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Stephen Bouquin | L’Humanité du 21.07.2007

L’autogestion, c’est possible !

samedi 21 juillet 2007 par Stephen Bouquin
Stephen Bouquin, Maître de conférence en sociologie, université d’Amiens [1]

L’entreprise japonaise Toyal annonce vouloir fermer son unité de production dans les Pyrénées- Atlantiques (Accous). L’héroïsme du député Jean Lasalle n’aura pas suffi. En fait, nous faisons face à l’échec de bon nombre de stratégies de « sauvegarde de l’emploi ». Les pouvoirs publics sont amenés à surenchérir en matière d’aides publiques. Même lorsque beaucoup est offert, sans contrepartie, cela ne fait que prolonger le « dumping social ». Un voyage récent au Venezuela m’a donné l’occasion de faire connaissance avec une autre réalité. Je vais parler d’une entreprise fabriquant des sanitaires.

Au printemps 2006, les travailleurs de Sanitarios à Maracay font grève pour une hausse des salaires. L’entrepreneur concède une hausse de 20 %, mettant les rémunérations au niveau du salaire minium. Mais l’accord n’est pas respecté. Le patron menace de faillite l’entreprise. À l’automne, les travailleurs font grève pour obtenir l’application de l’accord. Le patron menace d’abandonner l’usine car il n’est plus possible de « faire des affaires ». Il finit par partir mais il a fait un mauvais calcul car les travailleurs occupent l’usine et remettent la production en marche. Les ingénieurs sont partis ? Qu’à cela ne tienne, les travailleurs connaissent leurs outils. Ils mettront une semaine à consigner les calibrages des machines-outils. Les dosages de pigments pour colorer la céramique manquent ? Ils ont mis un mois à les reconstituer. Ils vendent les stocks et achètent la matière première. Depuis près d’un an, ils fonctionnent sans compte bancaire mais s’organisent pour vendre, encaisser, acheter.

Tout le monde gagne désormais autant. Ce n’est toujours pas le salaire minium mais presque. Chacun a droit à une bourse alimentaire qui aide beaucoup. Ils revendiquent la nationalisation de leur entreprise, mais sous contrôle ouvrier. Ils ont élu la direction de l’entreprise en assemblée générale. Les 630 ouvriers tiennent chaque semaine leur assemblée. Les cadences ont été réduites d’un tiers. Sur les postes les plus pénibles, on travaille à tour de rôle une demi-heure. Le « sureffectif » crée des moments de discussion, de détente. Le travail n’est pas moins bien fait, au contraire. Ils sont passés de 35 % à 5 % ou 10 % de pièces mises au rebut. La production est écoulée auprès de particuliers, à bas prix. Le marché s’est donc étendu, vu les besoins en sanitaires. En fait, l’entreprise fonctionne mieux.

Certes, il n’y a plus de contremaîtres mais un règlement du travail existe encore. Il a été approuvé en assemblée générale et le collectif de travail paraît bien plus discipliné par lui-même que par la coercition patronale. La leçon de cette histoire est évidente. Une usine peut fonctionner sans patron. Le management l’a compris aussi et concède parfois une sorte « d’autogestion », mais sous le contrôle du client. Dans ces cas-là, la valeur d’échange prédomine encore. Pour s’en extraire, il faut d’autres critères de gestion et mettre au centre la valeur d’usage. Faute de cela, de telles expériences ne peuvent exister durablement. L’interdiction des licenciements a des vertus incantatoires. Admettons qu’un gouvernement l’applique, le capital s’enfuirait ou demanderait des contreparties. Alors pourquoi ne pas directement poser la question de la propriété sociale et produire sous le contrôle des « opérateurs » ?

De plus, quelle entreprise ne fonctionne pas avec des aides publiques ? Ce n’est donc plus seulement la prestation de travail et le capital investi qui créent de la valeur, ce sont aussi les deniers publics. Cela justifie un droit de veto, de la part des collectifs de travail comme des pouvoirs publics. L’argumentation est simple : « Soit vous rétrocédez les aides publiques et vous garantissez un reclassement des salariés, soit nous codécidons de l’avenir de l’entreprise. Et s’il faut la reprendre, on le fera. La question de dédommagement se règle au cas par cas. » Voilà un raisonnement permettant de construire un rapport de forces. Le député Jean Lasalle a fait preuve de volontarisme. Mais, avec tout le respect qu’il mérite, ce fut « donquichottesque » et on retrouve là une vieille leçon : ni Dieu, ni maître, ni sauveur suprême, on ne peut compter que sur nous-mêmes.

[1] Directeur de la revue les Mondes du travail (www.lesmondesdutravail.net

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