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Christian Vallery | energies syndicales mars 2013

L’eau au service de l’énergie

mercredi 20 mars 2013 par Christian Vallery
Le dossier du renouvellement des concessions hydroélectriques devrait bientôt trouver une issue. La CGT, pour sa part, continue de défendre ses projets et ses valeurs.

La France va-t-elle ouvrir à la concurrence ses barrages et ouvrages hydroélectriques ? Demandée par l’Union européenne dans le cadre de la libéralisation de l’énergie et initiée en 2010 par le ministre de l’Énergie de l’époque, Jean-Louis Borloo, cette mise en concurrence concerne, rappelons-le, 20 % du parc hydroélectrique français. 49 barrages, dix lots, soit 5 300 des 25 400 MW d’un parc exploité à plus de 80 % par EDF et à 12 % par GDF Suez à travers la Shem (Société hydroélectrique du Midi) et la CNR (Compagnie nationale du Rhône).

Première énergie renouvelable en France et deuxième source de production électrique, l’hydroélectricité attise nombre de convoitises [1] : les barrages étant pour la plupart amortis sont de véritables mannes financières. Et sont indispensables à l’équilibre du réseau électrique notamment en période de pointe pour leur capacité d’intervention rapide et extrêmement fine.

L’Europe s’émeut

Les gouvernements précédents avaient pris du retard sur ce dossier. Et en octobre dernier Delphine Batho, ministre de l’Énergie, a fait savoir qu’elle ne souhaitait pas « une nouvelle libéralisation » et qu’elle demandait « l’étude de scénarios alternatifs. » Étude confiée à la députée PS Marie-Noëlle Battistel qui devrait rendre sa copie à la fin du mois de mars.

Bruxelles s’émeut de la situation française qui ne correspond pas à ces attentes libérales et le fait savoir… « La France s’était engagée (…) à attribuer ses concessions sur la base de procédures d’appels d’offres. C’était sur cette base que la Commission avait retiré l’infraction introduite devant la Cour de justice (en 2006, NDLR [2]). Nous attendons des précisions des autorités françaises et allons analyser la situation. » La situation presse-t-elle ?

Patrimoine de la nation

Pour Robert Gérenton, responsable du collectif hydroélectricité de la FNME-CGT, « Les alternatives à la mise en concurrence sont de deux ordres. Soit on modifie notre réglementation - la procédure de mise en concurrence étant imposée par la loi Sapin, soit on engage un bras de fer avec Bruxelles. Nous considérons que la constitution d’un rapport de forces est nécessaire afin de pousser à la prise de telles décisions. » Porteuse de la constitution d’un pôle public de l’énergie, la FNME-CGT est « Radicalement opposée à cette nouvelle étape de la déréglementation du secteur. L’hydroélectricité doit rester sous maîtrise publique, afin d’échapper à la marchandisation de l’eau et respecter ce droit fondamental : l’eau, patrimoine commun de la Nation. » Récemment, un groupe de parlementaires em-mené par le sénateur (PS) de l’Aude, Roland Courteau a déposé un projet de loi préconisant la prolongation des concessions.

Une initiative qui rajoute à l’agacement des industriels candidats à la reprise des concessions, dans les starting-blocs depuis des mois. Vattenfall, e.on, BkW, Poweo Direct Energie, Enel, Statkraft s’étouffent de voir le gouvernement jouer les prolongations, alors que treize concessions sont déjà arrivées à échéance. Et les appétits ne manquent pas autour d’une ressource convoitée. L’Union française de l’électricité (UFE), groupement d’employeurs du secteur, a effectué en 2011 une étude sur les possibilités de développement de l’hydroélectricité en France, identifiant un potentiel supplémentaire de 10,6 TWh annuels, l’équivalent de deux tiers de la consommation domestique de la région Rhône-Alpes.

Une énergie… à renouveler

Projets qui se heurtent à une autre logique, celle des impératifs écologiques. Dans le cadre de la directive cadre sur l’eau et de la loi sur l’eau de 2006, la France a entamé la révision du classement de ses cours d’eau. Ceci afin d’assurer la libre circulation des espèces et des sédiments en limitant les ouvrages construits en travers des cours d’eau. Pour de nombreux petits producteurs regroupés au sein du syndicat France Hydroélectricité, « Ces classements bloquent l’expansion des énergies renouvelables ». Si les classements proposés sont retenus, 76 % du potentiel identifié par l’étude l’UFE seraient de fait inexploitables. Pour la CGT, Robert Gérenton rappelle que « La PPI (Perogrammation pluriannuelle des investissements) pour la période 2009-2020 prévoit une augmentation de la puissance installée de 3000 MW par l’installation de nouvelles STEP [3] et le suréquipement d’installations existantes. » Et la CGT porte, entre autres projets, ceux des STEP (Stations de transfert d’énergie par pompage) de Redenat, de Le Clou et Grande Combe en encore Guerledan . Et de s’étonner : « Alors que se déroule le débat sur la transition énergétique, et que l’on parle énormément ces derniers temps d’énergies renouvelables, je trouve qu’on reste discret sur la question de l’hydroélectricité. Beaucoup de gens semblent attendre l’issue de la réflexion de la commission Battistel pour se prononcer sur le dossier des concessions hydroélectriques. Et alors que l’on maîtrise parfaitement cette technique, il n’y a bien que la CGT pour porter des projets de STEP qui permettaient de répondre à des demandes précises, que ce soit pour l’équilibre du réseau ou pour alimenter des sites et des projets industriels. » D’où la nécessité de veiller, syndicalement et politiquement, à ce que l’eau reste dans le giron de la Nation…


