Liste des auteurs

Un article de Jacques Follorou paru dans Le Monde du 10 mai 2006

L’argent des immigrés : Western Union dicte sa loi

mercredi 10 mai 2006 par Jacques Follorou
Les publicités vantant, d’un côté, les liens entre les peuples, de l’autre les mérites de Western Union (WU), leader mondial des transferts d’argent en espèces, envahissent régulièrement les murs de la planète, dans une de ces campagnes que la société américaine aime à multiplier. Premier objectif : ne pas perdre sa place de leader sur un marché en pleine expansion. Le transfert de fonds des émigrés vers leur pays d’origine est considéré comme une "mine d’or" par les experts financiers.

Souvent lié par des accords aux réseaux postaux et ferroviaires nationaux, WU offre un maillage unique de 225 000 agences dans 195 pays. On est loin de la petite compagnie de télégraphe née en 1851 dans le Far West. Cette entreprise, rachetée en 1994 par le groupe américain de services financiers First Data - qui a refusé de répondre aux questions du Monde -, déclarait, en 2005, plus de 3 milliards de dollars de bénéfices (2,4 milliards d’euros).

Un profit issu, surtout, des 25 milliards de dollars de flux ayant transité entre les pays riches et les pays pauvres par son intermédiaire - l’équivalent du produit intérieur brut (PIB) de la Tunisie (10 millions d’habitants).

Selon le Fonds monétaire international (FMI), les migrants sont la première source de financement extérieur des pays en développement . Ils ont envoyé, en 2005, plus de 160 milliards de dollars vers leurs pays d’origine ; une somme qui ne tient pas compte des transferts informels de type hawala dans les pays musulmans - une forme de transfert de gré à gré - ni d’autres mécanismes de compensation en Inde ou en Chine. Echappant à tout contrôle, ils permettent de verser une somme chez un commerçant qui dispose d’un correspondant dans le pays d’origine du migrant, ce correspondant remettant l’argent à une personne prévenue par téléphone.

A titre de comparaison, l’aide publique internationale au développement ne s’est élevée, en 2004, qu’à 79 milliards de dollars. La même année, dans les pays les plus pauvres, pour un dollar provenant de l’aide internationale, six étaient versés par les immigrés. En 2003, l’Inde, les Philippines et le Mexique étaient les premiers bénéficiaires de cette manne. Au Sénégal, les budgets des ménages sont constitués à 50 % par des versements de l’étranger.

WU surfe sur l’augmentation constante de ces flux. La société affiche près de 10 % de croissance par an, loin devant ses concurrents Travelex et Moneygram, aux commissions pourtant moins élevées. A Paris, Travelex propose un transfert de 250 euros pour 8 euros de commission, quand WU demande 24 euros. Pourtant, Travelex doit recourir, dans certaines régions, aux réseaux du géant WU, dont le secret du succès réside dans son implantation. Au Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique, WU compte 1 000 agences, contre une dizaine pour Moneygram.

TRANSFERT PROHIBITIF VERS L’AFRIQUE

Ainsi, la firme est perçue comme "efficace, même si la commission est élevée", admet Adamo Doumbia, un médecin d’origine malienne qui préside l’Amicale des Français d’origine africaine. Selon lui, les transferts de fonds ont généralement pour objet "la santé, la nourriture ou les réparations légères", mais prennent toute leur importance en cas d’urgence. "Lorsque les crickets sont passés, précise-t-il, j’ai envoyé de l’argent pour que ma famille puisse acheter une tonne de riz et de mil."

Combien coûtent ces envois ? WU module en fait ses commissions selon les rapports de force locaux. Aux Etats-Unis, la concurrence et les pressions des organisations latino-américaines ont permis de réduire la commission de 20 % à 5 % des fonds en quinze ans. Mais le transfert vers l’Afrique reste prohibitif. "Western Union est très rentable grâce aux commissions", juge l’ambassadeur français Christian Conan, qui anime un groupe de travail sur le codéveloppement.

Pour se défaire de son image de conglomérat vivant de la misère du monde, WU s’active à promouvoir un profil humaniste. Il a ainsi largement célébré, en 2005, ses dix ans de présence en Afrique, distribuant à cette occasion des bourses universitaires et du matériel, en ayant pris soin, auparavant, de s’associer à des médias africains.

