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Adrien de Tricornot , Antoine Reverchon | Le Monde le 9 mai 2007

L’économie française en mal de compétitivité contraintes

mercredi 9 mai 2007 par Adrien de Tricornot , Antoine Reverchon

La compétitivité de l’économie française se dégrade depuis le début des années 2000", écrivent les économistes du Crédit agricole dans leur "Dossier France", publié avant l’élection présidentielle. Ce constat est largement partagé. En 2006, le déficit commercial a atteint 29,2 milliards d’euros, son plus mauvais résultat depuis 1980. Bien réelle, la hausse de la facture pétrolière ne peut masquer une explication plus inquiétante : la perte régulière de parts de marché. Les exportations de la France représentaient encore, en 1990, l’équivalent de 6,5 % des importations de ses différents partenaires, une proportion tombée à 4,6 % en 2006, selon le Crédit agricole.

Evidemment, l’euro fort exacerbe les difficultés de l’économie française. Mais le taux de change n’explique pas tout. Le déficit commercial français est d’abord réalisé avec les pays de la zone euro, rappelle Philippe d’Arvisenet, chef économiste de BNP Paribas : "La France, dont le commerce extérieur était équilibré en 2003, affiche un déficit de 1,6 point (du produit intérieur brut), mais de 2,15 points pour la seule zone euro." A l’inverse, l’Allemagne réalise un excédent de 2,5 % de son PIB dans la zone euro et de 7 % au total, reflétant la meilleure compétitivité globale du pays. Ce résultat a été obtenu au prix d’une modération salariale drastique depuis 2002 - et dans certains cas d’une hausse du temps de travail sans contrepartie salariale - et d’une sous-traitance croissante d’une partie de la production dans des pays à bas salaires.

De plus, l’Allemagne s’affranchit mieux des contraintes de prix par son plus haut niveau de qualité et d’innovation. "L’atout des exportateurs allemands est d’avoir les bons produits - pour 45 % des biens d’équipement, bien positionnés et de qualité - et les bons clients - en Asie et en Europe de l’Est où la croissance est forte. Seulement 22 % des exportations françaises sont composées de biens d’équipement et elles sont principalement orientées vers l’Europe, où la croissance est la plus faible", explique l’économiste Marc Touati.

Face à ces difficultés et "pour limiter la baisse de leurs parts de marché en volume, les exportateurs français ont dû consentir des efforts sur leurs prix de ventes", mais "l’amélioration de la compétitivité prix n’a pas suffi", notent les économistes du Crédit agricole. La compression des marges a aggravé les problèmes de profitabilité des sociétés françaises, en particulier les petites et moyennes entreprises (PME) de moins de 250 salariés.

Les groupes du CAC 40 (96,3 milliards d’euros de bénéfices en 2006) font en effet exception. La rentabilité économique des sociétés françaises ne représentait que 61 % de celle de la moyenne des entreprises allemandes et anglaises au cours de la période 1997-2002, ont calculé Jean-Paul Betbèze et Christian Saint-Etienne, dans leur rapport au Conseil d’analyse économique (CAE) "Une stratégie PME pour la France" (2006). Les PME sont les moins rentables : leur résultat brut d’exploitation (RBE) s’est établi à 24,2 % de leur valeur ajoutée en 2005, contre 29 % pour les entreprises plus grandes, selon le rapport "PME 2006" du groupe financier public OSEO.

"La France a un déficit d’entreprises de taille moyenne susceptibles d’atteindre un seuil critique pour pénétrer les marchés mondiaux. La proportion d’exportateurs au sein des PME est du même ordre de grandeur qu’en Italie (4 %), mais plus faible qu’en Allemagne (11 %)", ajoutent les économistes du Crédit agricole.

Quatre ans après leur création, les PME françaises emploient l’équivalent de 115 % de leur effectif initial, contre 120 % pour les allemandes, 128 % pour les italiennes et 215 % pour les américaines, ont calculé Patrick Artus et Lionel Fontagné, dans leur rapport au CAE "Evolution récente du commerce extérieur français" (2006).

