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Dominique Buffier , Antoine Reverchon , Marie-Morgane Le Moël | Le Monde le 13.11.2007

L’envolée des prix des métaux a créé des firmes géantes

mardi 13 novembre 2007 par Dominique Buffier, Antoine Reverchon, Marie-Morgane Le Moël
L ’annonce, jeudi 8 novembre, d’une offre d’achat de Rio Tinto par BHP Billiton - deux groupes anglo-australiens - pour un montant de 140 milliards de dollars (à la valeur du jour) donnerait naissance, si elle était menée à bien, à la plus grande entreprise minière jamais connue dans le monde. Une démonstration de plus de l’ampleur des manoeuvres auxquelles se livrent depuis quelques années les majors du secteur.

"La redistribution de la carte des richesses minières mondiales se fait aujourd’hui, et il importe d’occuper dès à présent les positions stratégiques", affirme Anne Ruffin, gérante au Crédit agricole Asset Management (CAAM). " Ne serait-ce que pour rester fournisseur de la Chine, sous peine d’être racheté par elle", ajoute-t-elle. Car la Chine, une fois encore, joue là un rôle capital. En devenant membre de l’Organisation mondiale du commerce, l’empire du Milieu a bouleversé le secteur minier en devenant importateur net de métaux. L’économie chinoise, avec sa croissance annuelle de plus de 10 %, a un besoin considérable de matières premières pour construire ses infrastructures, produire ses équipements et ses biens de consommation. Après une période d’expansion allant de la fin de la deuxième guerre mondiale au premier choc pétrolier de 1974, le cours des métaux avait chuté au rythme de 2,5 % par an. Depuis 2002, la tendance s’est inversée, avec une progression de 4,5 % par an.

PLUS DE 10 MILLIARDS DE DOLLARS

Dans les années 1990, à l’heure de la fièvre Internet, les investisseurs montrent peu d’intérêt pour ces sociétés minières qui ont pour nom BHP Billiton, Rio Tinto ou encore Companhia Vale do Rio Doce (CVRD), la brésilienne. A cette époque, la demande de métaux est tellement réduite que les investissements de recherche de nouveaux gisements tombent de 6 à 2 milliards de dollars par an. En 2007, pour la première fois, ces investissements ont franchi le cap des 10 milliards de dollars (6,8 milliards d’euros).

Pour satisfaire la demande chinoise, les sociétés minières exploitent de nouveaux gisements, de l’Amazonie à la Mongolie en passant par l’Afrique. " Au rythme actuel de l’extraction des métaux, on en produira davantage dans les vingt prochaines années que dans toute l’histoire de l’humanité", affirme Christian Hocquart, analyste au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). A l’inverse du pétrole, cette exploitation n’est pas menacée " d’extinction", selon l’expert, car les réserves existent, mais elle se poursuivra à des coûts de production de plus en plus élevés. La tension entre une demande toujours forte et ces coûts - plus d’une quinzaine d’années sont aujourd’hui nécessaires entre la découverte d’un gisement et sa mise en exploitation - va maintenir durablement les prix à la hausse.

Dans ces conditions, les compagnies minières affichent des résultats financiers exceptionnels. En 2007, BHP Billiton présente une valorisation boursière de 210 milliards de dollars, 22 fois plus qu’en 1990. Il est suivi de CVRD (160 milliards de dollars) et Rio Tinto (140 milliards).

Fortes de cette puissance financière, ces firmes renforcent leurs positions en rachetant leurs concurrents, afin d’augmenter leurs réserves, et se diversifient dans les transports et les infrastructures, afin d’assurer leur autonomie en restant maîtresses de l’acheminement de leur production. Bien qu’initié au début des années 2000, ce mouvement prend en 2005 un nouveau tournant avec, déjà, BHP Billiton qui met la main - en cash - sur le producteur australien d’uranium WMC Resources pour 7,3 milliards de dollars. Un montant estimé, à l’époque, déraisonnable...