Eau, énergie et argent

EnR : tout n’est pas gratuit

Robert Gérenton, animateur fédéral du secteur hydroélectricité

« Nous sommes confrontés parfois à des situations singulières. Certains week-ends où notre consommation électrique est très faible, nous devons accueillir sur notre réseau des quantités très importantes d’électricité issue des renouvelables, éolien et photovoltaïque, que nous avons l’obligation de prendre.

Pour ne pas faire « tomber » le réseau, nous sommes alors obligés d’ouvrir les vannes pour ne pas turbiner et produire. On va donc rejeter un MW hydroélectrique à 25 euros, pour accueillir des électrons dont le tarif varie de 80 à 300 euros le MW. Qu’on ne nous dise pas que l’éolien et le photovoltaïque sont des énergies gratuites ! »

Hydr’Alu

Laurent Hérédia, secrétaire général du syndicat CGT Énergie Savoie

« Le projet Hydr’Alu concerne la construction de deux STEP en Savoie sur les sites de Grande Combe et Le Clou, déjà prospectés par EDF dans les années quatre-vingt. En termes de production, nous sommes là sur 2 500 MW, soit l’équivalent de deux tranches d’EPR. Il est intéressant de noter que cela correspond à l’estimation faite par RTE (gestionnaire du réseau de transport d’électricité) selon laquelle à l’horizon 2017, pour éviter les coupures en France, il faudrait 2 500 MW supplémentaires sur le réseau pour passer les pointes.

Au-delà de cet aspect, l’idée est de valoriser la participation financière directe de l’État sur des outils de production d’électricité, dont la rentabilité n’est envisageable que sur plusieurs décennies. Car il nous faut être extrêmement vigilant quant aux dérives actuelles liées à la spéculation sur l’énergie. L’arrivée de nouveaux acteurs proposant aux usines de « s’effacer » lorsque la Bourse de l’électricité devient plus rentable que la production industrielle locale risque de tendre à la création d’usines virtuelles… »


Concessions dossier en suspend

Un gouvernement attentiste, des sénateurs PS qui proposent une loi, des enjeux environnementaux...Le point avec Robert Gérenton, animateur du secteur hydraulique de la FNME-CGT.

Le dossier des concessions hydroélectriques n’avance guère ces derniers temps. Est-ce bon signe ?

Robert Gérenton : Aujourd’hui, le gouvernement semble être quelque peu embarrassé. La ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, Delphine Batho, a exprimé l’idée que le gouvernement pourrait ne pas ouvrir les concessions hydroélectriques à la concurrence, ou tout au moins choisir une solution alternative. En face, l’Europe menace en disant : attention… si vous ne faites rien en matière de concessions, de quels leviers disposez-vous pour ouvrir le marché français à la concurrence ? Tout le monde est en attente du rapport de Marie-Noëlle Battistel, commandé par Delphine Batho, qui devait être rendu à la mi-février et qu’on attend plutôt pour fin mars. Et il y a d’autre part la proposition de loi du sénateur Courteau, qui à mon sens laisse beaucoup de choses en suspens… Mais tout cela prouve au moins que des gens réfléchissent au dossier.

En quoi consiste la proposition de loi Courteau ?

R. G. : De porter la durée des concessions de 75 à 99 ans. Sauf que l’on ne sait pas ce qu’il advient des 13 concessions dont l’échéance est arrivée à son terme. Seront-elles soumises à une procédure de mise en concurrence sur la base du projet Borloo ? L’autre question a trait aux programmes d’investissements, et notamment leur amortissement. Car prolonger de vingt-cinq ans (75 à 99) l’autorisation d’exploiter les concessions ne suffit pas à pallier, sur la durée, aux investissements nécessaires ou souhaitables, notamment en termes de réalisation de STEP (Station de transfert d’énergie par pompage), par exemple. Il nous semble que de tels projets nécessitent que la durée de la prolongation de la concession soit adaptée au montant des investissements réalisés. Sinon personne ne se lancera… faute de retour sur investissement.

Le nouveau classement des cours d’eau français se poursuit. Qu’est-ce que ça change ?

R. G. : Un certain nombre de petits producteurs sont mécontents, estimant que ce nouveau classement empêche la création d’ouvrages hydroélectriques, pourtant de petite taille.