Face à cette emprise, certains "résistent". Alhassan Burry préside Forim, un organisme qui regroupe, en France, 600 associations issues de l’immigration d’Afrique, d’Asie et des Caraïbes. "Le pseudo-mécénat de Western Union, l’aide au rapatriement des corps ou les prêts aux étudiants dans les pays d’immigration sont en fait des moyens pour étendre son hégémonie et se faire passer pour un acteur institutionnel, estime-t-il. Alors qu’il est une verrue qui ponctionne l’épargne des migrants et limite le codéveloppement à la seule consommation privée."

"Western Union, c’est pour l’urgence, mais c’est de l’arnaque, explique Sékou Bathily, 34 ans, originaire de la région de Kayes, au Mali, qui vit dans un foyer de travailleurs à Montreuil (Seine-Saint-Denis). Ceux qui utilisent souvent ce système sont généralement dépourvus de liens sociaux forts." Son père, reparti dans son village de Bada, l’avait fait venir en 1990. Aujourd’hui, Sékou Bathily dirige Bada France, qui gère l’épargne d’une trentaine d’adhérents originaires du même lieu. Grâce aux 10 euros versés tous les mois par chacun, l’association subvient aux besoins des familles au Mali, prend en charge les salaires des six enseignants de l’école qu’elle a fait construire en 2000 et finance le centre de santé communautaire.

Sur les fonds envoyés en commun au pays par Bada France avec une douzaine d’autres groupes de Maliens originaires de la région - jusqu’à 20 000 euros par passage, convoyés par des gens de confiance -, 80 % sont consacrés à la santé, à l’éducation ou à l’achat de nourriture et 20 % à des investissements collectifs tels que des puits. Le système de compensation est fréquemment utilisé, pour éviter les contrôles douaniers, les actes de banditisme "et les ponctions de Western Union", conclut Sékou Bathily.


Des flux financiers parfois suspects

Selon les services français de lutte contre le blanchiment (Tracfin), les flux monétaires transitant par Western Union sont devenus si importants que cette société ne peut plus se dérober aux exigences de sécurité financière édictées depuis les attentats du 11-Septembre aux Etats-Unis.

Avant cette date, en France, quelques soupçons sur des transferts transitant par Western Union avaient été transmis à la direction de la surveillance du territoire (DST). Depuis fin 2001, plus de 450 signalements de transferts suspects lui ont été signalés, suscitant l’ouverture de plus d’une dizaine d’enquêtes préliminaires par le parquet spécialisé dans la lutte antiterroriste à Paris.

A ce jour cependant, la société n’a jamais été poursuivie en France pour d’éventuelles complicités de blanchiment ou d’autres délits financiers. Au sein de la direction centrale de la police judiciaire, on indique que l’utilisation indue de Western Union apparaît surtout dans les affaires de proxénétisme, de faux papiers et de drogue, essentiellement par les trafiquants de petite envergure.

La découverte, en 2005, par l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (Ocrteh), d’un réseau international de proxénétisme sur Internet est venue illustrer l’utilisation frauduleuse de Western Union. Des sites suspects d’escort girls ou de city tours apparaissaient puis fermaient. Quatre à cinq jeunes femmes, sur chaque site, annonçaient leur arrivée dans une ville. Elles y restaient quelques jours puis repartaient vers une autre destination. Elles travaillaient pour deux réseaux : le premier dirigé par des Albanais, le second par des Russes et des Roumains. Les jeunes femmes venaient en France grâce à de fausses invitations et gagnaient 1 500 euros par jour. L’argent était rapatrié via Western Union à Moscou et à Bucarest vers la tête du réseau.

Tracfin garde aussi un oeil attentif sur le recours aux services de la société américaine dans des régions comme le Nord-Pas-de-Calais, où se trouve une forte concentration de migrants clandestins. Parmi les quelque 200 réfugiés recensés aujourd’hui à Calais, après la fermeture du centre de Sangatte, ils sont encore nombreux à utiliser Western Union.

"Les clandestins croient payer jusqu’à Londres. En fait, arrivés à Calais, un autre réseau les prend en main et ils doivent de nouveau payer leur départ vers le Royaume-Uni", explique Antoine Deguines, avocat de militants associatifs poursuivis, en 2004, pour avoir aidé des migrants à retirer des fonds.

"Il faut plusieurs envois de parents éparpillés dans le monde pour réunir la somme nécessaire au passage", explique Jean-Claude Lenoir, l’un des piliers de l’association Salam, pour qui "ceux qui utilisent Western Union sont les petits, les migrants ou les passeurs, jamais les mafias". "C’est trop petit pour elles", assure-t-il.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !