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Article de Babette Stern paru dans Le Monde du 10 avril 2006

L’argent des migrants irrigue l’économie des pays pauvres

lundi 10 avril 2006 par Babette Stern
Sur le boulevard Saint-Michel, la principale artère de Cotonou, comme sur l’avenue Jean-Paul-II adjacente, les panneaux publicitaires se succèdent sur le terre-plein central : "Money Gram, le meilleur système de transfert d’argent électronique", affirme l’un. "Western Union, transférez votre argent en quelques minutes", promet l’autre.

Au Bénin comme sur l’ensemble du continent africain, les transferts de fonds des travailleurs migrants vers leur pays d’origine sont un phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Il est déjà très répandu en Amérique latine et en Asie. Dans une étude récente, la Banque mondiale chiffre à 126 milliards de dollars (près de 97 milliards d’euros) les sommes versées en 2004, soit 10 milliards de plus que l’année précédente.

Au niveau mondial, ces flux de capitaux privés représentent désormais le double de l’aide publique des pays riches au tiers-monde. Ils sont la deuxième source de financement externe des pays en développement, derrière les investissements directs.

Devenus un des éléments majeurs de l’économie du développement, les transferts de fonds ­ qui circulent du Nord au Sud mais également entre pays en développement ­ ont été, avec la microfinance, l’un des principaux sujets de la réunion, les 6 et 7 avril, des ministres des finances de la Zone franc, présidée par Thierry Breton, ministre français de l’économie.

Pour Abdoulaye Diop, ministre sénégalais des finances, "les envois des travailleurs ont une incidence ethnique, sociale et économique". Ils sont l’un des liens entre les migrants, leur famille et leur pays. Au Sénégal, dit-il, ces transferts ont été multipliés par cinq entre 1999 et 2003, pour atteindre 232 milliards de francs CFA (360 millions d’euros).

Dans les huit pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), cette manne est pourtant diversement appréciée. "Les pays exportateurs de main-d’oeuvre, comme le Sénégal, le Mali, le Burkina Faso y trouvent une source supplémentaire de revenus", dit Polycarpe Abah Abah, ministre camerounais des finances. En revanche, ajoute-t-il, ceux qui accueillent des travailleurs immigrés, comme le Gabon, la Guinée équatoriale ou la Côte d’Ivoire, voient d’un moins bon oeil l’argent des migrants aller s’investir dans leur pays d’origine.

L’ambassadeur Christian Conan, chargé par la France d’animer un groupe de travail sur le codéveloppement, estime qu’un juste milieu devrait être trouvé. Il propose notamment de mieux canaliser les sommes qui rentrent au pays pour qu’elles servent non seulement à améliorer le niveau de vie des familles, mais qu’elles contribuent au développement économique du pays. Il recommande également d’inciter les migrants à épargner dans leur pays d’accueil pour contribuer, là aussi, à la création de nouvelles activités.

"UNE DÉPENDANCE"

Codjo Yemadje, Isaac Quenum et Hilarie Assogbahou n’ont pas de famille à l’étranger. Ces trois artisans béninois, le sculpteur, le tisserand et le teinturier, ont, eux, fait appel à un organisme de microcrédit pour acheter de quoi débuter : le métier à tisser, les tissus, le fil, le ciseau à bois. Ils ont emprunté 150 000 francs CFA (230 euros) chacun, sur douze mois à la Padme (Promotion et appui au développement des micro-entreprises). "Nous n’avons pas accès au circuit bancaire, aucune garantie à proposer et pas d’argent pour démarrer" dit Codjo. Ils sont des milliers dans son cas.

La microfinance, forme moderne de la tontine africaine, est l’autre phénomène en croissance spectaculaire dans les pays en développement. Quelque 60 millions de personnes bénéficieraient aujourd’hui de microcrédits dans le monde. En Afrique de l’Ouest, il existe aujourd’hui 591 institutions de microfinance, six fois plus qu’en 1993. Cinq millions de personnes en bénéficient, soit environ 7 % de la population totale et 15 % de la population active.

Pour les experts, le lien entre transferts de fonds des migrants et microcrédit est évident. Mieux géré, mieux canalisé, mieux réparti, l’argent venu de l’étranger pourra s’investir, via les organismes de microcrédit, dans des projets profitant aux communautés locales et plus généralement à l’économie du pays.

Les transferts de fonds soulèvent pourtant une question essentielle. Source importante de devises étrangères, "ils exercent un effet stabilisateur, car on constate qu’ils augmentent en période de crise économique, dit le ministre camerounais. Mais ils créent également une dépendance chez les bénéficiaires et encouragent la migration des jeunes travailleurs". Quant aux microcrédits, leur taux d’intérêt extrêmement élevé ­ entre 17 % et 30 % ­ est, pour beaucoup, inadapté aux ressources des plus pauvres auxquels ils sont censés s’adresser. Ces questions seront abordées le 20 juin lors de la conférence de Paris présidée par Jacques Chirac. L’ONU a décrété 2005 "Année du microcrédit".

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