"Le mouvement d’acquisitions doit se poursuivre, déclare Mme Ruffin. Il met fin à l’ancien modèle économique des sociétés minières, alors plus préoccupées par leur part de marché que par le prix de vente." Car la diversification de l’exposition sur les minerais et des zones géographiques d’exploitation réduit les risques opérationnels et financiers, notamment en matière de change. Surtout, elle permet à ces groupes de se positionner dans les activités en amont - l’extraction et la première transformation - où les marges financières atteignent 30 % à 40 %, à la différence des productions en aval - produits finis ou semi-finis - où la valeur ajoutée est rognée par la concurrence. Ainsi, avec l’acquisition du canadien Alcan, Rio Tinto accède au premier rang de producteur d’aluminium mondial, mais semble enclin à se désengager d’un secteur comme l’emballage.

Loin de la bulle informatique des années 1990, "ces fortes capitalisations boursières reflètent fidèlement l’état actuel du marché et des prix des matières premières", estime Emmanuel Painchault, gérant de Société générale Asset Management (SGAM). Ces géants devraient profiter du dynamisme chinois au moins jusqu’en 2011, au lendemain de l’exposition universelle de Shanghaï. "Mais on est dans un cycle beaucoup plus long", affirme M. Painchault. La montée en puissance de l’Inde, du Brésil, de la Russie et du milliard d’habitants que représentent les nouveaux pays émergents devrait prolonger cette période encore une dizaine d’années. " Ce long cycle est loin d’être totalement valorisé par le marché", souligne-t-il.


"Le partage des rôles a été totalement modifié dans l’aluminium"

Si l’on prend la filière aluminium, depuis la mine jusqu’au consommateur final, comment les différents acteurs se sont-ils, au cours de l’histoire, partagé les rôles ?

Les quatre étapes de la filière sont l’extraction de la bauxite, le minerai ; sa transformation en un matériau pur, l’alumine ; la production, par électrolyse de lingots d’aluminium ; puis la transformation du métal en produits de consommation par filage, laminage et moulage. A la fin du XIXe siècle, quand naît cette industrie, les trois premières étapes sont intégrées dans les mêmes firmes ; la quatrième est le fait d’entreprises de métallurgie, passées du traitement du fer ou du cuivre à celui de l’aluminium. A l’époque, les mines de bauxite sont en France (son nom provient du gisement des Baux-de-Provence dans les Bouches-du-Rhône), où les producteurs, y compris étrangers, possèdent des concessions ; soit ils produisent l’alumine sur place et l’exportent vers les usines d’électrolyse situées là où une énergie abondante est disponible (les vallées des Alpes françaises, suisses, allemandes), soit ils exportent la bauxite vers leurs usines d’alumine.

Pendant la deuxième guerre mondiale, l’industrie américaine va chercher de la bauxite en Jamaïque. L’explosion de la demande, jusque dans les années 1970, pousse les producteurs à exploiter des concessions minières en Guinée et en Guyane : la production d’aluminium passe de 1 million de tonnes en 1945 à 10 millions en 1960 ! C’est alors que les gisements de bauxite australiens sont mis en exploitation. Mais l’intégration demeure la règle. Elle s’étend même vers l’aval de la filière, car les producteurs souhaitent développer leurs débouchés en favorisant l’innovation dans les usages de l’aluminium. C’est l’époque où Péchiney absorbe les métallurgistes Cégédur et Tréfimétaux. Les autres producteurs font de même dans leurs pays respectifs.

Mais, dans les années 1970, c’est en Australie que ce modèle commence à être remis en question ?

En effet, Rio Tinto, qui exploite les mines de charbon du pays, va valoriser cette immense source d’énergie par la production d’aluminium. BHP Billiton fera de même dans les années 1980 en Afrique du Sud à partir des mines de charbon qu’elle y possède, puis au Mozambique dans les années 1990 grâce à l’énergie du barrage de Cabora Bassa. Le mouvement est le même dans le golfe Persique, dans les années 1980 et 1990 : les gisements de gaz alimentent des usines d’électrolyse géantes à Bahreïn, à Dubaï, en Iran.

