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Jean-Michel Bezat | Le Monde le 10.01.2008

L’arrivée de Gazprom au Nigeria soucie les Occidentaux

jeudi 10 janvier 2008 par Jean-Michel Bezat

Gazprom a l’intention d’exploiter du gaz en Afrique subsaharienne, notamment au Nigeria. Le groupe gazier russe a engagé des négociations avec le gouvernement d’Abuja pour acquérir des blocs d’exploration et investir dans des usines de gaz naturel liquéfié (GNL).

L’arrivée de Gazprom annoncée par le Financial Times et confirmée par les autorités nigérianes, rebat les cartes dans une région - le golfe de Guinée - où Européens, Chinois et Américains se disputent les réserves de pétrole et de gaz. Et elle inquiète les pays occidentaux, de plus en plus soucieux de la sécurité de leurs approvisionnements.

Cette démarche s’inscrit dans le cadre de la coopération énergétique que le président russe Vladimir Poutine veut développer avec le premier producteur africain d’hydrocarbures. Gazprom, qui assure déjà un quart des approvisionnements de l’Europe, a désormais des ambitions mondiales.

Selon le gouvernement nigérian, le groupe présidé par Dmitri Medvedev, successeur désigné de M. Poutine à la présidence russe, est prêt à investir de 1 à 2,5 milliards de dollars (680 millions à 1,7 milliard d’euros) dans l’exploitation du gaz naturel. Son directeur général, Alexeï Miller, répète que le groupe est devenu un acteur majeur sur le marché du GNL et qu’il doit à la fois accroître cette activité et ses régions d’implantation.

"RISQUES CONSIDÉRABLES"

Certaines sources occidentales indiquent que les négociateurs de Gazprom ont plaidé leur cause en soulignant que les majors (Shell, Exxon, Chevron, Total, ENI...) ont outrageusement profité depuis cinquante ans des hydrocarbures du delta du Niger sans en donner un juste retour au pays. Ils se font forts d’offrir de meilleures conditions que les Américains ou les Européens, mais aussi les compagnies publiques indiennes, chinoises et sud-coréennes présentes dans la région.

"On a pris la décision de développer une stratégie hors de Russie. L’Afrique est une de nos priorités", a indiqué l’un de ses dirigeants, Ilia Kochevrine. Le groupe aurait proposé au Nigeria d’investir dans ses infrastructures énergétiques en échange d’un accès à ses importantes réserves de gaz.

Depuis son élection à la présidence du Nigeria, en avril 2007, Umaru Yar’Adua a fait de l’amélioration des performances du secteur des hydrocarbures l’une de ses priorités. Le pays pratique encore le torchage des gaz associés à la production pétrolière. Le pays perdrait non seulement 2,5 milliards de dollars par an. Mais les fumées des torchères contiennent des produits (benzène...) qui ont des effets très néfastes sur la santé des populations du delta du Niger.

M. Yar’Adua a mis la pression sur les compagnies pétrolières pour qu’elles cessent ces torchages, répondant ainsi aux exigences des populations du delta. Gazprom, qui pratique lui aussi le torchage en Russie, proposerait un projet de capture de ce gaz qui serait brûlé dans des centrales fournissant de l’électricité à des régions qui en sont privées.

Les dirigeants du groupe russe savent qu’investir au Nigeria prendra du temps. Chez Total, on se rappelle qu’entre les premières études et la mise en service du premier train de liquéfaction du gaz, il s’est écoulé vingt-quatre ans. Cela comporte aussi des risques considérables en raison des attaques incessantes des mouvements de rébellion contre les installations pétrolières du delta du Niger : depuis deux ans, le Nigeria a subi une perte d’environ 600 000 barils de brut par jour. Le quart de sa production.


L’expansionnisme de Gazprom est un défi, pas une menace

Un monopôle d’Etat a ses avantages, même quand il est coté. Il n’a pas trop de comptes à rendre à ses actionnaires - surtout quand siège à la tête de son conseil d’administration un vice-premier ministre qui est le futur président du pays, comme dans le cas de Gazprom.

Le géant russe vient de commencer des négociations avec le Nigeria pour la mise en valeur de ses ressources gazières. La nouvelle a provoqué la consternation dans certaines capitales européennes. Mais, en dépit de toutes les théories du complot, même un accord en bonne et due forme avec Lagos - et on en est encore loin - ne donnerait pas à la Russie la mainmise sur les approvisionnements de l’Europe.

Le principal problème du Nigeria est qu’il manque d’infrastructures et d’équipements pour exploiter ses ressources gazières, qui partent littéralement en fumée, gaspillées en torchères par les majors du pétrole qui opèrent dans le pays. Une meilleure technologie devrait permettre d’augmenter la production et l’offre mondiale - ce qui pèserait sur les prix, sans doute une des raisons de l’intérêt de Gazprom pour le projet.

Il y a là certainement un défi pour les groupes occidentaux comme le britannique Centrica, qui s’intéressait aussi au Nigeria. Ceux-ci ont plus de contraintes que Gazprom, qui peut se fixer des objectifs politiques et stratégiques à long terme. L’influence croissante des compagnies nationales sur les marchés énergétiques est un défi permanent pour les firmes occidentales, qui craignent de ne pas pouvoir rivaliser à armes égales dans la course à la mainmise sur les ressources énergétiques.

Mais Gazprom ne réussit pas toujours à battre le marché. Le cas algérien en est un bon exemple. La Russie avait tenté d’enrôler l’Algérie dans un partenariat qui aurait pu poser les fondations d’un "OPEP du gaz". Mais l’Algérie est pour les pays consommateurs un concurrent bienvenu de la Russie, et la Sonatrach sait exploiter cette situation. Quand la Russie s’était lancée dans l’aventure hasardeuse de couper le gaz à l’Ukraine - entraînant une baisse des livraisons dans le reste de l’Europe -, Alger avait fait savoir jusqu’en Europe de l’Est que son gaz était disponible.

Pour l’Europe, la bonne réponse à l’expansionnisme de Gazprom est d’en relever le défi. Pas de céder à la paranoïa.

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