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Entretien réalisé par Émilie Rive | L’Humanité du 23 mars 2007

« L’immigration est un faux problème »

vendredi 23 mars 2007 par Émilie Rive
Entretien avec Gérard Noiriel, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales.

Il y a presque vingt ans Gérard Noiriel écrivait le Creuset français. Son dernier ouvrage [1]. s’inscrit dans la continuité de sa réflexion et il s’attache à mettre en évidence ce qui constitue le fondement du discours public xénophobe, antisémite et raciste.

Vous montrez que xénophobie, antisémitisme et racisme s’inscrivent dans l’histoire dès la construction de la nation, de l’identité nationale. Une problématique toujours actuelle...

Gérard Noiriel. La construction de l’État national est, effectivement, très importante dans l’apparition de toutes les formes de rejet. Celles-ci sont structurées dans une matrice profondément nationale. Ainsi, au moment même où s’installe la démocratie, pendant la IIIe République, apparaît l’antisémitisme sous sa forme moderne. C’est là qu’il y a paradoxe et que s’établit le lien avec aujourd’hui. Au moment de l’affaire Dreyfus, le discours xénophobe, nationaliste, « le pôle national-sécuritaire », sert d’antidote, en particulier pour la petite-bourgeoisie et les professions libérales, au discours social, « le pôle social-humanitaire ». C’est fondamental. Cet affrontement ne commencera à s’effriter que dans les années 1980, avec la crise du mouvement ouvrier, la fermeture des grandes usines. Et se posera alors la question de savoir comment maintenir ce discours social dans un monde où les forces sociales n’ont plus la capacité de se mobiliser pour l’imposer dans l’espace public.

Situation dans laquelle nous sommes toujours, aujourd’hui...

Gérard Noiriel. Le type de discours qui trouve scandaleux qu’un étranger ait un job alors qu’un « Français » n’en a pas, et qui fleurit en cas de crise, se construit en amont, pendant les périodes de prospérité. Quand on explique que les Français sont les meilleurs et que l’on noie les étrangers sous des représentations négatives. Il y a, dans la nature humaine, une dialectique de la dignité et de l’humiliation. Le sachant, un des problèmes posés est donc de savoir comment faire. Et il y a là une responsabilité civique, pédagogique, des élites, de ceux qui ont la parole. Le fondement du racisme, de la xénophobie est un mépris social dont personne n’est à l’abri. Le juif, c’est le banquier ou l’habitant d’un ghetto, le jeune issu de l’immigration, c’est l’image de la banlieue, des milieux populaires. Si on rate une des composantes, on rate le message à faire passer.

Comment lisez-vous les discours sur l’immigration ?

Gérard Noiriel. L’« urgence » du problème de l’immigration pourrait se résoudre si l’on acceptait de se poser la vraie question : « de quoi faut-il qu’une communauté de citoyens débatte collectivement sur la place publique ? » Parce que revenir de façon incessante sur un sujet réglé, pour la majorité des dirigeants politiques, depuis 1984, est profondément électoraliste et stigmatisant. Ce sont ces politiques les plus grands responsables de la xénophobie. Ce qui devrait nous préoccuper, c’est que ce sont les couches qui ont le niveau d’études le plus faible qui sont le plus tentées par la xénophobie, à l’inverse de notre histoire. Il ne s’agit pas d’une faillite de l’éducation nationale mais de la responsabilité d’apprentis sorciers. C’est une perversion de la démocratie.

Et l’immigration « choisie » ?

Gérard Noiriel. Le mot d’immigration s’impose en 1880. Mais, à cette époque, l’État n’intervient pas sur le marché du travail, nous sommes en pleine économie libérale. C’est lors de la Première Guerre mondiale, avec une économie militarisée et l’Union sacrée, qu’apparaît la notion d’immigration « choisie », qu’on exclut l’immigration étrangère du processus républicain, et dont on se servira comme d’un outil de division de la classe ouvrière. Tout cela va se perpétuer. Le Front populaire va être un grand moment d’« intégration » des nouveaux immigrants au sein du prolétariat et des forces de gauche. En 1980, la formule ne se reproduira pas à cause de la liquidation des grandes usines, de la mondialisation du capitalisme, de la baisse du syndicalisme.

Quand on choisit, on rejette et, dans les années vingt, on a eu les « métèques » et la « racaille » : plus la politique vire à droite, plus le vocabulaire se radicalise. Ce n’est pas un hasard si le mot « racaille » ressurgit aujourd’hui. Toute l’action de la droite et de l’extrême droite est de convertir la lutte sociale en lutte nationale. En 1980, les jeunes des banlieues n’étaient pas « intégrés », il fallait donc réformer le Code de la nationalité. Aujourd’hui, ils ne sont toujours pas « intégrés », il faut un « ministère de l’immigration et de l’identité nationale ». C’est d’autant plus inexcusable de recourir à ces vieilleries que nous ne sommes pas dans les années trente, coincés entre Hitler, Mussolini et Franco... D’où l’enjeu de parler de la situation dans un vocabulaire social et de revenir sans cesse à la charge. Parce que l’image que renvoie de soi le xénophobe, l’antisémite, le raciste à sa victime ne correspond pas à sa propre réalité. On lui parle de quelqu’un d’autre. Il lui faut construire son identité en réaction. Si l’on ne replace pas le problème dans un discours social, on laisse la place au communautarisme. Ce sont ces discours xénophobes qui fabriquent le communautarisme, les quotas de représentativité et autres. On est en plein cercle vicieux.

[1] Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle) discours publics, humiliations privées, par Gérard Noiriel. Éditions Fayard, mars 2007. 706 pages. 29 euros

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