Que devient le monopole des six majors de l’aluminium (Alcoa, Alcan, Reynolds, Kaiser, Péchiney et Alusuisse), face à ces nouveaux acteurs ?

Jusqu’alors, les six s’entendaient plus ou moins pour fixer les prix mondiaux. Dès 1978, ils sont contraints, sous la pression de nouveaux entrants, d’accepter la cotation de l’aluminium au London Metal Exchange. Face à la volatilité des prix, qui peuvent varier du simple au double tous les quatre ou cinq ans, il devient clair que la plus-value de la filière réside, comme pour tous les métaux non ferreux, dans le lingot, et donc dans le contrôle de l’énergie et du minerai qui permettent de le produire. En revanche, en aval, les industries de transformation sont trop sensibles à la variation des marchés : les producteurs s’en désengagent de plus en plus.

L’envolée des cours va permettre aux industries minières de passer de la croissance interne aux offres publiques d’achat : pourquoi construire une usine d’électrolyse si l’on peut s’offrir celle du voisin ? D’où l’achat du canadien Alcan par l’australo- britannique Rio Tinto. Des six majeurs des années 1960, l’américain Kaiser est devenu un acteur mineur, l’européen Reynolds a été racheté par l’américain Alcoa, le français Péchiney et Alusuisse par Alcan. Seule Alcoa demeure indépendante mais, en 2006, la rumeur de son rachat par l’australien BHP Billiton a déjà couru...

Propos recueillis par Antoine Reverchon


CV

1997 : Maurice Lappara devient président de l’Institut pour l’histoire de l’aluminium.

1991 : Il est nommé directeur du département aluminium métal de Pechiney et administrateur directeur général d’Aluminium Pechiney, et président de Pechiney aluminium et commerce.

1957 : Il entre au groupe Pechiney.


L’ouest de l’Australie connaît un boom minier sans précédent

Après avoir enduré des années de stagnation dans le secteur minier, l’Australie profite depuis cinq ans de l’intérêt renouvelé pour ses ressources minérales et énergétiques. Le pays-continent multiplie les records : plus gros producteur mondial de bauxite, troisième producteur d’or et de minerai de fer, premières réserves mondiales d’uranium. Avec la hausse des prix des minéraux et la demande des pays asiatiques – Japon, Chine et Corée du Sud en tête -, les exportations ont grimpé en flèche. Selon le Bureau australien de l’agriculture et des ressources économiques (Abare), en 2006, les exportations de ressources minérales ont ainsi rapporté 106,5 milliards de dollars de bénéfices (68 milliards d’euros), 17 % de plus qu’en 2005.

Si l’économie de la fédération australienne est au beau fixe, celle de l’Etat d’Australie-Occidentale bénéficie particulièrement de cette manne. Avec 17 % de la production mondiale de minerai de fer, et d’importantes ressources en nickel et en gaz naturel, l’Etat fait figure de nouvel eldorado. En 2006, son industrie minérale et pétrolière réalisait 53,4 milliards de dollars (34 milliards d’euros) d’exportations, 25 % de plus qu’en 2005. L’année dernière, la Chine - désormais principal partenaire commercial - a acheté pour 13,82 milliards de dollars américains (8,6 milliards d’euros) de produits importés d’Australie-Occidentale, 340 % de plus qu’en 2002. "Nous avons un avantage géographique, explique David Parker, directeur des relations externes de la Chambre des minéraux et de l’énergie d’Australie-Occidentale, les cargaisons en partance de la côte ouest mettent neuf jours pour atteindre le nord-est de l’Asie."

Avec la montée des prix, les entreprises minières engrangent des profits record. Selon une étude du Conseil australien des minéraux, les compagnies australiennes, à l’origine de 90 % de la production nationale de minéraux, ont vu en 2005 leur profit net augmenter de 74 %. En 2006, le premier groupe minier mondial, l’australo-britannique BHP Billiton, a affiché un bénéfice net de 10,45 milliards de dollars américains (7 milliards d’euros), avant un nouveau record annuel en août, à 13,4 milliards de dollars américains (9,1 milliards d’euros). L’entreprise a notamment bénéficié d’une augmentation des productions, en particulier du minerai de fer dans la région de Pilbara, en Australie-Occidentale.