La fiscalité et le poids des charges sont souvent invoqués pour expliquer ces faiblesses, mais l’organisation des filières économiques, les relations entre entreprises et l’environnement financier sont aussi déterminants. Un tiers des problèmes de profitabilité des PME proviendrait de délais de paiement exagérément longs comparés à l’Allemagne, ont établi MM. Betbèze et Saint-Etienne. "Notre réseau de PME-PMI est beaucoup composé de sous-traitants, ce qui met ces derniers dans une position difficile pour croître : ils sont soumis à des grandes entreprises ayant un fort pouvoir de négociation et qui les utilisent comme des tampons pour faire face à la variation de leurs besoins", dit Thierry Willieme, président du groupe d’affacturage Factofrance.

Enfin, selon Bernard Paranque, professeur à Euromed Marseille, école de management : "En France, le crédit aux entreprises ne manque pas en volume, mais les entreprises doivent faire des réserves pour parer aux besoins de liquidités plutôt que de s’appuyer sur leurs partenaires financiers comme en Allemagne ou en Italie". Ici, les banques préfèrent financer des investissements sur lesquels elles peuvent prendre des garanties, plutôt que le cycle d’exploitation.


Que faire face à la surévaluation de l’euro ?

L’euro a atteint un record face au billet vert, vendredi 27 avril, à 1,3682 dollar. La valeur d’équilibre de la monnaie unique est estimée par les économistes entre 1,15 et 1,20 dollar. Mais les critiques françaises sur l’euro trop fort sont peu partagées : la croissance en zone euro (2,7 % en 2006) est meilleure qu’en France (2,1 %). L’économiste

Antoine Brunet redoute cependant que l’Europe ne s’expose "à perdre à son tour autant d’emplois peu qualifiés que les Etats-Unis avant elle". Puisque "de très nombreux pays réussissent à obtenir un avantage de compétitivité en manipulant leurs cours de change à la baisse", il recommande aux autorités monétaires et politiques européennes de s’inspirer du Japon : en rappelant constamment depuis 1975 qu’il était hostile à ce que sa devise devienne une monnaie de réserve internationale,l’Archipel a "significativement contribué" à affaiblir le yen.


Trop de faiblesses en innovation technologique

La cause est entendue, et même martelée à plus soif : le faible coût de la main-d’oeuvre dans les pays émergents condamnerait les pays développés comme la France à chercher leur salut dans la construction d’une "économie de la connaissance", dont le tissu industriel s’orienterait résolument vers la production de technologies à haute valeur ajoutée. Ce qui exige de forts investissements dans la "matière grise" - chercheurs, ingénieurs, techniciens - capables de concevoir, mettre au point et produire ces technologies, mais aussi d’anticiper sur les prochaines "ruptures technologiques" (nano, bio et écotechnologies) qui permettront aux entreprises de toujours garder une longueur d’avance sur les marchés mondiaux, en particulier face à l’émergence de nouvelles puissances scientifiques comme la Chine et l’Inde.

Mais la France a, dans ce domaine, un fort retard à rattraper vis-à-vis de ses principaux concurrents, tant en matière d’intensité des dépenses de recherche et développement (R & D) ou de formation supérieure qu’en matière de valorisation de la recherche : le nombre de dépôts effectués par des entreprises françaises à l’Office européen des brevets était en 2003 plus de quatre fois moindre que celui des dépôts américains, et trois fois moindre que celui des dépôts allemands et japonais.

En France, la plus grande part des investissements de R & D sont assurés soit par l’Etat, soit par des groupes industriels, liés le plus souvent à l’administration par la commande publique (armement, aérospatiale, transport) et la participation à des "grands programmes", à l’instar des modèles américain ou japonais. Une stratégie relancée par la création en janvier 2006 de l’Agence de l’innovation industrielle. La communauté des chercheurs a vivement protesté contre ce qu’elle estime être un détournement des financements publics vers des projets industriels au détriment de la recherche fondamentale qui demeure, selon elle, le socle des innovations futures.