Cela soulève de manière plus globale le problème de l’acceptabilité de quelque projet que ce soit par les populations. Même à être considérée comme une énergie renouvelable, ce qu’elle est, l’hydroélectricité a aussi ses détracteurs. On voit bien aussi que sur certains sites susceptibles d’accueillir des éoliennes, l’opposition locale peut être très forte. N’oublions pas que construire des capacités de production implique par ailleurs de construire des capacités de réseaux, qu’il faut aussi faire accepter. Cela concernerait plutôt les gros ouvrages, de type STEP. Ce qui est surprenant est qu’on ne parle pas plus d’hydroélectricité et notamment des STEP qui sont pourtant une des rares solutions de stockage que l’on maîtrise. En matière d’EnR, cette question du stockage est pourtant fondamentale : on le voit bien pour l’éolien ou pour le photovoltaïque. Bien sûr, il existe des solutions, telle que l’utilisation de l’énergie pour produire de l’hydrogène. Sauf que le coût est très élevé. L’Allemagne a également travaillé sur la fabrication et le stockage d’air comprimé, ce qui nécessite néanmoins d’immenses cavités géologiques. La solution des batteries paraît la plus évidente : facile à utiliser, à raccorder à un réseau de distribution ou située sur un lieu de production.

On arrive même à des batteries d’un MW, pour un coût (du MW) sensiblement proche de celui d’une STEP. Sauf qu’une STEP durera 120 ans, pas une batterie !


Houille blanche et industrie Hydr’Alu, un projet CGT...

Ou comment l’hydroélectricité pourrait redonner des perspectives industrielles à la Savoie.

Quelque 450 salariés, une centaine de sous-traitants et de nombreux emplois indirects, tous menacés par l’augmentation future de la facture électrique ? Il ne s’agit pas d’une hypothèse mais de la réalité qui menace l’usine d’aluminium Rio Tinto Alcan de Saint-Jean-de-Maurienne, en Savoie. Pour produire 100 000 tonnes annuelles, le site industriel - et ses 120 cuves d’électrolyse - consomme autant que la ville de Lyon. En 1984, le propriétaire d’alors, Aluminium Pechiney, avait négocié avec EDF un tarif très préférentiel – à 18 euros le MWh – en contrepartie du financement d’une tranche nucléaire. Une manne qui se tarira en avril 2014, d’où le projet de Rio Tinto Alcan de mettre les clés de l’usine sous la porte…

Co-investir

Pour Laurent Hérédia, secrétaire général du syndicat CGT Énergies Savoie, « C’est plutôt un prétexte pour partir. S’il est vrai qu’aujourd’hui, au prix du marché, le MW est plutôt à 40 ou 42 euros, équiper le site de nouvelles cuves à électrolyse permettrait déjà de réduire la consommation d’électricité de 20 %. La vraie question de fond est : quel est le taux de rentabilité qu’exige Rio Tinto ? »

Cela dit Rio Tinto Alcan pourrait être associé au projet Hydr’Alu de cofinancement monté par la CGT et deux de ses fédérations, la chimie (FNIC) et mines-énergie (FNME). Dès lors qu’il y aurait au préalable une prise de participartion majoritaire de l’État dans ce projet « L’idée est simple : construire une ou deux STEP, sur les sites de Grand-Combe ou Le Clou. Soit 2 500 MW par STEP, utilisés en pointe.

Rio Tinto serait associé au financement de ces ouvrages – estimés à deux milliards d’euros – et en contrepartie, au lieu de toucher des subsides sur la vente de l’électricité produite, aurait un tarif préférentiel sur celle-ci pour une période de trente ou quarante ans. » Un co-investissement qui, s’il était acquis, permettrait d’ores et déjà au site de fonctionner sur de bonnes bases sans avoir à attendre que le chantier soit réalisé.

Alu et État

Mais pour la CGT, s’il y a là l’opportunité d’un montage avec l’industriel, l’idée demeure valable sans lui… « Notre idée première est que l’État prenne une participation majoritaire sur le site de Saint-Jean-de-Maurienne, parce que la filière aluminium est stratégique pour la France, qui ne produit que 250 000 des 800 000 tonnes annuelles qu’elle con-somme. »

Les élus locaux semblent à l’écoute quant à ce projet porté par la CGT : si l’État redevient un acteur central du secteur industriel, le principe de co-investissement pourrait intéresser un certain nombre d’industriels électro-intensifs de la région.

[1] Lire le dossier d’Énergies Syndicales d’avril 2012.

[2] La Commission européenne avait menacée la France d’une procédure de recours en manquement pour cause d’absence de mise en concurrence des entreprises gestionnaires des barrages. Une procédure abandonnée par Bruxelles après que Paris ait annoncé ses intentions en 2010

[3] Soit deux bassins à des altitudes différentes. L’eau est utilisée en production d’électricité en déversement du bassin haut vers celui du bas et inversement pompée pour réalimenter le bassin haut.

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