendredi. En 2005, le cours moyen du cuivre s’établissait à 3 680 dollars la tonne. « Jamais depuis sa cotation, en 1870, la poussée de fièvre du métal rouge n’avait atteint de tels niveaux. Après le fer et l’aluminium, c’est le troisième métal le plus utilisé au monde », précise Moncef Kaabi, chez Ixis. Autrement dit, le cuivre est souvent considéré comme un bon indicateur de l’activité économique mondiale.

Ogre. Métal bon marché et plutôt abondant, on le retrouve dans de nombreuses industries. Eléments de plomberie, radiateurs, câbles électriques, composants électroniques, automobiles, etc. : tous nécessitent du cuivre. Il profite aussi de plusieurs tendances nettes comme le boom du bâtiment et des travaux publics des grands pays émergents.

Alors, forcément, comme toutes les histoires de matières premières, le cuivre n’échappe pas à l’appétit de l’ogre chinois. Ainsi, la Chine qui n’absorbait qu’un petit 10 % de la production mondiale de cuivre il y a dix ans en croque le double aujourd’hui. A mesure que les 1,3 milliard de Chinois prennent goût aux téléphones, climatiseurs, chaînes hi-fi, automobiles (une voiture contient en moyenne 25 kg de cuivre), ils stimulent d’autant la demande de cuivre. Celle-ci fait également le bonheur des négociants et autres intermédiaires.

Mais voilà, l’appétit de la Chine, du Brésil ou de l’Inde n’explique qu’une partie de l’envolée des cours du cuivre. « L’accélération des prix ne s’explique pas seulement par des tensions physiques entre l’offre et la demande de cuivre, précise Frédéric Lasserre, responsable de la recherche sur les matières premières à la Société générale. La hausse s’explique aussi par un afflux de capitaux des investisseurs. » Qu’ils soient asiatiques, européens ou nord-américains, les fonds de pension investissent de plus en plus sur les matières premières. « Non pas pour spéculer, mais simplement pour diversifier leurs placements. Il s’agit, pour eux, de trouver des marchés non corrélés avec ceux des actions », ajoute Frédéric Lasserre. Selon plusieurs observateurs, les fonds de pension investissent entre 2 et 5 % de leur portefeuille. Pas grand-chose en pourcentage... Mais en valeur absolue, c’est une autre histoire lorsqu’on sait qu’un fonds de pension moyen gère entre 50 et 100 milliards de dollars.

« Injection ». En 2005, la planète a produit une quinzaine de millions de tonnes de cuivre, soit l’équivalent de 54 milliards de dollars. Ce qui représente la capitalisation boursière d’une multinationale de taille moyenne. Il suffit d’un petit pourcentage des avoirs financiers des fonds de pension placés sur un marché comme le cuivre pour que les cours s’envolent. Selon les travaux de la Société générale, le prix d’équilibre fondamental (un calcul qui se fonde uniquement sur l’état de l’offre et de la demande) de la tonne de cuivre devrait se situer aux alentours de 3 600 dollars. La différence avec les 5 240 dollars de vendredi ? « Cela s’explique par l’injection de capitaux venus des investisseurs. » Des investisseurs qui sont persuadés que la demande asiatique, et plus généralement des grands pays émergents, devrait continuer à croître fortement...


Au Chili, un métal gourmand en capital

Premier producteur mondial, le groupe public Codelco a dû nouer une alliance en Chine.

Quand le prix du cuivre bat des records historiques, le Chili en profite. Avec 12 % de la production mondiale en 2004, l’entreprise publique Codelco (Corporacion nacional del Cobre de Chile) en est le premier producteur. L’envolée du précieux minerai rouge lui a permis, en 2005, de dégager 4,9 milliards de dollars, soit un bond de près de 50 % par rapport à l’excédent déjà historique de 2004 (3,3 milliards), pour une quantité inférieure de cuivre vendue.

Et c’est là tout le problème de Codelco : sa production baisse. Si ses mines ne sont pas près de se tarir, en extraire le précieux minerai devient de plus en plus difficile et coûteux. La plus grande mine à ciel ouvert au monde, à Chuquicamata, en plein désert d’Atacama, devrait ainsi passer en exploitation souterraine vers 2014.

Pour accroître sa production, le poids lourd chilien n’a donc d’autre solution que d’ouvrir de nouvelles mines... Et trouver de l’argent pour les financer : ses besoins s’élèvent à 12 milliards de dollars sur les six ans à venir. Mais l’ensemble de ses bénéfices revient à son propriétaire, l’Etat chilien. Codelco ne peut donc investir ses profits pour son développement. Si l’Etat se porte bien ­ il vient de terminer l’année 2005 avec un excédent public jamais atteint depuis dix-huit ans (4,8 % du PIB) ­, l’entreprise, elle, doit chercher des sous. Elle pourrait, certes, emprunter. Mais dans ce cas elle perdrait sa place en tête du hit-parade des sociétés ayant la meilleure « note risque » [1] d’Amérique latine. Car la dette de Codelco est déjà de 3,72 milliards de dollars.

D’où l’alliance stratégique signée en février avec le plus gros consommateur de cuivre au monde : le chinois Minmetals. Le géant chilien a reçu, début mars, 440 millions de dollars de cette entreprise publique chinoise. En échange, Codelco lui vendra chaque année 55 750 tonnes de sa production à des prix préférentiels pendant quinze ans. Avec cet argent frais, la firme pourra commencer à développer son projet de mine baptisé Gaby, dans le désert d’Atacama, probablement à partir de 2008. En échange, Minmetals pourra acquérir 25 % de Gaby.

Cela suffira-t-il à assurer son développement ? Certains réclament une privatisation partielle de l’entreprise. Ce que la présidente chilienne Michelle Bachelet refuse. Elle consentirait toutefois à ce que Codelco garde une partie de ses bénéfices. Une réforme attendue, car personne ici n’imagine que le prix du cuivre se maintienne aussi haut bien longtemps.

[1] Chaque multinationale est évaluée par des sociétés de rating selon ses capacités de remboursement.

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