En revanche, les PME et les nouvelles entreprises restent à l’écart des moyens mis au service de l’innovation, au risque d’accroître le fossé entre un secteur compétitif sur les marchés mondiaux de haute technologie - mais peu flexible et adaptable, comme le montrent les difficultés actuelles d’Airbus -, et un tissu industriel traditionnel confronté à la compétition internationale.

Des espoirs d’une meilleure diffusion de l’innovation sont nés de la création en juillet 2005 sur l’ensemble du territoire français de 66 "pôles de compétitivité", censés associer universités, PME et grandes entreprises sur des thèmes spécifiques. Mais comme toute politique de "clusters" créés par arbitrage politique plutôt que par le regroupement d’acteurs volontaires, ces pôles souffrent de leur faible taille, insuffisamment attractive pour les chercheurs comme pour les entreprises, des rivalités entre acteurs locaux et de leur dépendance à l’égard de financements octroyés depuis Paris.


Des finances publiques à bout de souffle

près une trentaine d’années successives de déficit budgétaire, peu de fantaisies seront autorisées au nouveau gouvernement dans la conduite des finances publiques. S’élevant à 63,9 % du produit intérieur brut (PIB) en 2006, la dette de la France excède toujours la limite autorisée (60 % du PIB) par le traité de Maastricht, le texte fondateur de l’euro. Ce ratio s’est cependant amélioré l’an dernier - il était de 66,2 % en 2005 -, mais l’essentiel de cette baisse provient d’une meilleure gestion de la trésorerie de l’Etat et des collectivités locales ainsi que de privatisations et de cessions d’actifs immobiliers. La situation de la France n’est cependant pas singulière en matière d’endettement. D’après les données fournies par Eurostat, les autres pays qui ont adopté la monnaie unique font moins bien que l’Hexagone : la dette moyenne des treize Etats membres de la zone euro atteint 69 % du PIB total. L’Union européenne (UE) dans son ensemble est, en revanche, moins endettée (61,7 % du PIB).

Le plus préoccupant, c’est que le service de la dette, qui s’est élevé à 39,17 milliards d’euros en 2006, réduit considérablement la marge budgétaire des pouvoirs publics. Il a, en effet, représenté en 2006 davantage que le déficit budgétaire de l’Etat (36,2 milliards d’euros hors collectivités locales et Sécurité sociale). Il absorbe l’équivalent de 70 % du produit de l’impôt sur le revenu (57,1 milliards d’euros) et représente le deuxième poste budgétaire après l’éducation nationale.

De plus, en 2006, la tendance au désendettement a été plus forte chez nos voisins qu’en France. Le déficit public - qui inclut l’Etat, les collectivités locales et les administrations de Sécurité sociale - est certes tombé à 2,5 % du PIB l’an dernier, contre 2,9 % en 2005, revenant ainsi pour la deuxième année successive, dans la limite de 3 % autorisée par le traité de Maastricht. Mais cette performance reste bien faible au regard du déficit moyen de la zone euro en 2006 (1,6 %) ou des Etats membres de l’UE (1,7 %), selon Eurostat.

Ces dernières années, la baisse des taux d’intérêt a permis de rendre l’augmentation de la dette - ou son maintien à un niveau élevé - relativement indolore. A dix ans, l’Etat français emprunte sur les marchés à seulement 4,2 %, ce qui doit beaucoup à l’avènement de l’euro, qui lui permet de s’adresser au marché mondial de l’épargne. Il bénéficie aussi de la crédibilité financière de ses partenaires européens et de la politique anti-inflationniste menée par la Banque centrale européenne (BCE). Mais la situation historique de bas taux d’intérêt dans le monde ne durera peut-être pas éternellement. La France, qui devrait emprunter 97 milliards d’euros en 2007 pour financer son déficit et refinancer ses obligations venant à échéance, est vulnérable à une remontée des taux d’intérêt.

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