DE 20 % À 30 % DE CROISSANCE

En 2006, l’autre poids lourd australo-britannique, Rio Tinto, a présenté un bénéfice net record de 7,4 milliards de dollars américains (5 milliards d’euros), 43 % de plus qu’en 2005. Avec le rachat du canadien Alcan, la compagnie est désormais le numéro un mondial de la production d’aluminium. "Mais le boum ne concerne pas que les grosses entreprises, énormément de compagnies de taille moyenne ont été créées", commente Tim Goldsmith, spécialiste des ressources minières chez PriceWaterhouseCoopers. Et les entreprises de services miniers sont également concernées : elles devraient connaître une croissance de 20 % à 30 % cette année. Les investissements suivent la tendance. En juin, le Conseil australien des minéraux comptabilisait 1 991 projets à un stade avancé (pour 43 milliards de dollars, 27,5 milliards d’euros) et 188 projets moins avancé pour 112 milliards de dollars (71,6 milliards d’euros).

En Australie-Méridionale, BHP Billiton prévoit de consacrer 6 milliards de dollars (3,8 milliards d’euros) à l’expansion de la mine géante d’Olympic Dam, pour doubler sa production de cuivre et quadrupler la production d’uranium. Rio Tinto a également un plan d’expansion de 4 milliards de dollars américains (2,7 milliards d’euros) pour ses mines de la région de Pilbara. La compagnie veut investir 1,8 milliard de dollars américains (1,23 milliard d’euros) pour doubler la production de sa raffinerie d’aluminium de Yarwun, dans le Queensland. Woodside, spécialisée dans le gaz naturel et le pétrole, a préféré mettre un terme à ses opérations en Afrique pour se concentrer sur l’Australie-Occidentale, où le développement du projet de gaz naturel liquéfié Pluto, sur la péninsule de Burrup, nécessitera 12 milliards de dollars australiens (7,7 milliards d’euros) d’investissements. Avec les importantes taxes que l’exploitation minière rapporte aux Etats australiens, des salaires en hausse et des créations d’emplois dans le secteur, "le pays tout entier a profité de ce boum", affirme M. Goldsmith.

Mais le dollar australien fort a un impact négatif. De plus, "ce développement se heurte à des problèmes d’infrastructures", remarque Tony Pearson, économiste pour la banque australienne ANZ. En octobre, les compagnies minières de la Hunter Valley, sur la côte est, ont par exemple expédié 6 % de charbon de moins que prévu pour cause d’embouteillage au port de Newcastle. Enfin, malgré des salaires attractifs, le personnel qualifié manque. Ainsi, l’Australie-Occidentale aura besoin de 40 000 employés pour mener à bien tous les projets des prochaines années. "Les trouver sera un défi", reconnaît David Parker.


POUR EN SAVOIR PLUS

CYCLOPE 2007 : LES MARCHÉS MONDIAUX, sous la direction de Philippe Chalmin (2007, Economica, 662 p., 115 €).

UN MONDE DE RESSOURCES RARES, par le Cercle des économistes (2007, Perrin-Descartes & Cie, 207 p., 13,80 €).

RAPPORT SUR L’INVESTISSEMENT DANS LE MONDE 2007 - SOCIÉTÉS INTERNATIONALES, INDUSTRIES EXTRACTIVES ET DÉVELOPPEMENT, Cnuced (www.unctad.org/wir).

EXTRACTIVE INDUSTRIES REVIEW, STRIKING A BETTER BALANCE , rapport de la Banque mondiale (www.worldbank.org).

STATISTIQUES SUR LES RESSOURCES MINÉRALES, Bureau des recherches géologiques et minières - BRGM - (www.mineralinfo.org).

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